mardi 27 juillet 2021

Ceux de 14… et ceux d'après

Robert Porchon, 1894 – 1915
Plongé depuis ce matin dans la lecture de Sous Verdun, la première partie de la tétralogie “genevocale” : Ceux de 14. Lecture bouleversante et difficile, ceci parce que cela. L'impression d'être à la fois très proche et à des années-lumière de ces hommes-là. Ou plutôt : comme dans un roman de science-fiction où les habitants de deux univers parallèles très semblables l'un à l'autre peuvent se voir, ont l'illusion qu'ils pourraient presque se toucher, mais sont à tout jamais incapables d'entrer en contact ni même de se comprendre vraiment. D'où la frustration et le chagrin.

Autre chose me frappe. Dans le gros volume Flammarion que j'ai sont proposées, dans les dernières pages, en “annexe”, les rapides biographies des personnages qui apparaissent tout au long de Ceux de 14. Ces pages-là sont agrémentées de photographies de ces soldats, souvent prises quelques jours, semaines ou mois avant leur mort au front. Tous donnent l'impression d'appartenir à une race plus ancienne, quaternaire, plus solidement posée sur la terre, avec de vrais visages d'hommes, dont on ne parvient pas à croire, dont on ne veut pas croire que, quatre ou cinq générations plus tard, elle a pu aboutir à ces grappes d'ectoplasmes oxygénés et tarlouzoïdaux sur quoi l'on tombe immanquablement dans les rues piétonnes, les centre de remise en forme et les marchés bio. Il est heureux que “ceux de 14” n'aient pas su, ni même pu deviner, qu'ils souffraient, se battaient et mouraient pour permettre plus tard à ça d'exister – si toutefois on peut parler d'existence dans le cas de ces androgynes fantomatiques qui piaillent de trouille devant le premier microbe passant devant leurs muselières.

Un extrait de Sous Verdun, pour donner le ton et faire entendre la langue de Maurice Genevoix :


« Porchon, regarde-les. »

J'ai dit cela tout bas. Tout aussi bas, il me répond :

« Mauvais ; nous aurons du mal tout à l'heure. »

C'est qu'en se retournant il a, du premier regard, aperçu toutes ces faces anxieuses, fripées d'angoisse, nouées de grimaces nerveuses, tous ces yeux agrandis et fiévreux d'une agonie morale

Derrière nous, pourtant, ils marchent ; chaque pas qu'ils font les rapproche de ce coin de terre où l'on a peur aujourd'hui, et ils marchent. Ils vont entrer là-dedans, chacun avec son corps vivant ; et ce corps soulevé de terreur agira, fera les gestes de la bataille ; les yeux viseront, le doigt appuiera sur la détente du lebel ; et cela durera, aussi longtemps qu'il sera nécessaire, malgré les balles obstinées qui sifflent, miaulent, claquent sans arrêt, malgré l'affreux bruit mat qu'elles font lorsqu'elles frappent et s'enfoncent – un bruit qui fait tourner la tête et qui semble dire : « Tiens, regarde ! » Et ils regarderont ; ils verront le camarade s'affaisser ; ils se diront : « Tout à l'heure, peut-être, ce sera moi ; dans une heure, dans une minute, pendant cette seconde qui passe, ce sera moi. » Et ils auront peur dans toute leur chair. Ils auront peur, c'est certain, c'est fatal ; mais, ayant peur, ils resteront.


Robert Porchon, présent dans cet extrait, est l'un des rares personnages qui apparaissent dans Ceux de 14 sous leur véritable nom. Sous-lieutenant sorti de Saint-Cyr en juin 1914, à 20 ans, il rejoint en août, à Châlons-sur-Marne, le même régiment que celui de Maurice Genevoix (le 106e RI), dont il devient l'ami. Il est tué le 20 février 1915, aux Éparges. Genevoix, lui-même grièvement blessé deux mois plus tard, lui dédiera Sous Verdun l'année suivante.

