samedi 14 novembre 2015

René Girard : hommage excessif


Les actes de guerre perpétrés hier soir représentent certes un hommage au penseur récemment disparu, pour ce qu'il illustre parfaitement le phénomène que, à la suite de Clausewitz, il nomme la “montée aux extrêmes”, chacun, dans ce combat, étant persuadé que l'autre est le véritable agresseur tandis que lui-même ne fait que se défendre ; on peut tout de même penser que le coup de chapeau est exagéré, aussi bien dans ses modalités d'expression que dans ses conséquences. Et il n'est malheureusement pas interdit de craindre que, dans cette escalade en miroir, nous ne soyons même pas à mi-pente de la montée, c'est-à-dire encore fort loin des extrêmes.

jeudi 12 novembre 2015

Marchons d'un pas allègre vers la guerre d'extermination


Le dernier livre important de René Girard s'intitule Achever Clausewitz ; il est paru en 2007. C'est la première fois, à ma connaissance, que le Girard anthropologue quittait le terrain qui était le sien, l'humanité primitive, pour s'occuper du monde moderne et contemporain. Sa lecture de De la guerre est franchement apocalyptique, et elle l'est de manière tout à fait volontaire et consciente. Pour Girard, “achever” Clausewitz, c'est pousser les découvertes et intuitions du théoricien prussien jusqu'à leurs conséquences logiques, en tenant compte des presque deux siècles qui se sont écoulés depuis qu'il écrivait son traité. C'est par conséquent se rendre compte  que les notions clausewitziennes de “duel”, d'“action réciproque” ou de “montée aux extrêmes” tendent désormais à s'imposer comme unique loi de l'histoire. La guerre n'est plus “la politique poursuivie par d'autres moyens” : les moyens guerriers sont devenus des fins, l'apocalypse a commencé, la violence des hommes, devenue hors de contrôle, menace désormais la planète entière, et notre survie même. En voici un extrait, pris à la page 57 (éditions Carnets Nord), au début d'un sous-chapitre intitulé La guerre d'extermination – rappelons que le texte date de 2007 :

« Est-ce un principe de mort qui finit de s'épuiser et va ouvrir sur tout autre chose ? Ou au contraire une fatalité ? Je ne peux trancher. Ce que je peux dire en revanche, c'est que nous constatons l'infécondité croissante de la violence, incapable aujourd'hui de tisser le moindre mythe pour se justifier et rester caché. C'est bien cette montée de l'indifférenciation que Clausewitz entrevoit derrière la loi du duel. Les massacres de civils auxquels nous assistons sont donc autant de ratages sacrificiels, d'impossibilités de résoudre la violence par la violence, d'expulser violemment la récprocité. La polarisation sur des victimes émissaires étant devenue impossible, les rivalités mimétiques se déchaînent de façon contagieuse sans jamais pouvoir être conjurées.

« Ces échecs de résolution sont fréquents, quand deux groupes “montent aux extrêmes” : nous l'avons vu dans le drame yougoslave, nous l'avons vu au Rwanda. Nous avons beaucoup à craindre aujourd'hui de l'affrontement ces chiites et des sunnites en Irak et au Liban. La pendaison de Saddam Hussein ne pouvait que l'accélérer. Bush est, de ce point de vue, la caricature même de ce qui manque à l'homme politique, incapable de penser de façon apocalyptique. Il n'a réussi qu'une chose : rompre une coexistence maintenue tant bien que mal entre ces frères ennemis de toujours. Le pire est maintenant probable au Proche-Orient, où les chiites et les sunnites montent aux extrêmes. Cette escalade peut tout aussi bien avoir lieu entre les pays arabes et le monde occidental.

« Notez qu'elle a déjà commencé : ce va-et-vient des attentats et des “interventions” américaines ne peut que s'accélérer, chacun répondant à l'autre. Et la violence continuera sa route. L'affrontement sino-américain suivra : tout est déjà en place, même s'il ne sera pas forcément militaire au début. C'est pourquoi Clausewitz se réfugie pour finir dans la politique, et dissimule son intuition première. Cette montée aux extrêmes est un phénomène totalement irrationnel, dont seul, à mon avis, le christianisme peut rendre compte. Car il a révélé depuis plus de deux mille ans l'inanité des sacrifices, n'en déplaise à ceux qui voudraient encore croire à leur utilité. Le Christ a retiré aux hommes leurs béquilles sacrificielles, et il les a laissés devant un choix terrible : ou croire à la violence, ou ne plus y croire. Le christianisme, c'est l'incroyance. » 

jeudi 5 novembre 2015

mardi 3 novembre 2015

Jusqu'où descendrons-nous ?


Le film, fantastico-thrilleresque, s'intitule Fin ; ce qui, en espagnol, signifie “Fin” : on voit que les distributeurs français se trouvaient devant un épineux problème à résoudre. Il y a peu de chose à dire de l'œuvre elle-même, sinon qu'elle est plutôt moins bonne que si les Américains s'en étaient chargés et nettement meilleure que si le scénario était tombé entre les griffes d'un gâcheur de pellicule hexagonal. Mais revenons à notre titre. Comment faire, se sont demandé les professionnels de la profession, pour attirer le public français ? Quel titre donner au film, qui sera capable de faire saliver des gens tout imprégnés du génie particulier de la France ? À force de se triturer les lobes, la goutte de génie a fini par tomber sur la feuille blanche : en France, le film s'est appelé The end.

On peut rire, bien sûr ; ce billet est fait pour ça, en un sens. En un autre sens, il pourrait aussi nous plonger dans un désespoir si agissant que l'envie nous viendrait spontanément d'aller défoncer quelques crânes de distributeurs de chez nous au moyen de koalas préalablement congelés (l'Amiral Woland ne faisant plus de billets, je lui ai racheté à prix cassés son stock de bestioles). Mais on aurait tort : ces cuistres malfaisants ne sont que le reflet d'un mal qui les dépasse largement : le renoncement à être soi-même qui infecte désormais toutes les catégories plus ou moins “pensantes” de notre pays – et de l'Europe, plus généralement –, le désir abject et délicieux de se vautrer dans sa soue, devant l'œil mi-goguenard, mi-navré de nos anciens serviteurs qui, notre bonne volonté leur semblant sans limites, ne devraient plus tarder à prendre le contrôle des abattoirs. Bien alignés, nous irons en grognant d'impatience et de ravissement, à condition toutefois que l'on préserve nos petits nerfs en ne prononçant jamais le mot Fin.

jeudi 29 octobre 2015

…Plutôt que le Zambèze


Journal de septembre, avec de vrais morceaux de Corrèze dedans.

lundi 26 octobre 2015

Les Fous du roi, de Robert Penn Warren


Découvrir l'existence d'un grand écrivain n'est pas, à mon âge, une expérience que l'on fait tous les jours : d'une manière générale, même ceux que l'on n'a pas pris la peine de lire encore, on connaît au moins leurs noms. On ne les a pas lus pour des tonnes de raisons, parce qu'on avait des choses moins importantes à faire, parce que la personne qui nous a recommandé tel ou tel l'a fait avec des phrases qui sonnaient mal, un petit sourire déplaisant, ou simplement parce que le temps a manqué.

Le temps ne manque pas dans le maître roman de Robert Penn Warren, écrivain “sudiste” américain, dont le nom m'était resté inconnu jusqu'à ce que, le mois dernier, une main généreuse ne mît Les Fous du roi dans la mienne. C'est même lui le principal personnage de ces cinq cents pages serrées, lui qui agite, ballote et emporte tous les autres comme un ressac. Il n'est probablement pas innocent que le roman se termine sur le mot Temps, comme dans celui de Proust et nanti de la même majuscule initiale. Voici la dernière phrase : « Bientôt, dans un moment, nous sortirons de la maison pour nous jeter dans la fournaise du monde ; après en être sortis, nous rentrerons dans l'histoire et nous affronterons le verdict inexorable du Temps. » Sortir de la maison pour se jeter dans la fournaise du monde, c'est ce qu'on appelle généralement une naissance. Tous les événements, anodins ou tragiques, d'avant cette phrase ultime auraient eu lieu in utero ? Ce n'est pas impossible, je dispose d'un autre indice.

