dimanche 21 septembre 2008

De la préparation de complexes de cuivre (I) luminescent à l'auto-assemblage de systèmes supra-moléculaires complexes

Vendredi était le grand jour, pour Adrien : soutenance de sa thèse de doctorat de chimie, à l'université de Toulouse. Thèse dont l'intitulé m'a paru si glamour, dans sa simplissime clarté, que j'ai décidé de l'utiliser comme titre de ce message. La descente dans l'arène était prévue à dix heures.

Lorsque l'Irremplaçable et moi sommes arrivés, le futur docteur (oui, je sais : mon affaire manque de suspense...) était bien entendu déjà là. Lui et une poignée d'autres chimistes avaient eu le temps de mettre les bouteilles de vin blanc d'Alsace dans de grands seaux blancs pleins de glace pilée : on peut être un scientifique de haute volée et conserver néanmoins le sens des priorités dans l'existence quotidienne. Inutile de dire qu'Adrien était légèrement tendu ; mais néanmoins souriant, ainsi que le prouve la photo prise par Irrempe (levez les yeux, c'est juste au-dessus), peu avant l'entrée des six membres du jury dans la salle - des jurés dont trois étaient arrivés de Strasbourg par le train de nuit et en avaient profité pour siffler la moitié des bouteilles de Riesling qu'ils s'étaient proposé d'apporter. Mais enfin, glissons sur cette utilisation abusives de molécules-qui-font-rire.

Contrairement aux procureurs de la République et aux juges des tribunaux, les chimistes sont des gens ponctuels. Ils sont arrivés avec moins de cinq minutes de retard, ce qui, quand on s'est tapé une cuite de plus de huit cents kilomètres, est très méritoire. Et Adrien s'est retrouvé seul face aux lions, durant plus de trois quarts d'heure.
Il a superbement parlé, bien que je n'aie pas compris un traître mot de ce qu'il a pu raconter : si ça se trouve, c'était rien que des conneries. Durant les dix premières minutes, en fait, je tremblais de trouille pour lui, persuadé qu'il allait fatalement perdre ses mots, avoir un trou de mémoire, etc. Après, je me suis progressivement rassuré. Ce qui n'a d'ailleurs pas entraîné chez moi une meilleure compréhension sur le fond de l'affaire.
Il faut dire que le fond en question, pour quelqu'un qui n'a jamais eu l'idée de tripoter des molécules, et encore moins de les forcer à s'accoupler à coups de ligands POP, était particulièrement vicieux, rétif à la comprenette du profane.

N'en déduisez pas que l'on s'ennuie à ce genre de divertissement. Il faut prendre cela comme la lecture publique d'un long poème surréaliste, dans lequel presque tous les mots sont identifiables, mais dont l'assemblage n'aboutit jamais à la moindre phrase compréhensible Ou alors, presque par hasard, à la sauvette. Soudain, hébété, vous entendez dire que, de cette manière (mais quelle manière ? Mystère...), on obtient une lumière presque blanche. Et vous avez la surprise de vous en sentir tout ragaillardi. Mais, le reste du temps, c'est du Mallarmé sous acide : à mon avis, y avait pas que du ligands POP, dans ce truc...

Au bout de trois-quarts d'heure, le même profane se détend d'un coup lorsqu'il comprend que l'exposé est terminé. Il a tort, le profane. Car, ensuite, le futur impétrant doit subir un feu roulant de questions vicelardes, posées durant une heure et demie par les six membres du jury, les uns après les autres. Heureusement, comme chacun d'eux fait précéder ses pièges par un petit laïus fort louangeur sur ce qu'il vient d'entendre, on se doute que l'affaire est quasiment dans le sac et qu'on va bientôt avoir une bonne raison pour faire sauter les bouchons.
En effet, le motif de réjouissance finit par arriver : après s'être retirés pour délibérer durant un très long quart d'heure, les jurés reviennent, et le président annonce solennellement au futur docteur qu'il n'est plus futur mais bel et bien docteur. Et lui renouvelle les félicitations de tous les membres de ce jury.

Ensuite arrive la partie la plus délicate et éprouvante pour la santé de tous, mais surtout de quelques-uns : l'assèchement méthodique des flacons de boisson fermentée. J'y ai généreusement tenu ma partie, comme bien on se doute. Quant au nouvreau docteur, il a terminé comme il est montré ci-contre : les chimistes ont des private jokes presque aussi surprenantes que leurs centres d'intérêt professionnel et que le langage qu'ils ont forgé pour pouvoir en parler entre eux sans être emmerdés par les profanes.

Bref, quand on pense qu'on l'a connu haut comme ça, le chimiste, on se dit que ça ne rajeunit personne et on se reprend un petit verre de pinot gris, avant d'aller fumer une cigarette sur le campus. C'est ce que j'ai fait.