dimanche 25 juillet 2021

Patrice Jean ou la faillite de l'idéal


Quel diablotin pervers m'a récemment poussé à acheter La Poursuite de l'idéal, le dernier roman de Patrice Jean ? Je ne puis jurer de rien, mais c'est sûrement encore un mauvais coup de Causeur… Pourtant, je sais qu'il ne faut jamais se fier à cette publication dès qu'ils se piquent de parler de littérature, je le sais ! Donc, Patrice Jean est arrivé avant-hier, tout fiérot de ses 480 pages gallimardées. J'avais déjà lu de lui L'Homme surnuméraire (suite à un article crépitant de louanges d'Élisabeth Lévy : ah, décidément, ces Causeurs…) qui ne m'avait qu'à moitié convaincu, et même au tiers. Malgré toutes ces petites lumières rouges clignotantes, je me suis lancé tout à l'heure à La Poursuite de l'idéal

J'ai tenu quarante pages, en m'ennuyant durant les vingt premières et en soupirant d'exaspération pour la suite. Le livre de Patrice Jean ressemble à un roman comme un docu-fiction télévisuel ressemble à un film. L'auteur se présente à nous en pied, pas un bouton de gilet ne manque à son costume de réactionnaire, il a soigneusement coché toutes les cases anti-progressistes et il manie le stabilo comme personne. Il est là, il annonce, il affiche, il placarde, il discourt, il expose, il explique, il développe, il commente ce qui se passe, ou plutôt, hélas, ce qui ne se passe pas. Derrière lui qui occupe presque tout l'écran, on aperçoit quelques figurants, eux aussi en costumes impeccables, qui, parce qu'ils sont muets, tentent de surjouer les scènes que décrit tout au long leur maître à l'avant-scène. Ils font aussi penser à des marionnettes tellement pâlichonnes qu'on ne verrait plus que les fils qui les manipulent. C'est morne et prévisible, au point de vous donner des envies de vous convertir au progressisme le plus modernœud – bizarrerie fort déstabilisante, on l'imagine.

Après 40 pages, donc, le lecteur, un brin accablé de son fourvoiement, a compris que ce qu'il tenait entre les mains, c'était le programme d'un spectacle qui n'aurait pas lieu, le synopsis d'un roman qui resterait à l'état fœtal, le procès-verbal d'une conférence donnée ex cathedra par le professeur Jean sur les méfaits de la vie moderne, avec projection de diapos à l'appui de ses thèses. Bref : un livre surnuméraire.

Poubelle jaune.

vendredi 16 juillet 2021

Le saint patron des modernœuds

Les gens qui, en 1867, arrivaient à Paris pour y visiter l'exposition universelle pouvaient facilement se procurer un guide, édité dans le but de faciliter leurs déambulations entre les différents pavillons. Le dit guide s'ennoblissait d'une préface signée de Victor Hugo – lequel était, rappelons-le au passage, supposé être un “proscrit”, victime crucifiée à son rocher anglo-normand par l'implacable tyrannie de Napoléon III… On pouvait, dans cette préface, tomber sur ce paragraphe, piqué au vol dans l'Histoire des Français de Pierre Gaxotte :

« Au XXe siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l'empêchera pas d'être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique au reste de l'humanité [on s'étonne, là, de l'absence d'une H majuscule…]. Elle aura la gravité douce d'une aînée. Elle s'étonnera de la gloire des projectiles coniques et elle aura quelque peine à faire la différence entre un général d'armée et un boucher… Cette nation aura pour capitale Paris et ne s'appellera point la France. Elle s'appellera l'Europe. Elle s'appellera l'Europe au XXe siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s'appellera l'Humanité [eh ! la voilà, notre majuscule !]… Le continent fraternel, tel est l'avenir. Qu'on en prenne son parti, cet immense bonheur est inévitable. »

Il faut relire ces huit lignes lentement, pour savourer toute la niaiserie qui s'y étale, pratiquement à chaque mot. Devant une bêtise aussi himalayenne, pour reprendre le mot de Leconte de Lisle, on comprend mieux pour quelle raison Victor Hugo reste l'écrivain préféré des Français en général, et en particulier des ravagés de l'avenir qui irradie et des lendemains qui vocalisent.