Mais, avant, il faut tout de même planter un peu le décor. Nous sommes dans la seconde moitié des années trente, dans un État du Sud dont Willie Stark, dit “le Patron”, une sorte de bouseux idéaliste, a, contre toute attente, réussi à se faire élire gouverneur, avec la volonté sans doute sincère de lutter contre la corruption, les trafics d'influence, les chantages, combines et autres crapuleries qui sont la règle – et auxquels, bien entendu, il n'échappera pas lui-même, en le sachant fort bien. Stark, du reste, affirmera, vers le milieu du roman, que le Bien, dans notre monde, ne jaillit jamais que du Mal, qu'il ne peut pas avoir d'autres sources. Et puis, ceci (p. 472) : « Bien sûr, rétorquait le Patron d'un air dégagé, bien sûr, nous distribuons quelques pots-de-vin, mais juste assez pour faire tourner les roues sans qu'elles grincent. Et rappelez-vous ceci : jamais une machine construite par l'homme n'a fonctionné sans une déperdition d'énergie. » Et, dès le paragraphe suivant : « On pourrait appeler ça : théorie de la neutralité morale de l'histoire. Une méthode, en tant que méthode, n'est ni moralement bonne, ni moralement mauvaise. Nous pouvons juger les résultats, non la méthode. L'individu moralement bon est susceptible de commettre une action qui est mauvaise. Il se peut qu'un homme doive vendre son âme pour acquérir le pouvoir de faire le bien. La théorie du coût de l'histoire, la théorie de la neutralité morale de l'histoire, il fallait un génie pour les concevoir, un génie capable de respirer l'air raréfié des cimes enneigées, d'endurer les coups de bec des busards qui viendraient lui boulotter le foie, lui crever les yeux. »

Autour de ce roi gravitent les fous, dont le narrateur, Jack Burden, mi-journaliste, mi-historien. Tous sont pris dans un insidieux va-et-vient entre le présent et différents passés, que Penn Warren mêle, entrelace avec une science du temps dont peu d'écrivains sont capables (Flaubert parfois ; Tolstoï souvent et superbement ; Dostoïevski ou Proust jamais) ; il manie l'incertitude temporelle sans que jamais le lecteur ne s'y perde, le présent allant fouiller le passé, lequel ressuscite un passé encore plus ancien, qui va revenir frapper et détruire les protagonistes du présent. Du reste, y a-t-il réellement un présent ? Dès les deux premières phrases du roman, Penn Warren nous dit qu'on ferait mieux de ne pas trop construire de certitudes là-dessus (c'est moi qui souligne) : « Pour s'y rendre, on sort de la ville par la route nationale 58, direction nord-est ; c'est une bonne route, neuve. Ou plutôt elle l'était ce jour-là. » Dès l'entrée, donc, les différentes époques deviennent des sous-ensembles flous, pour reprendre le titre de Jacques Laurent ; le temps n'est plus disposé en strates, tel un empilement géologique, mais plutôt comme des liquides de densités légèrement différentes : les personnages, à commencer par Jack Burden, découvriront le prix à payer quand on s'occupe de vouloir les agiter. Du mélange momentané ainsi créé ne peut sortir que la violence, les regrets, des malentendus longtemps enfouis, la mort.

Y a-t-il réellement un présent ? Reposons la question. Ce que nous croyons avoir vécu avec les protagonistes a-t-il réellement eu lieu, ou n'était-ce qu'un préambule avant l'irruption dans le monde, qui clôt le roman ? Et si cette ductilité du temps, magistralement à l'œuvre d'un bout à l'autre du livre, n'était que le signe d'un état finalement a-temporel ? Penn Warren ne nous interdit pas de le penser, et même semble discrètement nous y inciter, si l'on s'avise de rapprocher l'une de l'autre une phrase de la page 22 (éditions des Belles Lettres, 2015) et celle qui ouvre l'ultime paragraphe du roman (p. 523). Les voici :

« Voilà comment j'ai vu Mason City, il y a trois ans environ, pendant l'été 1936. »

« Ainsi, quand viendra l'été de cette année 1939, nous aurons quitté Burden's Landing. »

Où le présent du récit pourrait-il prendre place entre ces deux ?

Je ne dirai rien des autres personnages, de leurs rapports, leurs interactions sans cesse rendues incertaines par la toile d'araignée temporelle, qui vibre au moindre contact et attire le monstre tapi : cela outrepasserait le temps que je puis consacrer à cette note, et probablement aussi mes capacités. Il aurait aussi fallu parler de l'écriture, du style de Penn Warren, de son sens de la métaphore ou de l'image à la fois étrange et d'une justesse imparable. Je me contenterai d'un citer une, prise (p. 46) presque au hasard parmi cent (c'est encore moi qui souligne) : « Assis en rond, nous remuions les cuisses sur le crin de cheval ou sur les sièges cannés, le regard fixé sur le plancher de bois blanc ou sur les motifs du linoléum tout neuf, comme si nous assistions à des funérailles et que nous devions de l'argent au défunt. »

Le livre refermé, il s'accomplit cette sorte de miracle : une brève mais violente nostalgie saisit le lecteur, de cette partie d'échecs dont il ne voulait pas croire qu'elle pût avoir une fin ; et il éprouve une certaine réticence à se replonger tout de suite dans la fournaise du monde.

samedi 24 octobre 2015

Petit voyage en islamie et à Disneylang

Extrait de mon journal du jour (huit heures du soir) :

[…] En dehors de ça, j'ai lu le livre que Michel Leter vient de faire paraître aux Belles Lettres et qui s'intitule Tout est culture, volume accompagné d'une aimable dédicace, probablement due à ce que j'avais pu dire, ici même, du tome premier de son travail remarquable sur le Capital de Marx. Il s'agit de chroniques déjà anciennes (1989 – 1999), sur des thèmes apparemment divers, mais en fait rigoureusement articulés entre eux. L'auteur y fait preuve d'une érudition que mes confrères gazetiers qualifieraient automatiquement de sans faille, s'il leur prenait l'idée d'ouvrir, et de lire, un tel livre, ce que je les encourage à faire, par ailleurs. Leter s'en prend de façon réjouissante à Malraux – ce qui n'est pas très difficile, je crois –, puis à Voltaire, ce qui demande déjà plus de culture et de doigté. Voltaire lui permet d'aborder le thème périlleux de l'islam, dont il paraît avoir une connaissance réelle et profonde, ce qui change agréablement des imprécations des uns et des sentences bénisseuses des autres. J'ai failli oublier de dire que la première partie du livre, consacrée à cette saloperie modernœuse qu'est le culturel, s'intitule Disneylang, et nous ramène, par des chemins plutôt boueux, au Cochons-sur-Marne de Léon Bloy : un homme qui peut ramasser et organiser autant d'idées en un mot si justement trouvé mérite assurément d'être lu – et c'est ce que j'ai fait.

mercredi 21 octobre 2015

On se risque sur le chinois ?


Le choix du film que nous allons regarder le soir même à la télévision obéit chaque jour à un rituel qui, pour n'être pas intransgressible, n'en est pas moins prégnant. Il se met généralement en place dès le début de la matinée, au moment où l'un des deux grands prêtres du culte a l'idée de s'emparer du magazine dédié à la présentation des programmes, afin d'y éliminer d'emblée ce qui n'est pas strictement cinématographique, ainsi que tout ce qui semble s'apparenter, de près ou de loin, à une production française ; ce dernier ostracisme n'étant nullement le fruit d'un quelconque snobisme, mais la conséquence de quelques douloureux échaudages. Ensuite, il se renferme dans un silence qu'il ne lui appartient pas de rompre.

La seconde phase du rite, qui est sa partie proprement opératoire, intervient un peu plus tard, plutôt vers le mitan de l'après-midi, quand le second grand-prêtre empoigne à son tour le magazine, en prononçant la phrase consacrée : « Tu as vu quelque chose, pour ce soir ? » Le premier officiant est alors tenu d'énoncer aussi clairement que possible – s'il s'en souvient, ce qui n'est pas toujours le cas –  les titres et avantages des deux ou trois longs métrages, ou épisodes de série, qu'il a sélectionnés ; parmi lesquels, généralement, le second officiant procède au choix définitif. Par exemple, aujourd'hui que je tenais le rôle du premier officiant, j'ai répondu à la question de Catherine : « À mon avis, soit on se risque sur le chinois de la 24, soit on revient à Rome. » Après réflexion et consultation des oracles, le chinois l'a emporté d'une courte natte.

Ce qui a joué en défaveur de la superbe série créée par John Millius, c'est que nous venons de recevoir le coffret “blue-ray” de la deuxième saison, et malheureusement dernière, ce qui fait que nous pouvons en regarder les dix épisodes n'importe quand, c'est-à-dire de préférence un soir où les deux grands prêtres du culte s'avoueront impuissants à préférer, dans les programmes du jour, une daube à toutes les autres. Qu'il me soit permis, au passage, de remercier M. Desgranges, pour m'avoir vivement encouragé, il y a déjà quelque temps, à découvrir cette merveille, dont il m'arrive, tant elle est réaliste, de regretter qu'elle ne fût point dialoguée en latin.