25 commentaires:

  1. Qu'est-ce que je suis fière du Lapinou ! Et je confirme, on a bien fait sauter les bouchons !

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  2. Il fallait le faire ! Inventer un prétexte comme ça pour prendre une cuite...

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  3. Bravo au Docteur (les thèses de sciences sont plus douloureuses à encaisser pour le candidat que celles de médecine) !
    Didier, avez vous aimé la station de métro des " Carmes" ?

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  4. Meuh non, Didier n'est pas allé s'embêter dans le métro! Le pinot gris se déguste à l'air libre, sur les bords ensoleillés de la Garonne, ô Toulouse......

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  5. Il faut avoir envie pour lire un article de blog qui porte ce titre !

    Mais je n'ai pas été déçue, j'ai beaucoup aimé la comparaison de la soutenance avec la poésie surréaliste... Bravo au docteur !

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  6. Bravo à l'impétrant alors ! :-)

    Il me souvient d'une soutenance de thèse en sémiotique, pour Véro en sémiotique. J'avais fait la mise en page du bébé et même en ayant manipulé le texte dans ses moindres détails (voire tout à fait intemement...), je n'ai pas tout compris non plus !
    Sauf quand le jury parlait de l'excellent travail de présentation ! :-)))))

    Bon et Toulouse, quoi ?!?

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  7. L'intimité des scientifiques est désopilante. Vous ne dites rien du complexe homoleptique, qui se laisse deviner sur une photo ? Même mon gros dico tlf n'en parle pas. Je m'interroge. Freud n'était pas chimiste, pourtant. En tout cas, synthétiser un billet littéraire avec cette matière n'allait pas de soi. J'ai bien aimé votre filtrage par le surréalisme.

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  8. Pluton et les autres : retour de Midi-Pyrénées, je me suis concentré sur l'essentiel. sinon, j'ai la matière de trois ou quatre billets annexes pour les jours qui viennent. Dont la station Carmes, comment j'ai joué le tonton chiant, les éoliennes de Beauce, l'hôtel de Guéret, etc.

    Patience et longueur de temps...

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  9. Mimi le lapino de toulouse en babigro, il promet !!!

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  10. On reste quand même sur notre faim.
    Son cuivre machin complexe qui fait de la lumière , ça sert à quoi en gros, dans la vraie vie ?

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  11. Sniper : ça servira à vous éclairer demain, si j'ai bien compris !

    Gévéor : en effet, il promet...

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  12. ah ben si alors, vous étiez de la famille !
    j'aurais pu faire connaissance de tout le monde ensemble au lieu de laisser filer l'impétrant après la canette de l'amitié au jardin du Musée st Raymond !
    dans les archives de Frivoli (été 2007 ou textes de Giovinetta?) vous trouverez une photo de la station Carmes au besoin.
    Les éoliennes de Beauce ? Promis, je repasserai alors

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  13. Mais je ne savais pas qu'il fallait être diplômé pour faire de la dope dans une cave de banlieue !

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  14. LA VACHE! Rien que lire le titre m'épuise! Vais faire une petite sieste et je reviens...

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  15. ...heureusement, j'ai mieux compris la suite. Les gentils ont gagnés et Monsieur Didier Goux a bu!

    Elle est pas belle la vie? :-)

    [félicitations au nouveau docteur!]

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  16. Est-ce vraiment la peine de se fatiguer les doigts pour écrire : "Monsieur Didier Goux a bu" ?

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  17. J'ai un nouvel ordi. Les touches sont plus au même endroit alors, il faut que je m'entraine...

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  18. Superbe exposé. Adrien aurait-il vu le dernier concert de Juliette où les lapins furent à l'honneur ?
    Dommage, absente ce week-end, j'aurais volontuers ionvité DG et Irrempe à boire un verre (de Badoit).

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  19. Je n'ai qu'un mot à dire :
    « Bravo Adrien ! » , on reste sobre quand on côtoie de jeunes docteurs en sciences "dures".
    Anna R.

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  20. oups "volontiers invité" pourtnat je n'ai rien bu !

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  21. Bon, normalement, dans les passages de thèses, il y a des étudiantes.

    Et elles sont où, hein ? Pas une photo, pas une description, rien.

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  22. Franssoit, comme c'est moi qui prend les photos, c'est les étudiants que je vise !

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  23. Bravo à Adrien. J'imagine sa joie et la vôtre...
    Merci pour votre description qui ne manque ni d'à-propos, ni d'un certain humour - même si ce dernier reste discret -.
    Toujours égal à vous-même Monsieur Goux...
    Bonne semaine.
    Jeffanne

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  24. On a beau dire, je préfère quand même les uniformes que portent les étudiants américains à leur remise de diplôme. C'est malheureux que l'on fasse endosser à nos nouveaux docteurs une combinaison de lapin.

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  25. Merci pour vos félicitations, même si je viens ici un peu tard. Pour l'anecdote, le costume n'est porté que par les plus tarés d'entre nous, et sert à nous reconnaitre facilement.

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