Saint Victor, patron des modernœuds – Everest in peace.

mardi 13 juillet 2021

Tout pass, tout cass, tout lass…


Ce matin, les imbéciles – majoritaires bêlants – et les malfaisants – minoritaires agissants – sont au moins d'accord sur un point essentiel : en français, on ne doit plus désormais parler d'un “passe”, mais d'un “pass”, évidemment beaucoup plus chic. Souhaitons donc, dans la foulée, la bienvenue aux pass-montagne, aux pass-partout et autres pass-lacets. 

Quant aux pass-droits, faisons-leur la plus entière et aveugle confiance : ils sauront toujours, par quelque tour de pass-pass, se sortir à temps de l'impass.

dimanche 11 juillet 2021

Des Salvien comme s'il en pleuvait

J'ignorais, jusqu'à une heure fort récente, qu'avait vécu ce moine de Lerins, auteur vers l'an 440 d'un long traité intitulé Du gouvernement de Dieu, et que l'on appelle quand on s'avise de s'intéresser à lui : Salvien de Marseille. Je suppose, aimables lecteurs, que votre ignorance doit être, sauf improbables exceptions, égale à la mienne. Il m'a fallu parvenir à la page 110 de l'Histoire des Français de Pierre Gaxotte pour découvrir son existence. C'est une découverte que je n'ai pas regrettée. Car voici ce qu'en dit notre Académicien :

« Pour défendre la Providence à qui les fidèles reprochaient de les livrer aux barbares, il répète que ce châtiment est mérité, parce que l'Empire recèle tous les vices, débauche, lâcheté, cupidité, esprit de révolte. Mais l'explication n'est valable que si les barbares, eux, en sont indemnes. Emporté par la logique de son système, il en vient donc, en dépit de tous leurs excès, à faire l'éloge des envahisseurs et à exprimer de cent manières la conviction que le triomphe des Germains sera le retour à la moralité. Les barbares sont humains, ils s'aiment les uns les autres, ils ont le culte de l'amitié, ils ont supprimé la pédérastie, la prostitution, ils ont restauré la fidélité conjugale. Et c'est un tableau idyllique de la conquête. Et ce sont des cris de joie parce que Mayence a été détruite, que Carthage est tombée, que la plus grande partie de la Gaule est occupée. On dirait que ce prêtre est désireux de préparer la défaite des siens en leur persuadant que leur résistance est non seulement inutile mais impie. »

Il me semble que nos actuels xénolâtres devraient se dépêcher d'élever partout des statues à ce Salvien visionnaire – et pensant si juste –, qui mériterait bien de devenir officiellement le saint patron, tout sucre et tout miel, de nos légions d'adule-Coran. On s'étonne même de ce que ce ne soit pas déjà le cas.

mardi 6 juillet 2021

Va te faire contaminer chez les Grecs !

Tout le monde a constaté comme moi (mais peut-être pas avec la même jubilation mauvaise) que, s'agissant du petit Chinois, son variant indien a brusquement muté pour devenir le variant delta, afin que ne soient plus insupportablement stigmatisés ces malheureux natifs du sous-continent, qui tordaient de douleur leurs mains décharnées à la seule idée qu'on pût les rendre responsables de suffocations puis de morts par milliers. Dans la foulée, j'ai cru comprendre que tous les variants, passés, présents et – on l'espère fermement – à venir, seront désormais désignés par des lettres de l'alphabet grec

Est-ce que je suis le seul à me représenter, avec une acuité à peine soutenable, les souffrances morales que vont désormais devoir affronter ces pauvres Hellènes, iliens comme continentaux, Athéniens et Spartiates confondus dans un même opprobre, désormais liés alphabétiquement à tous les variants et montrés du doigt par l'ensemble des peuples de la Terre qui, bientôt, vont commencer à se rabrouer les uns les autres au cri de “va te faire contaminer chez les Grecs” ? C'est une monstruosité qui doit prendre fin sur l'heure, je n'hésite pas à l'exiger ! 