Quant au film chinois dont nous allons tenter la découverte dans quelques heures, il s'intitule A Touch of Sin et la réalisation en est due à Jia Zhang Ke, bien connu des amateurs. Le résumé dit ceci : « Quatre Chinois, excédés par la corruption des puissants et les mauvais traitements qu'ils subissent, se révoltent et utilisent les grands moyens. »

Ça va chier.

lundi 19 octobre 2015

Didier Goux aggrave son cas


Voici le livre que ce salaud vient de commander en un clic, et sans que sa main tremble. Cet indécrottable vert-de-gris, malhabilement camouflé sous les traits patelins d'un aimable pré-retraité de la presse joyeuse, avait déjà lu Les Décombres au début des années quatre-vingt, dans l'édition (tronquée) qu'en avait donnée Pauvert. Bien que fermement de gauche, alors, il avait trouvé le livre remarquable, ce qui montre bien la profonde schizophrénie idéologique et morale de ce centaure maladif. Cependant, notre homme a une excuse valable pour cet achat nauséabond : il lui faut bien passer sans trop d'ennui les trois mois qui nous séparent encore de la parution, dans une nouvelle traduction, de Mein Kampf, qui tombera dans le domaine public en janvier prochain. 2016, une année qui commence bien, éditorialement parlant ; des chefs-d'œuvre comme s'il en pleuvait…

jeudi 15 octobre 2015

Shakespeare nous parle


La traduction de l'extrait de Troïlus et Cressida qu'on va lire est de Jean-Michel Deprats ; elle diffère sensiblement de celle, classique, du fils Hugo. Par exemple, et c'est important ici, Deprats traduit le Degree anglais par son équivalent français, “degré” (auquel il confère la majuscule initiale) ; alors que Hugo lui préfère un terme sans doute plus explicite, mais aussi plus restricif, celui de “hiérarchie”. L'extrait appartient à la troisième scène du premier acte, c'est Ulysse qui parle :


Oh ! quand le Degré est ébranlé,
Qui sert d'échelle à tous les hauts desseins,
L'entreprise est malade ! Comment les communautés,
Les grades [degrees] dans les écoles et les corporations dans les villes,
Le commerce pacifique entre des rivages séparés,
Le droit d'aînesse et de naissance,
Les prérogatives de l'âge, les couronnes, les sceptres, les lauriers
Pourraient-il, sans degrés, rester à leur place authentique ?
Supprimez seulement le Degré, faussez cette corde,
Et écoutez la dissonance : toutes choses s'entrechoquent
Avec une obstination stupide ; les eaux, naguère contenues,
Gonflent leurs seins au-dessus des rives
Et donnent à la terre ferme l'inconsistance d'une soupe ;
La Force devient le Droit, ou plutôt le juste et l'injuste,
Dont l'éternel écart est le lieu même de la justice,
Perdent leur nom, et Justice le sien.


Ce qu'Ulysse décrit ici, c'est ce que René Girard nomme une crise des différences, laquelle, en s'étendant et s'aggravant, ne peut que déboucher sur des rivalités mimétiques de plus en plus nombreuses et violentes. Le seigneur d'Ithaque parle de nous : le simple fait que nous ne cessions plus d'invoquer les différences, pour les glorifier comme des veaux d'or, montrent bien qu'elles s'effacent un peu plus chaque jour, tendent à disparaître, cependant que, parallèlement, la guerre de tous contre tous se dissimule de moins en moins, tout en prenant le sobriquet substantivé de vivre ensemble. Shakespeare ne serait pas dépaysé.

samedi 10 octobre 2015

Plaidoyer exhumé



En tapant le nom d'Alain Delon dans Google, je suis tombé – dernier article de la première page – sur un billet vieux de deux ans, que j'avais tout à fait oublié. Comme je suis, pour des raisons professionnelles, plongé depuis quelques jours dans sa biographie, je me suis dit qu'il n'y avait pas de raison pour que j'y demeurasse seul. Revoici donc ce Plaidoyer pour Alain Delon, du 20 septembre 2013 :

Il était, et est resté longtemps, d'une beauté que l'on disait volontiers solaire, peut être parce que Plein Soleil l'a révélé. Il avait en tout cas un sourire, une mèche, des yeux et un corps à vous faire regretter, parfois, de n'être pas homosexuel. Encore que non, à la réflexion : si nous l'avions été, homosexuel, la frustration aurait sans doute été terrible de n'avoir aucune chance de le rencontrer jamais ; quant à devenir femme pour approcher l'idole, le prix à payer aurait tout de même été bien lourd. Mais, du jour au lendemain, Delon était là ; la veille, inconnu ; le jour d'après, il ne faisait pas partie du paysage : il était un paysage nouveau à soi seul. Pour devenir acteur indispensable, il n'a même pas eu besoin d'aller faire le guignol chez Godard, même s'il y est finalement allé ; après un fécond détour par chez Visconti, il s'est contenté de décrocher de la patère le costume croisé qui pendait à côté de ceux de Gabin, de Blier et de Ventura : l'affaire était faite.

De sa beauté, les folliculaires disaient aussi qu'elle était insolente. Mais il l'était tout entier, insolent, et l'est demeuré. C'est avec insolence qu'il s'est mis à gagner beaucoup d'argent, à s'instituer star, à parler de Delon comme d'un autre que lui (et personne ne semble avoir vu qu'il pouvait s'agir là d'une preuve de profonde humilité, d'étonnement incrédule face à soi-même) ; Delon rajeunissait, se mettait à jouer, et devait bien rire des trépignements que ses poses et ses écharpes blanches suscitaient dans les cercles vertueux et grisâtres qu'il traversait en dansant.

Et puis, la loi commune étant ce qu'elle est, Delon s'est mis à vieillir. De Delon tout court, il est peut-être redevenu Alain Delon, comme au début. Le panache ne l'a pas quitté pour cela, il n'a cherché à rien esquiver, et surtout pas le pathétique de la grandeur déchue. Il dit assez simplement, dès que l'occasion lui est offerte, la douleur et la déception qu'il y a, quand on vit encore et que tous les autres sont morts, à se savoir appartenir au passé, au patrimoine ; il ne craint pas d'exposer sans fleurs les désarrois de la vieillesse, de toutes les petites pertes irrémédiables qui se succèdent en bon ordre.

Alain Delon est une belle figure, même aujourd'hui où le soleil s'avance vers son crépuscule, et qu'il le sait. 

vendredi 9 octobre 2015

Une vraie décision de réacs


C'est une décision qui fut prise, entre crémant et riesling, presque sans y penser : nous allions ranimer la France, celle des blouses de commerçant au sourire emprunté et des petits costumes d'adolescents assis sur des tonneaux. Au moins, faute de ressusciter ces fantômes posant, nous voulions soudain leur rendre leur temps, le temps réel, charnel, incertain, changeant, celui du soleil impavide et des endormeuses saisons. Comment sommes-nous venus à parler de ce couple modernœud, d'une sottise d'airain : l'heure d'hiver / l'heure d'été ? Ne sais. Mais la décision fut prise, lorsque sonnerait bientôt le moment de la retraite, c'est-à-dire celui de la délivrance du monde, de nous en affranchir. Le sujet se glissant entre les phrases comme un orvet dans les herbes, Catherine en vint à me raconter, une fois de plus (le radotage est l'un des plus hauts plaisirs du couple, et même sa plus solide raison d'être, quoi qu'en pensent les partisans de l'agitation amoureuse et des familles recomposés), la spécificité de son village d'Estrée, en Picardie, où, jusqu'au mitan des années soixante, on vivait encore à l'heure française, c'est-à-dire qu'il y était onze heures quand il sonnait midi dans le reste de la France allemande – France allemande que nous sommes toujours, et même, si je comprends bien, de plus en plus, à mesure qu'elle devient européenne, c'est-à-dire rien.

