jeudi 4 avril 2013

Cahuzac et la part du singe


À Martin-Lothar.

Il n'entre pas dans mes intentions de parler de Jérôme Cahuzac. Si l'on m'y contraignait sous la menace – mais qui ? Et pourquoi ? –, je dirais sans doute que cet homme m'inspire plus de compassion et de pitié que de hargne ou de mépris. Peut-être ajouterais-je que la corruption et l'appât du gain, s'ils savent rester raisonnables (tout comme l'odeur de merde dans l'andouillette d'Édouard Herriot), me semblent plutôt des qualités souhaitables chez un homme politique élu, en ce qu'ils devraient l'incliner au compromis, à la souplesse idéologique, voire à la mansuétude devant les faiblesses humaines qu'il se sait partager. Après tout, c'est bien Robespierre qui fut surnommé L'Incorruptible ; et, que l'on sache, Lénine ni Hitler n'était spécialement avide des biens matériels de ce monde. Mais enfin, je ne tiens pas à parler de Jérôme Cahuzac : bien d'autres s'y emploient depuis avant-hier, et plus mal que je ne saurais le faire.

Puis, lisant Le Philosophe et le Loup, de Mark Rowlands, je suis arrivé à ce passage, p. 148, qui m'a semblé suffisamment résonner avec les circonstances présentes pour que je fasse l'effort de le transcrire ici. Voici donc :

« On aime à penser que les tricheurs ne prospèrent pas. Mais le singe en nous sait que ce n'est pas vrai : ce sont les arnaqueurs maladroits et inexpérimentés qui se font prendre et doivent en subir les conséquences. Ils sont mis à l'écart, exclus, méprisés. Cependant, si le singe en nous méprise leur maladresse, leur incompétence, leur gaucherie, il ne crache pas sur la triche elle-même : au contraire, il l'admire. Le contrat ne récompense pas la duperie en tant que telle, mais celle qui réussit parce qu'elle est astucieuse.
» Le contrat est théoriquement notre élément civilisateur, mais il engendre du même coup une pression constante dans le sens de la tricherie. Autrement dit, ce qui nous a civilisés a aussi fait de nous des tricheurs. À ceci près que le contrat ne peut fonctionner que si la tricherie reste l'exception plus que la règle. Si tout le monde réussissait toujours à tromper tout le monde, il n'y aurait plus aucune possibilité d'ordre ou de cohésion sociale. L'envie ardente de devenir des tricheurs toujours plus habiles s'accompagne du pouvoir de détecter de plus en plus finement la tricherie. La civilisation et l'intelligence humaine sont le produit d'une course à l'armement, et le mensonge y constitue l'arme élémentaire. Si vous êtes civilisé et que vous ne mentiez pas, c'est sans doute que vous n'êtes pas un bon menteur.
» Quel portrait cela brosse-t-il de nous ? Quelle sorte d'animal irait songer que son atout le plus précieux, la morale, repose sur un contrat ? Quelle drôle de bête s'imaginerait qu'on peut se représenter une société juste ou équitable en l'envisageant sur la base d'un hypothétique contrat accepté par tous ses membres ? La réponse est évidente pour un loup, mais apparemment pas pour un “singe” : un tricheur. »

Je précise que cet extrait fait partie d'une démonstration plus longue et que tout le livre de Rowlands, chaudement recommandé naguère par le dédicataire de ce billet, est passionnant – et pas seulement pour ceux qui s'intéressent au loup. Le chapitre dans lequel nous venons de donner un petit coup de sonde se termine ainsi :

« Pourquoi aimons-nous nos chiens – enfin, pour certains d'entre nous ? Pourquoi est-ce que j'aimais Brenin [le nom du loup qui a partagé la vie de l'auteur durant plus de dix ans.] ? Il me plaît de penser – et je dois encore recourir à une métaphore – que nos chiens mobilisent quelque chose, dans les plus profonds replis d'une partie de notre âme depuis longtemps oubliée. Là où réside un moi plus ancien, un aspect de nous-mêmes qui était déjà présent avant que nous ne devenions singes : le loup que nous avons été jadis. Ce loup comprend qu'on ne peut pas trouver le bonheur dans le calcul ; qu'aucune relation vraiment importante ne peut se fonder sur un contrat. La loyauté avant tout. Une loyauté que nous devons respecter, le ciel dût-il nous tomber sur la tête. Les calculs et les contrats arrivent toujours dans un deuxième temps, de la même façon que la part singe de notre âme succède à la part loup. »

5 commentaires:

  1. Jolie allégorie. Nous ne sommes, toute espèce confondue, que des petites choses prises au piège des grandes prétentions !

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  2. L'homme est un singe pour l'homme ?

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  3. Bon l'andouillette qui sent la merde, c'est celle de Troyes, ville natale d'Edouard Herriot. Mais il avait un peu étonné les Lyonnais (il était maire de Lyon) avec son bon mot, parce que, autrefois, l'andouillette lyonnaise (au veau, pas au porc) n'était pas censée dégager cette odeur. Pour ce qui est de la politique locale, c'est une autre affaire, dit-on.

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  4. Merci pour la dédicace, cher Didier.
    Oui, la loyauté toujours, la loyauté et la spontanéité seront à jamais les vertus nécessaires pour "dialoguer" avec l'Autre ou pour qu'il nous supporte un peu ; soit-il humain, animal ou Martien, et malgré quand même, ce foutu doute, cette sacrée peur.
    Ce livre est remarquable.
    On ne sait plus à la fin, si c'est Rowlands qui apprivoisa Brenin ou c'est le loup qui "ensauvagea" l'auteur qui du reste, n'en fut jamais "le maître" comme on pense être le maître d'un chien ou d'un chat.
    Le récit des obsèques du loup (du frère ?), pages 217-219 ne pourra laisser personne de marbre (de cairn, en l'occurrence).
    Bien à vous

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    1. Ces pages-là sont effectivement très émouvantes. Avec un petit vent fantastique qui les traverse…

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