En attendant que justice soit rendue, par élémentaire prudence et conformisme honteux, je vais cesser dès ce jour de parler de “petit Chinois” et utiliserai désormais l'expression de “petit upsilon” – laquelle, hormis peut-être une poignée de savants fous, ne devrait choquer personne.
 

jeudi 1 juillet 2021

Journal de Juin

Ce paysage de Franche-Comté 

parce qu'il en fut question en juin.

mardi 22 juin 2021

Audrey pulvarisée

Grâce à une phrase incidente dans le dernier billet de Nicolas, je découvre avec une certaine jubilation mauvaise, sans doute due à ma nauséabonderie congénitale et extrême-droitière, que la Mairie de Paris s'enorgueillit depuis quelque temps d'un adjoint à l'agriculture

Ou plus exactement, d'une adjointe – sans doute pour endormir la vigilance de toutes nos petites sœurs de parité aux aguets. En l'occurrence, la titulaire de ce poste clé est Mme Audrey Pulvar, ex-bouffonne télévisuelle chez Laurent Ruquier et, à ce qu'on me dit, plus ou moins journaliste dans une vie antérieure. 

Toujours d'après les rumeurs qui me parviennent, l'ex aurait été adoubée comme tête de liste pour la gauche parisienne – qui n'est pas obligatoirement liée à la Rive de même appellation –, lors des élections fantômes qui viennent de faire semblant d'avoir lieu, en s'offrant un premier petit tour sur la pointe des pieds. Il paraît que la dame n'y a pas rencontré tout le succès qu'elle était en droit d'espérer. 

Cela tient sans doute à ce que, dans sa campagne, elle n'aura pas suffisamment labouré le terrain.

dimanche 20 juin 2021

Ébriété calembourgeoise

Dans ses romans, Antoine Blondin semble en état presque constant d'ébriété. Je ne parle pas de celle que lui procurait l'alcool, mais d'une autre que je qualifierais de calembourienne – ou calembourgeoise, si je veux à mon tour m'y risquer une seconde. Voilà un homme qui ne sait pas s'arrêter à temps, lorsque les mots lui viennent sous forme de jeux. Prenons deux exemples tirés du début de la deuxième partie de L'Europe buissonnière – mais le phénomène pullule partout.

Parlant de l'exode français et de l'invasion allemande de mai 1940, Blondin écrit : « L'horloge s'arrêtait, le marguillier déménageait à la cloche de bois, le sous-préfet prenait du champ, le général couchait à la belle étoile. » C'est amusant, c'est léger, le lecteur sourit puis passe : effet pleinement réussi. 

Seulement, vingt lignes plus bas, il y revient et, du coup, devient insistant, presque lourd : « Le marguillier qui avait déménagé à la cloche de bois se tapait la cloche, le sous-préfet qui avait pris du champ faisait des vers, le général qui couchait à la belle étoile comptait les siennes. » C'est trop. C'est du surlignage intempestif. Le lecteur ne sourit plus, ou jaune, et se surprend à soupirer en direction de l'auteur quelque chose comme : « OK, mon vieux, on avait compris du premier coup… »

Même chose, plus avant de quelques lignes. Blondin commence ainsi une phrase : « Lorsqu'on apprit que le front se dégarnissait près d'Étampes… » Clin d'œil, sourire du lecteur, là encore objectif atteint. Sauf que Blondin l'intempérant se croit tenu d'ajouter aussitôt, entre tirets : « une histoire à se faire des cheveux ». C'est le verre de trop, celui qui vous brouille la vue et vous fait tituber – surtout si, comme c'est le cas, ce genre de “trop plein” se rencontre à tous les coins de page. 

Si bien que, devenu raisonnable dans son vieil âge, le lecteur barbouillé décide de se faire abstème et se résout à remiser Antoine Blondin derrière le comptoir, avec toutes ses bouteilles à peine entamées.

jeudi 17 juin 2021

Fait rarissime

Ce billet s'adresse à ceux de mes lecteurs les mieux nantis, qui disposeraient de 38 000 € dont ils ne sauraient trop quoi faire, et qui seraient par ailleurs, en matière d'automobile, à ranger dans la catégorie des m'as-tu-vu-quand-je-titille-le-champignon.

Il y a, en ce moment, au garage Ford de Pacy-sur-Eure, une Ferrari à vendre, exactement pour la modique somme sus-indiquée. Ce qui est, si je puis risquer le calembour, un fait rarissime. Je ne garantis nullement que le modèle soit conforme à celui présenté ci-dessus, mais je puis au moins en certifier la concordance de couleur.