Sur la lancée où nous étions, nous prîmes alors cette décision difficile mais exaltante : celle, dès que nous pourrions nous moquer totalement de votre monde, et revenir, pour notre usage exclusivement personnel, à l'heure française, celle qui gouverne les romans de Simenon, de Colette et d'autres. Comme ma retraite – nous en reparlerons – semble s'approcher à plus grands pas que je ne le pensais, il se pourrait que, bientôt, à cette heure officielle de neuf heures dix qu'il est actuellement, Catherine et Didier Goux ne soient encore qu'à sept heures dix. La nuit de décembre, pour nous, redescendra vers trois heures et demie de l'après-midi, et les splendeurs de la mi-juin n'excèderont pas neuf heures. Et il se trouvera que, par ce biais, certes un peu puéril, ces deux vieux cons que nous sommes vous congédieront élégamment de leur univers.

mercredi 7 octobre 2015

Désynchronopost


Petit pas de deux assez ridicule avec mes différents livreurs de livres (pas pu faire autrement, désolé…). Ce matin, un mail de Chronopost m'annonçant que mon colis… (là, une interminable suite de lettres et de chiffres alternés au petit bonheur) … me serait livré entre 9 h 35 et 11 h 05. La précision me laisse tout bloblotant d'admiration, évidemment. Le service public est tout de même une grande et belle chose.

À trois heures de l'après-midi, comme aucune camionnette ne s'était arrêtée devant le portail, je me suis décidé à tondre le jardin ; bien m'en a pris : à peine avais-je fini de ratiboiser le dernier carré que l'ondée cheyait. (Je sais que le verbe “choir” n'admet pas d'imparfait de l'indicatif, mais il me plaît, à moi, de lui en donner un ; au moins pour ce soir.).

L'âme apaisée et les muscles endoloris, je reviens devant cet ordinateur, et c'est alors que le téléphone sonne : message enregistré de Chronopost m'informant que son livreur n'a pas été en mesure de me remettre mon colis ce matin, comme il avait l'ardente obligation – et sans doute le violent désir – de le faire (tu parles : ni Catherine ni moi n'avons bougé d'ici, et Bergotte aboie comme une damnée dès que quelque véhicule s'arrête devant chez nous, ou seulement fait mine), que je dois me rendre sur chronopost point effère, y entrer un code long comme le bras, puis un mot de passe à six chiffres, afin de convenir d'un nouveau rendez-vous. Je fixe celui-ci à demain, en maugréant car, la biographie de Delon que j'attendais aujourd'hui, je comptais travailler dessus demain midi, durant l'heure et demie que je vais très probablement passer dans la salle d'attente du gastro-entérologue lovérien qui m'a donné rendez-vous il y a trois semaines.

Sur ce, je regagne le salon afin d'y poursuivre ma lecture des Jeunes Filles de Montherlant (terminées ce soir, juste avant le dîner). Aboi de Bergotte, déboîtement des cervicales chez votre serviteur en direction du portail : une camionnette blanche est garée devant. J'y cours, frétillant, et reçoit des mains du livreur, arrondi et de taille modeste, un paquet Amazon. Je m'étonne de le voir déjà, vu que je viens de prendre rendez-vous pour demain suite au pataquès de ce matin. Il m'informe alors que non, lui, il “est” UPS, et que mon rendez-vous manqué ce devait être avec Chronopost, parce que « Chronopost c'est vraiment de la merde ! » Là-dessus, il ajoute que je pourrais peut-être voir la concurrence arriver plus tôt que prévu, mais que je ne dois pas trop compter dessus tout de même : « Je viens de le croiser à Pacy, le gars de Chronopost. C'est un black, il a l'air de planer à quinze mille… » On se quitte bons amis, unis par une complicité goguenarde.

L'histoire se termine bien puisque, dans le colis acheminé par UPS, se trouvait la biographie delonienne, que je pourrai donc emporter demain à Louviers. Quant au paquet chronoposté, nul ne sait quand il arrivera, ni même ce qu'il contient.

samedi 3 octobre 2015

Retour de Corrèze…

Pour la photo, les explications sont par là.

 … et replongée dans le journal d'août.
 

vendredi 25 septembre 2015

On va essayer d'éviter François H.


Demain matin, pas trop tôt, on n'est pas des esclaves, nous mettrons Bergotte dans le coffre de Liselotte et prendrons la route pour rallier, quelques heures plus tard, le village de Saint-Augustin, sis au cœur de la Corrèze, et qui sera probablement débaptisé bientôt afin de ne pas froisser la susceptibilité religieuse de nos frères mahométans. Nous comptons y passer une semaine, durant laquelle, bien entendu, nous rencontrerons Messire Étienne du Lonzac en sa nouvelle seigneurie ; semaine durant laquelle nous serons bienheureusement privés de toute connexion fâcheuse avec le monde virtuel. C'est la raison pour laquelle le journal d'août ne paraîtra pas avant le 6 octobre. 

Si je fournis toutes ces précisions, c'est afin que MM. les monte-en-l'air sachent qu'ils pourront opérer chez nous en toute tranquillité durant ce temps. Qu'ils se méfient tout de même : notre voisin le plus immédiat est un homme perspicace et armé.

mardi 22 septembre 2015

Renault mirage


Comme je descendais des fleuves impassibles la côte de la déchetterie pour aller chercher deux baguettes “tradition” à la boulangerie de Pacy – celle de la mairie –, j'éprouvai soudain une stupeur proche de l'hallucination : face à moi, grimpant cette même côte avec un vrombissement caractéristique, qui me remontait d'un demi-siècle, venait de surgir une R8 Gordini ; une belle bleue, avec ses deux lignes blanches, exactement comme sur la photo. Pendant une très longue fraction de seconde, j'eus l'impression, culottes courtes aux miches et cartable à la main, que je revenais de l'école vers la Glockengumpen, la cité militaire où ma mère devait m'attendre pour le goûter. Le mirage se dissipa dès que j'eus vérifié que j'avais toujours une moustache.

dimanche 13 septembre 2015

Le gros livre de Michel Houellebecq


Il y a deux semaines, Laurent Ruquier faisait de Michel Houellebecq son invité d'honneur : long entretien d'une quarantaine de minutes, durant lequel l'écrivain parvint à dire des choses sensibles, justes, intelligentes, malgré les tirs de barrage de Mme Salamé qui, faute sans doute d'être capable d'autre chose, cherchait constamment à le ramener dans les petites ornières idéologiques familières et convenues. J'ai regardé ça cet après-midi, sur internet. Vers la fin, le romancier dit qu'il a toujours ce fantasme de parvenir à écrire un grand livre. En réalité, assez curieusement, il parle d'un gros livre ; en précisant : “avec des passages un peu ennuyeux”. Il conclue en reconnaissant que la chose ne s'est pas encore faite. En somme, Michel Houellebecq attend et espère le chef-d'œuvre de Michel Houellebecq. Il n'est pas le seul.

lundi 7 septembre 2015

À quoi ressemblait un journaliste “people” dans les années quatre-vingt ?




Photographies accablantes, retrouvées hier par ma mère, traîtreusement, alors qu'elles dormaient sagement depuis près de trente ans dans un tiroir de buffet.

Rien à dire : on avait le sens de la fête, en ce temps-là, ma bonne dame. Et en plus, pour ça, on était très bien payé.

vendredi 4 septembre 2015

Vertige, écroulements, déroutes et pitié


Donc, nous en sommes là. Il n'y a désormais plus qu'un seul moyen de tirer les Européens en phase terminale de leur stupeur aphasique, c'est de leur titiller la glande émotionnelle ; pour se frayer un chemin jusqu'à ce qui leur reste d'esprit, il faut se résoudre à ramper dans leur conduit lacrymal. Pleurnicher ensemble nous tiendra lieu d'action commune : le petit garçon en bleu et rouge sera efficace jusqu'au départ en week-end ; la semaine prochaine, il faudra dénicher autre chose ; on trouvera, ne vous inquiétez pas, vous aurez votre quota de gros sanglots. Comme pour un malade au long cours, dont on change la molécule apaisante parce qu'il s'est trop habitué à l'ancien traitement, on essaiera de varier un peu : une petite fille africaine en pleurs, par exemple, offrira une diversion bienvenue, tout en présentant toutes les garanties. Car vous avez le mouchoir délicat et regardant : pas question de s'arracher les cheveux, de pousser de grands braiments de pleureuse méditerranéenne, pour une victime insuffisamment estampillée, à la souffrance douteuse, au curriculum incertain. On n'oubliera pas non plus que la communion lacrymale exige le lointain ; une quantité assez précise d'exotisme est nécessaire, pour pouvoir se sentir frères éplorés : on vous trouvera ça aussi, n'ayez nul tourment. Et ce sera délicieux puisque, cette fois encore, comme avant et comme après, on n'exigera rien de vous : ni intelligence, ni lucidité, ni compréhension ; juste une forte dose de compassion bruyante qui, rassurez-vous, a ce mérite précieux, à l'issue de son passage, de ne laisser aucune trace dans l'organisme.

mercredi 2 septembre 2015

L'abbé et le furet


Hier soir, nous nous sommes laissés aller à regarder les deux numéros de Secrets d'histoire que Stéphane Bern consacrait à Louis XIV, à l'occasion du trois-centième anniversaire de sa mort. Le second volet, de loin le plus intéressant, englobait la régence de Philippe d'Orléans. C'est dans cette partie que j'ai appris une chose amusante, de la bouche de Michel de Decker, estampillé écrivain normand, ce qui le rend d'emblée sympathique. À propos de l'abbé Dubois et de ses participations aux parties fines du Régent, il a affirmé que la fameuse et innocente comptine que nous avons tous fredonnée à l'âge des genoux écorchés et des Choco BN, composée à l'époque : Il court, il court, le furet, le furet du bois, Mesdames…, que cette ritournelle, donc, était en fait une malicieuse contrepèterie, et qu'il fallait y entendre :

Il fourre, il fourre, le curé,
Le curé Dubois, Mesdames.