Quant à moi, à qui le goût des monstres rutilo-vrombissants a passé depuis jolie lurette, si tant est que je l'eusse jamais eu, je me trouvais au dit garage pour y récupérer le volume “Bouquins” contenant les romans d'Antoine Blondin que, Dieu seul sait pourquoi – et encore –, j'ai eu soudainement envie de relire et qui, comme il se doit, s'étaient évaporés de leur rayonnage.

Je suis reparti de là aussi heureux que si je l'avais fait sur le cheval cabré – et nettement moins délesté d'argent.

vendredi 11 juin 2021

Staune, le monde est Staune

Je ne me souviens déjà plus comment j'en suis arrivé là. Peut-être par mutation et sélection naturelle, allez savoir…

Toujours est-il que, depuis quelques jours, délaissant pour un temps cette pauvre Joyce Carol, je suis occupé à relire les trois ouvrages de Jean Staune que je possède, à savoir : Notre existence a-t-elle un sens ? pour commencer, puis : Au-delà de Darwin, et enfin, celui qui est le plus récent des trois mais également, et d'assez loin, le plus polémique : La Science en otage.

Lorsque j'en aurai fini avec le dernier cité, j'ai d'ores et déjà prévu un genre de complément de programme : L'Évolution a-t-elle un sens ? de Michael Denton. C'est un peu fou, tout de même, quand on y songe, tous ces gens qui semblent passer leur vie à chercher des sens…

Enfin, tout cela pour dire que ce n'est pas demain que je me sortirai du Big Bang, de la double hélice de l'ADN, de Darwin ni d'Einstein, pour ne rien dire de ce brave Niels Bohr ;  ni, d'une manière plus générale, de la guerre paradigmatique dans laquelle je me suis bien légèrement engagé – guerre de coups de main et d'embuscades, guerre presque silencieuse, mais guerre bel et bien.

En tout cas, si je ne puis savoir combien d'heureux ce court billet engendrera, je suis au moins assuré qu'il fera un mécontent : j'ai nommé M. Brunet ; lequel, s'il n'est pas un grand-prêtre du néodarwinisme le plus “tradi”, en est tout de même le fidèle bedeau. J'espère qu'il aura la grandeur d'âme suffisante pour me pardonner ces relectures impies, sacrilèges et blasphématoires.


P.S. : si l'on tape “Jean Staune” dans le petit moteur de recherche situé en haut et à gauche de cette page, on trouvera les deux ou trois billets que j'ai déjà consacré à ses livres ; billets que, pour ma part, je n'ai pas eu la patience – ou le courage ? – de relire…

jeudi 10 juin 2021

En suivant les éboueurs…

La signification d'un acte, son sens profond, dépend en grande partie, ce me semble, du regard que l'on porte sur lui. Je pensais à cela il y a quelques minutes, en regardant passer les éboueurs.

L'ensemble de l'attelage est composé d'un camion-benne, d'un conducteur et d'un second homme chargé de transvaser le contenu des poubelles dans la benne : rien que du classique, en somme. 

À la ferme qui est derrière chez nous, et que l'on voit fort bien de notre terrasse, il y a toujours beaucoup de poubelles, plus des cartons et emballages divers empilés à côté. Arrivé là, et contrairement à ce qui se passe devant les simples maisons d'habitation à une ou deux poubelles seulement, le conducteur du camion descend de sa cabine afin d'aller prêter main forte à son coéquipier. 

« Altruisme ! Solidarité ! Sens de l'entraide ! » s'exclameront, ravis, les progressistes.  « Calcul purement égoïste ! grommelleront les pessimistes de la nature humaine : en aidant son acolyte, le conducteur du camion permet à la tournée de durer moins longtemps et sera donc, ainsi, rentré plus vite chez lui. » 

Il est probable que les deux auront raison, mais il resterait à déterminer dans quelle proportion, c'est-à-dire la part exacte de l'altruisme et celle de l'intérêt personnel. 

Une tâche d'autant plus délicate que cette proportion doit varier assez fortement selon que le camion est ce jour-là conduit par Marcel, “qui a le cœur sur la main, une vraie crème”, ou par Jean-Paul, “qui n'en a jamais rien à foutre des autres”…

Mes puissantes réflexions se sont arrêtées là, car il fallait encore que j'aille rentrer mes propres poubelles, irréprochablement vidées.

jeudi 3 juin 2021

La Fleur de l'Appenzell

Bien malin, au vu de son improbable nom, qui pourrait dire d'où, de quelle contrée à peine cartographiée, sort cet écrivain, Fleur Jaeggy : ça sentirait presque le pseudonyme goupillé à la hâte, à la va-comme-je-te-signe. La suite renforce cette impression de “pas tout à fait en place” : née à Zurich, contrée de langue allemande donc, ayant passé une grande partie de ses vingt premières années dans quelques pensionnats “internationaux” de l'Appenzell, vivant depuis le début des années soixante à Rome d'abord puis à Milan, cette Suissesse teutonne écrit en italien. C'est Marc Fumaroli – écrivain français au nom italien, on le notera – qui m'a tiré par la manche afin de me signaler l'existence de la dame. 

Son premier livre paru en France s'appelle Les Années bienheureuses du châtiment – titre assez peu engageant, je l'accorde volontiers. C'est Gallimard, “Du monde entier”, qui a publié ce bref récit d'à peine cent pages et c'est Jean-Paul Manganaro qui l'a excellemment traduit – pour autant que j'en puisse juger, le texte italien m'étant, comme de juste, inaccessible aux deux sens de l'adjectif. Car c'est bel et bien ce livre-là que j'ai acheté, reçu et commencé.

Le mince volume n'a pas eu à voyager beaucoup, pour arriver ici, puisque, durant un temps qui restera indéterminé, il a somnolé dans les rayonnages de la bibliothèque municipale de Saint-Jacques-sur-Darnétal – ainsi que nous l'apprend un coup de tampon donné au bas de la page 21 –, petite commune de la Seine-Maritime, comme nul n'en ignore. Si vous vous y trouvez un jour, en ce Saint-Jacques-là, sachez que vous pourrez y emprunter l'un des bus de la ligne 22, lequel vous conduira sans coup férir, du moins en temps normal, au centre de Rouen en trente minutes, ce qui n'est pas mal.

Mais revenons à nos années bienheureuses et à leur châtiment. Est-ce une lecture qui mérite que l'on ? Assurément. D'abord parce que ce n'est pas si souvent que nous est donnée l'occasion de séjourner en Appenzell, et encore moins dans un pensionnat de jouvencelles venues du monde entier (il y a même la fille d'un président nègre, lequel est accueilli par les pensionnaires avec tout le respect et l'enthousiasme dus à son rang). Ensuite parce que ce sera l'occasion de belles et répétées promenades, car, nous le savons tous, “dans l'Appenzell, on ne peut faire autrement que de se promener”. Et enfin parce que, dès la deuxième phrase, surgit le fantôme de Robert Walser, qui fut longtemps interné dans ces mêmes parages, qui y mourut même, et dont le haut patronage est toujours signe prometteur.

Cependant, méfiez-vous : si vous suivez Fleur Jaeggy dans ses tours et détours, sachez qu'elle est capable,  dans sa sage tenue de collégienne, d'ouvrir des gouffres sous la neige et de vous y précipiter sans cesser d'arborer ce sourire à la fois distrait et volontaire que l'on voit se dessiner dès les premières pages de son livre.

Vous voilà prévenus.

mardi 1 juin 2021

Sous le signe du chat


 Il fut fort félin, ce mois de mai.

dimanche 30 mai 2021

Petit vade mecum carolo-joycien


J'ai réussi à rester en vie, livre de Joyce Carol Oates, s'intitule en anglais : A Widow Story. Le titre original dit fort bien, et sobrement, ce qu'est l'ouvrage – alors que celui choisi par les éditeurs français pourrait aussi bien convenir à une femme ayant réchappé à un accident de voiture, à un cancer du sein, à la projection d'un film français contemporain, etc. 

Elle l'a publié en 2011, soit trois ans après la mort soudaine (une pneumonie et une petite infection dite “nosocomiale” par là-dessus) de Raymond Smith, qui fut son mari durant 47 ans. Car Joyce Carol Oates était Joyce Smith à la ville, et elle explique fort bien, dans son journal publié mais aussi un peu dans ce livre-ci, les différences qui peuvent exister entre ces deux “personnages”. 