Encore un lambeau d'enfance qui fout le camp.

vendredi 28 août 2015

Adieu Paludes


Tel est le titre du journal de juillet.

jeudi 27 août 2015

Et nous revenons chez nous


Ce n'était pas arrivé depuis des mois. J'avoue avoir aimé la sécheresse, en raison de mon peu d'appétence pour la tondeuse à gazon, dont ce climat stupidement méditerranéen monté vers le nord m'a dispensé durant deux mois. Or, depuis ce matin, et même peut-être avant, je ne sais pas, je dormais, il pleut. Lentement, lourdement, une pluie appliquée et consciencieuse, régulière, ininterrompue, tranquillement normande ; elle me convient. Les odeurs s'exhalent, le monde semble s'étrécir par le poids des nuages. D'où je suis, je vois Boulou, le chat obèse, replié sur le paillasson et attendant que la porte lui soit ouverte. Il y a les bruits, piquetés, discrets, insistants tout de même, rassurants d'une certaine manière, des gouttières et des arbres. On se demande alors comment vivent les bêtes, dehors, et notamment les petits de l'année, qui ont cru naître le mois dernier dans une sorte de garrigue touristique et se retrouvent dans cette terre détrempée, grasse, patiente, environnées par cette herbe redevenue goulue, sous ce modeste déluge qui semble éternel. Boulou attend, je le vois. Bien sûr, cette reverdure va nous obliger, demain, après-demain, à sortir la tondeuse. On fait semblant de s'en désoler, on en est en fait très content.

Le temps d'écrire ces dix lignes, la pluie s'arrête. Mais nous sommes assurés depuis ce matin d'être en Normandie ; elle va donc reprendre. Le vent a disparu, pour que les gouttes tombent droites et impassibles. Il reste quelques gargouillis dans les gouttières. Puis tout se tait, le silence tombe comme une chape. Boulou, sur son paillasson, s'est endormi. – Non, ça y est, il s'en va.

samedi 22 août 2015

Tristesse des romans


Je ne connais rien de plus triste, dans la littérature française, que les dernières pages du Vicomte de Bragelonne. À chaque mort, celle de Porthos – titanesque, surhumaine, presque enviable et pourtant à se taper la tête contre les rochers qui l'ensevelissent –, celle d'Athos qui s'apparente à un suicide ou plutôt à une assomption, puis enfin celle de d'Artagnan, qui est un couronnement, le lecteur se recroqueville dans son fauteuil, en veut presque à Dumas de lui infliger pareil arrachement, tout en sachant qu'il ne pouvait faire autrement. Et il ne faudrait pas oublier Mousqueton, le valet de Porthos, qui, après l'ouverture du testament de son maître lui léguant tous ses vêtements, est retrouvé mort par d'Artagnan, au milieu des habits en question. Il y a aussi Aramis, condamné à rester vivant, et honoré, et puissant, et riche, c'est-à-dire damné.

Rien de plus triste ? Si, finalement. Reportez-vous loin en arrière. Souvenez-vous de vos genoux écorchés et de cette édition pour enfants de Sans famille. L'ouverture du roman : Rémi est empli d'une joie à la fois simple et intense, la Mère Barberin, parce que c'est la Chandeleur, je crois, va faire des crêpes. Ils sont deux, dans cette misérable bicoque, cette vieille femme et Rémi, qui ne sait pas que son enfance va se terminer ce soir. Car, soudain, la porte s'ouvre, et entre le Père Barberin. (Je ne me souviens pas d'où il vient ni pourquoi il était absent ; mais, le lecteur-enfant que je fus a étiré le temps comme on l'a tous fait dans la vie réelle, et il lui semble que ce représentant de l'autorité, du monde extérieur, effrayant, est parti extraordinairement longtemps. Toute la vie, peut-être.)

Le Père Barberin exige sa soupe, et il veut du beurre dans cette soupe. La soupe de Barberin est l'intrusion du monde dans le petit univers clos et douillet de Rémi. (L'enfant bien nourri de 1964 ou 65 ne comprend pas très bien où est le problème, il ne sait même pas que l'on met du beurre dans  la soupe. Du reste, il préfère le saucisson et le camembert ; néanmoins, il pressent l'orage et il poursuit sa lecture.) La Mère Barberin, tremblante devant l'homme comme une femme à l'ancienne mode, tente de négocier : moitié de son pauvre bout de beurre pour la soupe du revenant,  moitié pour les crêpes de l'enfant ; c'est-à-dire moitié pour  le monde, moitié pour l'enfance.. Le Père Barberin, alors, pique le bout de beurre entier et le plonge dans la soupe : il n'y aura pas de crêpes.

J'ai lu plusieurs milliers de livres depuis. Aucun ne m'a plongé dans de tels abîmes de tristesse, assortis de mes premiers mouvements de révolte. Même pas les mousquetaires.

Sans famille est, je crois, une chose miraculeuse et fragile, comme un amour silencieux d'adolescence : il ne faut pas y revenir. Ce serait gâcher, casser, saccager.

mercredi 19 août 2015

Ultimes métamorphoses des Mousquetaires

À lui seul, Le Vicomte de Bragelonne est deux fois plus long que Les Trois Mousquetaires et Vingt ans après réunis : environ cinq millions de signes ; c'est son premier gros défaut. L'intérêt ne parvient pas à se maintenir durant ces innombrables pages, d'autant moins que le roman présente, à peu près en son milieu, un énorme ventre mou, lequel est constitué par la valse des différentes amours péniblement niaises, mettant en scène Louis XIV, Louise de La Vallière, Henriette de France, Raoul de Bragelonne, le comte de Guiche, le duc de Buckingham, ainsi que deux ou trois autres godelureaux et godelurettes de moindre envergure. Il y a là trois ou quatre cents pages que le relecteur prévenu ne fait que parcourir aussi rapidement que possible, à seule fin d'y débusquer les chapitres concernant les différentes intrigues et mettant en scène les quatre héros, savoureuses pièces de viandes que Dumas a vicieusement entrelardées dans ce paquet de mauvaise graisse.

Le deuxième gros défaut du roman est constitué par son personnage éponyme. Raoul de Bragelonne est un concentré de vertu, de droiture, de piété filiale, de dévouement au roi, d'honneur, de… Raoul de Bragelonne est un concentré, et il n'est rien d'autre. Il l'est à un point, concentré, que, tel un trou noir retenant captive toute lumière, il ne laisse jamais échapper la plus petite réaction humaine, le moindre trait de caractère un peu inattendu, le plus infime éclair d'humour ou de folie. Il est tellement ennuyeux qu'on en arrive à se dire que tout ce qu'il mériterait, ce serait de passer sa vie entière en tête à tête avec Louise de La Vallière ; et le lecteur excédé finit par accueillir sa mort avec la satisfaction d'une revanche personnelle enfin assouvie. Au fond, Raoul de Bragelonne, c'est son père, Athos, si celui-ci n'avait pas eu la chance de rencontrer Milady et de souffrir abominablement par elle.