J'ai réussi à rester en vie raconte, presque à la manière d'un journal de bord, ce que furent pour elle les premières semaines qui ont suivi la mort de Ray, la manière dont elle a dû endosser son nouveau costume, celui de veuve, les difficultés à y entrer et à l'admettre pour sien, les incompréhensions que cette vêture a entraînées, les tentations suicidaires qui ne devinrent jamais tentatives, les nuits sans sommeil et les journées sans courage, mais aussi la poursuite obstinée de la vie extérieure, sociale

C'est un livre qu'on devrait pouvoir offrir à toute femme venant de perdre son mari, comme une sorte de vade mecum, ou de Guide du Routard de la veuve. Mais ce serait peut-être mal pris…

dimanche 23 mai 2021

Mon marronnier du 23 mai

Je suis à droite sur la photographie. À gauche, mon oncle Patrick, plus jeune frère de ma mère, de trois ans mon aîné, et donc camarade de jeux de mon enfance. Nous sommes sur le trottoir du boulevard Fabert, Sedan, Ardennes, à l'époque où nulle voiture n'y passait (début des années soixante), parce que le pont sur la Meuse, au bout, n'avait pas encore été reconstruit : cette impasse nous fut un territoire d'enfance irremplaçable. À gauche de Patrick, le mur du parc de la Chambre de commerce, dont mon grand-père (son père à lui) était le concierge et l'homme à tout faire – vraiment tout. La troublante créature du milieu me demeure inconnue, probablement à jamais.
 

Bien  que très et précocement intelligent, je fus un petit garçon attardé sur le strict plan de l'orthophonie : à quatre ans, un certain nombre de consonnes se montraient encore rétives et ricanaient bêtement à l'instant de sortir de ma bouche. Un jour – c'était à Châlons-sur-Marne, ma ville natale que des modernœuds malfaisants ont depuis pompeusement rebaptisée Châlons-en-Champagne –, alors que nous arrivions de chez ma nourrice (comme je crois bien que l'on ne dit plus), ma très jeune mère et moi, à notre petit appartement de la rue Saint-Éloi, elle sur la selle du vélo et moi dans le petit siège juste derrière, j'annonce fièrement :


« C'est la tête à Didier ! »

Incompréhension de mes parents, pourtant adultes et, donc, omniscients. Leur réaction est en gros la suivante :

« Quoi ta tête, qu'est-ce qu'elle a ta tête ? »

Moi (un peu plus véhémentement) : « C'est la tête à Didier ! »

On examine attentivement le crâne de l'héritier, alors unique, on ne trouve rien de particulièrement alarmant, et même rien du tout. Pourtant l'héritier s'obstine, d'une voix sans doute plus forte et vaguement outrée : « Mais c'est la tête à Didier ! »

On doit probablement finir par me signifier qu'on ne comprend rien à ce que je dis, et qu'il serait bon que je fermasse ma mini-gueule de dauphin putatif : ça se faisait, en ces temps. Et, en effet, je m'écrase. Une demi-heure plus tard, ma mère :

« Tiens, on est le 23 mai, c'est la fête à Didier… »

Et moi : « Aaah, oui : c'est la tête à Didier ! »

Ma grand-mère paternelle (qui était là ce jour) me l'a resservie pendant plus de trente ans, celle-là. Et chaque 23 mai elles me manquent un peu – ma grand-mère et l'histoire.

lundi 17 mai 2021

Stock option

 Le roman de Joyce Carol Oates qui m'est arrivé aujourd'hui – et que j'ai aussitôt commencé à lire – s'intitule en anglais Middle Age: A Romance. L'éditeur français, Stock pour ne pas le nommer, s'est senti obligé de lui donner un titre mieux adapté au lectorat monoglotte qu'il espérait séduire par ici.

C'est donc avec une implacable logique qu'après avoir examiné très soigneusement toutes les options qui se présentaient à lui, du moins le suppose-t-on, il a finalement choisi de commercialiser son beau volume tout neuf sous le titre de Hudson River.

Rien à ajouter, je crois.

samedi 15 mai 2021

De la pérennité des mots-vaseline

Curieuse, l'évolution des termes “collaboration” et “collaborateur”, leur changement de tonalité au fil du temps. Aujourd'hui, on ne le sait que trop, traiter un homme de l'époque de collaborateur revient à le frapper d'ignominie pour les siècles des siècles ; dire d'un homme d'aujourd'hui qu'il a un esprit de collaborateur, pis : de collabo, c'est lui faire subir le même sort. 

Or, au départ, en 1940, le terme de “collaboration” a été mis à l'honneur par les partisans français de l'Allemagne nazie pour se définir et se promouvoir eux-mêmes. C'était ce que je serais tenté d'appeler un “mot-vaseline”, destiné à rendre moins douloureuse la réalité que l'on prétendait imposer aux Français avec leur assentiment et, si possible, leur enthousiasme. La couche de sucre enrobant la pastille de cyanure. 

C'était en somme l'équivalent de ce que sont aujourd'hui nos “vivre ensemble”, nos “quartiers populaires”, nos “jeunes”, etc. On n'est pas obligé d'être dupe, on ne l'était pas toujours à l'époque. Comme le prouve Maurice Garçon qui, dès septembre de cette année 40, note dans son journal que cela revient à évoquer la collaboration entre le cochon et le charcutier ! Comparaison qui ne vaut plus de nos jours puisque bientôt, sans doute, ce pauvre cochon sera banni de tous nos étals pour cause d'impureté constitutive. Mais enfin, on voit l'idée.

En revanche, pour suivre jusqu'au bout la comparaison, on peut toujours espérer que, dans un demi-siècle d'ici, le vent de l'histoire ayant tourné, les mots comme “vivre ensemble” susciteront le même dégoût indigné que celui de “collaboration” aujourd'hui. 

Mais il y faut beaucoup d'optimisme.

vendredi 14 mai 2021

In girum imus nocte

Revu hier soir le Monsieur Klein de Joseph Losey, film produit et superbement interprété par Alain Delon : grand film, effrayant et énigmatique, où l'effrayant jaillit directement de l'énigmatique, bien plus que des circonstances extérieures et historiques (statut des Juifs, rafle du Vel' d'Hiv'…). Quant à la composante énigmatique elle-même, elle vient, m'a-t-il semblé, de ce qu'à aucun moment le spectateur ne parvient à en savoir davantage sur ce qui se passe que Robert Klein lui-même. On erre avec lui dans une sorte de labyrinthe enténébré – In girum imus nocte – et on se rue derrière lui vers la seule lumière que l'on croit apercevoir au bout du tunnel. Évidemment c'est une lumière noire, puisqu'elle nous désigne le wagon à bestiaux qui va nous conduire où l'on sait, et que l'on s'empresse d'y grimper à la suite de M. Klein – qui a enfin, au sens propre et terrible de l'expression, réussi à devenir quelqu'un.

jeudi 13 mai 2021

Petit tour de chauffe

Voilà des jours et des jours que la température matinale se situe autour de cinq degrés frileusement celsius, pour ne pas s'élever à plus de quatorze ou quinze dans la journée ; et on ne nous annonce aucun changement pour au moins les huit jours qui viennent. 

Évidemment, il serait tentant d'ironiser à propos de ce satané réchauffement climatique, même pas foutu de faire correctement son boulot : c'est une tentation trop facile pour que nous y succombions. 

Car enfin, il ne peut pas être partout, cet infortuné réchauffement. Songeons qu'il est déjà fort occupé à dessécher l'Afrique subsaharienne, à faire fondre la glace des pôles, à déclencher des raz-de-marée en Asie du Sud-Est, à juguler l'impétuosité du Gulf Stream, à submerger puis engloutir des centaines d'atolls du Pacifique Sud, plus deux ou trois autres tâches urgentes qui ne me viennent pas à l'esprit pour le quart d'heure : on ne pourra guère, sans une mauvaise foi insigne, lui reprocher de ne pas être tout à fait au taquet pour ce qui concerne nos canicules à nous autres. Il est bien normal, et facilement compréhensible, que, comme chacun de nous, le réchauffement ait ses priorités, son cahier des charges

À titre d'encouragement réchauffiste actif, de pleine solidarité climatique, je pense que je vais aller un peu faire tourner le diesel, moi…