Néanmoins, il faut lire Le Vicomte de Bragelonne ; pour le reste, c'est-à-dire pour le carré d'as. (Je dis cela si l'on a la chance d'être né garçon : si l'on est une fille, je suppose qu'on préférera les pages que je viens d'évoquer.) Athos, dans cette partie, me paraît le moins intéressant des quatre, sans doute à cause de ce boulet de paternité qu'il traîne à sa jambe. D'Artagnan prend des couleurs plus subtiles, des teintes d'automne ; il s'insinue en lui un peu de ce désenchantement de l'homme qui s'aperçoit que le siècle est en train de le laisser derrière lui et a du mal, peine et révolte mêlées, à y consentir. Mais ce sont surtout Porthos et Aramis qui subissent la plus étonnante métamorphose. 

Je parle au singulier car il leur arrive la même chose, avec bien sûr des résultats fort différents, à savoir une amplification telle de leurs personnes, de leurs caractères, qu'ils cessent sous nos yeux d'être humains pour se transformer en des sortes de héros mythologiques, des créatures de légendes. Porthos était une force de la nature : il devient titanesque ; capable, dans le parc du surintendant Fouquet, à Saint-Mandé, de déraciner des hêtres, de briser le tronc des chênes, simplement pour y récupérer les petits œufs des mésanges, verdiers ou grives qui y couvent. Et il se fait alors des omelettes de plusieurs centaines de ces œufs : Porthos est devenu Gargantua.

Aramis va subir une mutation analogue, mais, lui, ce sont ses dons pour l'intrigue et ses appétits de pouvoir qui vont enfler jusqu'à une démesure proche de la folie. Devenu général des Jésuites, il affirme disposer de richesses à peu près illimitées et déclare tranquillement à Fouquet, peu avant la chute de celui-ci, qu'il est désormais “au-dessus des rois et des trônes”. Aramis s'est transformé en un Monte-Cristo faustien. Et c'est sans doute pour cette prétention à égaler Dieu qu'il sera le plus cruellement puni des quatre, puisque condamné à demeurer sur terre après la mort de ses trois amis ; en attendant pire, sans doute. D'où les derniers mots de d'Artagnan agonisant : « Athos, Porthos, au revoir. – Aramis, à jamais adieu ! » Et Dumas d'appuyer, dans son ultime phrase : « Des quatre vaillants hommes dont nous avons raconté l'histoire, il ne restait plus qu'un seul corps : Dieu avait repris les âmes. »

mardi 18 août 2015

La voix des morts 2 (en “temps réel”)


C’est l’histoire d’un acteur de seconde zone. Avant que j’arrive dans le film, sa femme et sa fille sont violemment mortes, et il a fait une tentative de suicide, à la suite duquel sa vie est devenue assez mouvementée : il ne cesse de croiser des gens qui vont mourir prochainement, si possible de mort violentes et originales, et il les voit émettre des rayons lumineux, ce qui le perturbe quelque peu.  Parfois il les empêche de défunter, parfois non. Un jour, il sauve son infirmière d'après suicide, une blonde moche avec deux mèches violet fluo sur le côté, qu’on n’a jamais vue dans aucun film et qu’on ne reverra probablement pas. Elle est veuve et son mari était un prof de musique super cool que les enfants adoraient : au lieu de les faire chier avec « do ré mi », il leur faisait chanter des trucs des Beach boys et d’autres groupes hyper fun du même genre ; elle l’invite à un festival d’enfants braillards qu’elle organise depuis qu’elle est veuve, deux ou trois jours plus tard.

En attendant, le héros va voir une autre veuve, celle d’un type qui, si j’ai bien compris, a vécu la même chose que le héros, mais avant. Elle lui dit qu’elle l’attendait et elle le laisse seul dans le bureau de son mari. La télé se dérègle comme dans les années soixante,  les plombs sautent, des sortes de zombis apparaissent ; et la veuve, qui entrouvre la porte du bureau pour passer la tête, nous apprend qu’elle ne l’est pas, veuve, mais que son mari est chez les dingues ; le héros y va. Il lui demande pourquoi il a tué sa femme et sa fille. L’autre, dos tourné, lui balance tout à trac :  « Qui a été sauvé doit tuer. » Il envoie encore quatre ou cinq sentences imbitables du même tonneau. Puis, il se retourne et montre sa gueule complètement niquée du côté gauche, avant de devenir fou furieux. Le héros achève de lui rectifier sa face. C’est vachement violent.

Le héros rentre chez lui, avec le journal intime du fou, plein de croquis qui font peur, mais hyper bien dessinés. Là-dessus, l’infirmière au sourire niais se pointe, pour lui rappeler qu’elle l’a invité et, visiblement, dans l’espoir de s’en prendre un petit coup entre les baguettes. Mais le héros a un peu la tête ailleurs. D’ailleurs, il dort mal et fait des tas de cauchemars qui font du bruit dans la télé : même Bergotte sursaute.

Mais enfin, on le retrouve avec l’infirmière, en train de s’arsouilller au picrate sur un banc. Ils se prennent la main et elle l’entraîne dans un bar à billard.  Elle rit tout le temps, elle est excitée comme une puce, on l’entend clapoter d’ici. Mais lui, il pense tout le temps à sa fucking femme morte et, du coup, il n’est pas tout à fait au top côté bandaison. Finalement, il se casse ; il y a des zombis en noir et blanc dans la rue, et il se retrouve chez lui. Ça devient un peu confus, peut-être parce que je rédige en même temps et que je suis obligé de regarder le clavier, n’étant pas dactylo. Lui, par contre, comme tous les héros de films, tape avec ses dix doigts, ce qui m’énerve.

« Que celui qui est intelligent compte le chiffre de la bête », dit alors celui qui a tué sa femme et sa fille, et qui a miraculeusement retrouvé une trombine intacte : on se doute qu’on est dans le passé. Le héros ne comprend toujours rien, visiblement, et moi non plus. Il fait une addition de je ne sais quoi et aboutit à un total de 666. Là, le spectateur réalise qu’on ne rigole plus. Le héros découvre que Lucifer est un ange déchu qui est devenu le diable : y a pas d’âge pour apprendre les trucs essentiels. Il téléphone à l’infirmière, qui essaie de la jouer chatte, sans succès, et juste après il y a un pianiste à l’air dément dans un hôtel de luxe. Le héros prévient son pote nègre par téléphone : « Il est possible que le diable soit en train de jouer avec moi. »  Ah, meeerde…

Le pianiste, fort raisonnable jusque-là, se met à jouer des trucs ignobles, genre Boulez, puis sort un flingue de son sac de sport posé à ses pieds. On a beau l’exhorter : « Put the gun down ! », y a pas mèche. Le héros arrive à l’hôtel. Pourquoi ? Ben… parce que l’infirmière lui a dit d’y aller. (Je sais, ça devient pénible…) Le héros se bat avec le pianiste, et le demi-queue laqué noir tombe du deuxième étage, mais au ralenti ; ce qui ne l’empêche pas d’écrabouiller la réceptionniste. Le pianiste a l’air tout désolé ; quant au héros, il commence à se rendre compte que les deux expressions faciales qui sont à sa disposition deviennent insuffisantes pour la complexité de son rôle. Néanmoins, il fonce au récital de chansons d’enfants (là, on bascule vraiment dans un film d’horreur) où l’a invité l’infirmière. Sur le chemin, l’image passe brusquement au noir et blanc, et sa bagnole est traversée par trois ou quatre spectres lumineux à vélo.

Le chœur d’enfant est atroce à  supporter pour le spectateur, heureusement des spectres apparaissent, tandis que le héros se demande ce qu’il va faire du flingue qu’il a piqué au pianiste. Puis le concert est fini, et l’infirmière vient se frotter à lui comme une goule en chaleur. Il lui dit qu’il doit lui parler, ce qui ne semble pas correspondre à ses attentes immédiates. Mais c’est qu’il veut la sauver malgré elle. Pas de chance, il se fait virer par les appariteurs musclés. Il a l’air furieux – c’est-à-dire qu’il a la même tête que depuis le début du film. Il suit l’infirmière affolée de la touffe, chacun dans sa voiture, par les rues désertes. Elle rentre dans un bar de nuit, peut-être dans l’espoir d’y ramasser une bite en déshérence, mais on n’est sûr de rien ; il la rejoint. Là, c’est lui qui émet des rayons lumineux comme s’il allait mourir : il le prend super mal et fait la même tête qu’avant. Il dit à la blonde qu’il est « so sorry » de l’avoir sauvée et il braque son flingue sur elle (un truc a dû m’échapper). Sauf qu’il y a trois flics dans le bar en train de s’empiffrer de donuts, et que c’est lui qui se fait plomber. Mais il a l’air content parce que la malédiction est vaincue (enfin, je suppose). Là, c’est l’infirmière qui semble ne pas aller très bien ; l’ambulance l’embarque, les plombs sautent dans le bar, l’ambulance fait des zigzags, l’infirmière hurle, ses yeux se révulsent, je crois qu’il faudrait vraiment qu’un type se dévoue pour elle. Là-dessus, apparaît le zombi en noir et blanc du héros, et l’ambulance fait un accident, mais pas grave parce qu’elle a réussi à éviter le camion-citerne grâce au zombi du héros ; lequel a la tête du type qui se demande ce qu’il est venu faire dans ce film. Le dernier plan c’est l’autre dément avec sa demi-gueule ravagée, dans sa cellule psychiatrique. Et, enfin, sur fond de générique, le spectateur qui se demande pourquoi il n’est pas allé se coucher une heure plus tôt.

vendredi 14 août 2015

Mes excuses à Dumas

 
Je dois demander pardon. Dans un billet, non récent mais pas si ancien, j'ai dit qu'Alexandre Dumas était le prince des “écrivains en bâtiment”. Non seulement ce n'est pas vrai, mais j'en arrive à me demander si mes petites frontières sont aussi pertinentes qu'elles en ont l'air.

Alexandre Dumas est un écrivain. Tout court. Il suffit pour s'en persuader, comme je le fais en ce moment, de relire sa trilogie mousquetairienne. Essayez, plongez-vous dans l'épopée : vous y serez happé dans la seconde, vous ne pourrez plus vivre hors de ce premier XVIIe siècle, vous goûterez les fumets des viandes que nos mousquetaires dévorent et lamperez les vins de bourgogne ou de champagne qu'ils avalent à grandes gorgées.

Puis, vous passerez des Trois Mousquetaires à Vingt ans après ; alors, vous sentirez passer le vent du temps, de la vieillesse, vous penserez à vos propres amis, dont vous avez bien évidemment le numéro de téléphone dans votre agenda, mais que vous n'appelez jamais. Vous aurez le cœur serré quand les quatre amis se retrouvent opposés, deux à deux, prêts à tirer l'épée les uns contre les autres, parce que le vent de l'histoire les a conduits là, place Royale (actuellement place des Vosges), et que le temps les a marqués sans qu'ils l'aient su.

C'est à ce moment que Dumas est un écrivain, et un grand. Parce qu'il sait faire briller le soleil de la jeunesse sur Les Trois Mousquetaires, avant d'amorcer un crépuscule qui trouvera sa résolution dans Le Vicomte de Bragelonne.

Donc, si l'on met de côté Stendhal, qui est vraiment à part de tout, le premier XIXe siècle a enfanté deux grands romanciers, dont l'un était aussi un grand écrivain : Balzac et Dumas.

De notre effondrement culturel


À ceux qui qui naïvement me prennent pour un homme cultivé, je vais infliger ce violent démenti : je n'ai jamais lu le Satiricon de Petrone. Or, par un détour sans intérêt, je viens de le recevoir, en “Folio classique”. Classique, n'est-ce pas ? C'est inscrit sur la couverture. En effet, on peut difficilement faire plus classique que cette œuvre de deux mille ans. Recevant le volume, je le retourne, afin d'en voir la “4ème de couverture”, comme on dit. Elle est intéressante. Tout en haut, il y a le nom de l'auteur, en dessous le nom du livre, plus bas celui du traducteur (Pierre Grimal, en l'occurrence). Encore plus bas, un extrait de ce qu'on va lire.

Enfin, en petits caractères, deux lignes dont on suppose qu'elles sont là pour nous donner envie d'acheter le livre. Elles disent ceci : Le Satiricon a inspiré à Fellini un de ses films les plus saisissants. « J'ai fait un film sur l'Antiquité qui raconte une histoire d'aujourd'hui. »

Et voilà. Après deux millénaires d'existence, la seule chose qui sauve l'œuvre de Petrone, pour nous, c'est qu'un pesant guignol cinématographique italien l'ait mis au pillage. Je puis évidemment admettre qu'on aime Fellini, même si je ne le comprends pas, mais enfin, le livre de Petrone n'a-t-il vraiment aucun autre titre de gloire ou simplement d'intérêt que d'avoir servi de prétexte à M. Fellini, qui, en outre, en profite pour nous gratifier d'une superbe ânerie modernœuse, puisque en aucun cas le Satiricon ne saurait raconter une histoire “d'aujourd'hui”. 

Va-t-on bientôt, pour espérer nous faire acheter le Voyage au bout de la nuit, nous signaler que ce roman a été “adapté” en bande dessinée par un nommé Tardi ? Les Fleurs du mal ne se vendront-elles plus que si on choisit d'illustrer leur couverture avec les pochettes des disques de Léo Ferré ? Et, d'ailleurs, qui se soucierait encore d'Alexandre Dumas si ses Mousquetaires cessaient brusquement de passer à la télévision ?

jeudi 13 août 2015

Dos à dos, mais sous le parasol


J'éprouve une horreur quasi sacrée, et un accablement qui l'est à peine moins, dès que j'entends cette expression : renvoyer dos à dos. Renvoyer Pierre et Paul dos à dos, lorsqu'ils s'opposent sur un point ou un autre, c'est se laver les mains, avouer son incompréhension, son aveuglement ou sa frousse ; en se donnant, en outre, des allures d'esprit large, supérieur, surplombant. Par exemple, on peut ainsi renvoyer dos à dos le catholicisme et l'islam, ce qui est une manière dégagée de dire qu'on ne veut pas d'ennui et que, par conséquent, on se gardera bien de voir ce que l'on voit et d'écouter ce que l'on entend.

Néanmoins, et pour une fois, je vais moi aussi renvoyer dos à dos. Paris Plage est une monstruosité dont Philippe Muray a dit tout ce qu'il convenait de penser, si l'on est un esprit à peu près sain. Partant, le fait que la sottise s'invite soudain au cœur de la stupidité béate, et que cet enfer ludique devienne pour une journée Tel Aviv sur Seine, ne pouvait en aucun cas me tirer de ma léthargie estivale. Que les habituels antisémites d'extrême gauche grimpassent aussitôt au sommet des parasols pour s'époumoner et crier au monde leurs indignations soigneusement repeintes en tenue de camouflage n'a pas pu davantage me faire soulever une paupière, tant les pavloveries antijuives des palestinolâtres sont prévisibles et toujours au rendez-vous. Choisir entre les clowns blancs de la mairie de Paris et les augustes des officines judéophobes m'était décidément impossible ; et d'autant plus que, pour les départager, il m'aurait fallu descendre dans leur arène, c'est-à-dire dans ce cloaque festif que sont, en ce moment même, les quais de la Seine.

Je les ai donc renvoyés dos à dos. En espérant que, si jamais l'un ou l'autre vient à se retourner, nos braves CRS condamnés à surveiller ce jardin d'enfants cauchemardesque ne molliront pas de la matraque ni des friandises lacrymogènes.

mercredi 12 août 2015

Tout le monde aime Berthe au grand pied !


Ayant compris – par quel mystérieux biais ? – que son auteur ne tarderait plus à nous faire visite, Golo, chat démago, a tenu à montrer en quelle estime il tenait l'œuvre. On remarquera que les deux poules qui se trouvaient là ne font pas trop les fières.

mardi 11 août 2015

D'Artagnan, ce fils indigne


On se souvient que ce qui met en route l'intrigue des Trois Mousquetaires, ce sont les moqueries suscitées par l'entrée de d'Artagnan, un beau jour d'avril 1625, dans le bourg ligérien de Meung, où, deux siècles plus tôt fut emprisonné François Villon dans les geôles de Thibault d'Aussigny, évêque d'Orléans, et où sera enterré, trois siècles ensuite, le poète régional, partageux, alcoolique et tuberculeux Gaston Couté – mais je m'égare. Moqueries est trop fort : sourires en coin serait plus juste ; et provoqués non par lui-même, fringant jeune homme, mais pour moitié par sa mise de Béarnais désargenté (donc de plouc) et par son vieux cheval jaune, qui appelle irrésistiblement la comparaison avec Rossinante.

Dans la scène suivante, grâce à un petit retour en arrière, on prend connaissance des ultimes recommandations de M. d'Artagnan père à son rejeton, avant son grand départ pour Paris et l'immortalité littéraire. L'une de celles-ci concerne précisément ce cheval, dont le père nous informe que, né chez lui, il a maintenant 14 ans (ou 16 : le livre est resté dans le salon…) ; en foi de quoi, il demande expressément à son fils, eu égard à ce long compagnonnage, de ne jamais le vendre et de l'entourer de soins jusqu'à sa mort. Or, quelle est la première chose que fait ce jeune crétin en franchissant la barrière Saint-Antoine ? C'est de brader le malheureux cheval jaune au premier maquignon venu, sans que Dumas n'éprouve le besoin de nous dire un mot de cette désobéissance flagrante à la consigne qui lui fut donnée cinq ou six pages plus haut. Je continue à trouver cela très bizarre.

Sinon, j'ai trouvé et commandé Le Vicomte de Bragelonne en collection “Bouquins” pour 0,76 €.

samedi 8 août 2015

Comment devenait-on homosexuel au début du XXe siècle ?

Jacques Laurent, écrivain hétérosexuel, 5 janvier 1919 – 29 décembre 2000.

Les Corps tranquilles sont un étrange et énorme roman ; qui tire de cette énormité même une grande part de son étrangeté. Jacques Laurent n'a pas trente ans, lorsqu'il publie dans l'indifférence générale ce moellon (on ne peut plus, ici, se contenter du pavé) de trois millions de signes ; indifférence peut-être provoquée par le fait que tous les projecteurs, en cette année 1948, sont braqués sur Cecil Saint-Laurent et sur sa Caroline Chérie. Le livre fait penser à ces fleuves puissants mais coulant dans des pays presque parfaitement plats, et qui, donc s'élargissent et méandrent à plaisir, le plus imperceptible incident de terrain suffisant à les faire bifurquer à droite ou à gauche, revenir sur leur cours, repartir dans l'autre sens – et ainsi presque à l'infini, comme répugnant à rejoindre la mer. Paul Morand a dit des Corps tranquilles qu'il s'agissait d'un roman “oisif et nonchalant” : il a parfaitement raison. C'est le livre d'un jeune homme qui ne voit pas au nom de quel précepte, étant ici chez lui, il s'interdirait quoi que ce soit. Au premier paragraphe de ces neuf cent pages, il fait descendre son personnage masculin principal, Anne Coquet, dans le métro parisien. Et, d'emblée, on le sent aussi ignorant et curieux que nous de savoir ce qu'il va lui arriver, qui il va rencontrer, quelles femmes vont le séduire, lesquelles il va baiser, etc. (Je dis baiser car le mot fait partie du vocabulaire de Laurent, en tout cas dans ce livre-ci.) Nous ne venons pas d'entrer dans un roman comportant des digressions, mais fait de digressions, au milieu desquelles les nombreux personnages semblent aller et venir, apparaître, disparaître, resurgir, au gré de leur seule fantaisie de personnages, sans que l'auteur ne les contraigne à quoi que ce soit. C'est exactement une lecture d'été, en ce sens qu'elle invite à la fois à la découverte du monde et à une certaine paresse opiniâtre.

Comme il faut bien que je justifie mon titre, en voici un court extrait, tiré de la page 631 de l'édition Stock de 1991. Dans une boîte de nuit parisienne (nous sommes en 1937), le mari et l'amant d'une femme viennent de se découvrir tous les deux cocus, et l'un par l'autre ; ils font la connaissance d'un compositeur d'opérettes, qui se définit lui-même comme tante et, à propos de ses mœurs, leur déclare ce qui suit.

« Ce n'est pas que j'avais une vocation particulière. C'est plutôt ma passivité qui m'y a mené. Que voulez-vous, la société actuelle, elle est faite uniquement pour les tantes. J'exagère ? Écoutez un peu. Supposez un fils unique ; il a, mettons, quinze ans. Où va-t-il ? Au lycée, où on le colle avec d'autres garçons, uniquement des garçons. Le jeudi et le dimanche, eh bien, il sort avec quelques-uns de ses camarades de lycée. Ou il sort avec un cousin, tout le monde trouve ça parfait, avec une cousine, ça fait déjà des “hé ! hé !”. Il fait du sport ? Dans son club, il y a un vestiaire, une douche, uniquement pour les garçons. Quand il prend un wagon-lit, qui a-t-il pour voisin ? Un homme. Même chez le coiffeur, on est séparé. Alors, pour peu qu'on soit un peu paresseux, on va au plus facile, au plus normal, on fait comme moi. Le reste ça suppose des ruses d'apache, un entêtement de chien de chasse, en un mot, l'obsession. Je ne dis pas la vérité ? Si le gouvernement n'aime pas ça, il n'a qu'à faire des pissotières mixtes. »

En attendant Paludes…

dimanche 2 août 2015

Les curiosités de Pierre-Robert Leclercq

Pierre-Robert Leclercq est un écrivain curieux ; je ne veux pas dire par là qu'il est étrange, ou bizarre, mais qu'il aime aller fureter dans des coins où les autres ne s'aventurent pas, ou bien trop distraitement. Prenons le cas d'André Gill, par exemple ; je suppose que vous êtes comme je l'étais lorsque le livre m'est arrivé entre les mains : vous vous dites que, oui, sans doute, cette Anastasie de couverture me dit quelque chose, avec ses grands ciseaux et sa chouette (qui se trouve être également l'emblème de l'éditeur !). Donc, son auteur ne doit pas m'être tout à fait inconnu lui non plus ; mais à part ça…

Si j'évoque un certain cabaret montmartrois s'appelant Le Lapin agile, mais dont le nom fut d'abord Le Lapin à Gill, là, vous commencez à entrevoir une époque, n'est-ce pas ? C'est précisément les époques que Pierre-Robert Leclercq s'entend merveilleusement à faire revivre, grâce à une érudition nonchalante et souriante, sans jamais rien en elle qui pèse ou qui pose. Ici, par exemple, on ne nous raconte pas seulement la vie et l'œuvre de Louis Alexandre Gosset de Guines, qui, donc, prit André Gill pour “nom de crayon” – comme d'autres ont des noms de plume. À la suite de son personnage, déjà fort pittoresque et riche en lui-même, Leclercq fait surgir tout le Second Empire, avec cette fièvre et cette verve qui agitent les journaux, bouillonnent dans les rédactions et inventent mille façons de contourner l'impériale censure… laquelle finit toujours par les rattraper afin de les condamner au silence et parfois à la geôle. On y croise, dans ces deux cents pages bruissantes, moult personnages connus (Nadar, par exemple) ou inconnus – en tout cas inconnus de nous : Pierre-Robert Leclercq, lui, les connaît tous, et les rapides portraits qu'il en trace nous donnent l'étrange certitude qu'il a dû, souventes fois, traîner des nuits entières avec eux, d'abord au marbre, ensuite au zinc. 

André Gill est mort trois semaines avant Victor Hugo, le premier mai 1885. La différence est que lui n'avait que 45 ans et qu'il était, depuis deux ans, “pensionnaire” à Charenton. Mais si vous ne voulez pas quitter Pierre-Robert Leclercq sur une note mélancolique, et si vous pensez, comme on le serine depuis nos arrière-grands-mères, qu'en France tout finit par des chansons, alors ouvrez donc ses Soixante-dix ans de café-concert (1848 – 1918), publié chez le même éditeur : au milieu de trente autres batteurs de planches, vous découvrirez la flamboyante Thérésa, qui fut en quelque sorte la Madonna de trois générations de crinolines, pour baisser finalement le rideau sur Félix Mayol. 

Après ça, on se retrouvera tous à la Cabane bambou.



Mayol (1906)chante:" À la cabane bambou... par trizone

samedi 1 août 2015

Se garer des cloaques de la blogoboule


Il y a tout juste une semaine, je publiais ici même (ayez la bonté de remonter un peu le courant de ce blog…) un billet intitulé assez pompeusement Physiologie du gauchiste ; j'aurais aussi bien pu le nommer Silhouette du malfaisant ou encore Anthropologie du nuisible. C'était ma façon de prendre congé. Aussitôt après, j'ai supprimé de mes liens (mes liens invisibles) trois ou quatre fâcheux, dont je ne comprenais plus, soudain, quel plaisir j'ai longtemps pris à aller patauger dans leurs cloaques : inutile de citer des noms, chacun trouvera facilement de qui je parle. Il faut dire que, de simplement stupides qu'ils étaient et demeurent, ils sont en train de virer au méchant. Par je ne sais quel phénomène de métamorphoses n'ayant rien du tout d'ovidiennes, ou simplement portées par les vents dominants,  les bécasses se sont fait hyènes, et on les voit désormais, l'écume aux babines, hanter les tribunaux, rameuter les juges et exiger des châtiments. Ils les obtiendront ou non, peu m'importe : je ne veux plus aller barboter dans leurs marécages. – Et je m'en sens fort bien.