samedi 9 juillet 2011

Les gothiques, c'est tout un roman (enfin ça le sera…)

L'écrivain en bâtiment, en ayant un peu marre d'être toujours tout seul sur le chantier, décida un matin de faire profiter les passants de l'avancement des travaux. En se disant que la période estivale avait toujours été propice aux lectures idiotes.


Deux grosses gouttes de pluie vinrent s’écraser, l’une sur le verre gauche des lunettes d’Aimé Brichot, l’autre sur l’arête de son nez busqué.

Il ne manquait plus que ça… Durant un mois, tout le monde s’était mis à entonner – et spécialement les journalistes de la télévision, bien entendu – le grand air de la sécheresse, et voilà que l’une des premières pluies tombant depuis plus d’un mois, elle était pour sa pomme !

En maugréant, Brichot releva le col de sa veste et continua de remonter la rue du Terrage. Plus sinistre que cette rue-là, c’était difficile, à part peut-être la fameuse rue Watt du treizième arrondissement, immortalisée par Boris Vian. C’est en tout cas l’impression qu’Aimé avait eue lorsque le taxi l’avait déposé à l’angle du faubourg Saint-Martin. D’un côté elle aboutissait aux voies du chemin de fer de la gare de l’Est ; de l’autre au canal Saint-Martin. Entre les deux, un alignement d’immeubles anciens mais sans caractère aucun et aux façades considérablement noircies. À présent, il ne lui restait plus qu’à trouver la rue Jean-Didier Jaigou, où se trouvait la discothèque Aimez-vous Bram ? – si possible avant qu’il pleuve “à boire debout”, comme aiment à dire nos cousins québécois. Car, bien entendu, il avait négligé de se munir du plan de Paris qui dormait bien tranquillement dans un tiroir de son bureau, aux Affaires recommandées…

Alors que les gouttes se faisaient de plus en plus nombreuses et pesantes, il avisa un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un pantalon de velours côtelé et d’une ample chemise grise, qui, malgré l’heure relativement avancée de la matinée, était occupé à sortir deux grosses poubelles vertes d’un immeuble un peu plus présentable que ses voisins. Il s’en approcha, tout en notant que l’homme avait des cheveux grisonnants, étonnamment longs sur la nuque.

- Pardon, mon brave : est-ce que vous pourriez me dire si je suis encore loin de la rue Jean-Didier Jaigou ? demanda Aimé Brichot bien poliment.

Le type se redressa brusquement, tourna vers lui un visage sanguin et rond, le regarda avec des yeux agrandis par la stupeur, avant d’éclater d’un gros rire sonore qui lui fit trembler tout le corps jusqu'aux tréfonds de l'armature :

- Non mais dites, qu’est-ce qui vous prend de me parler comme si on était deux acteurs d’une mauvaise série télé française – ce qui est d’ailleurs un parfait pléonasme ? Vous vous croyez sur TF1 ou bien ?

Aimé Brichot prit conscience du ridicule de sa formulation, se sentit rougir d’un coup et tenta plus ou moins de se raccrocher aux branches :

- Euh… veuillez me pardonner, je pensais juste que vous…

- Vous pensiez que, comme je suis concierge, il fallait me parler comme à un gogol léger, c’est ça ?

Du coup, Aimé Brichot perdit pied totalement et préféra se taire : ce qu’on appelle “capituler en rase campagne”. Il devait avoir l’air si misérable que son interlocuteur éclata de rire une seconde fois, avant de s’exclamer :

- Allez, faites pas cette tronche de gamin puni, mon petit vieux ! Je disais ça juste pour rigoler un peu ! Dans le fond je m’en fous, de la manière dont les gens s’adressent à moi. De toute façon, la plupart du temps, je n’écoute même pas ce qu’ils peuvent bien me raconter, les gens, alors…

- Donc, pour la rue Jean-Didier Jaigou… reprit Brichot avec un petit sourire amusé.

- Hein ? Ah, oui, bon… ben c’est pas très compliqué en fait, vu que c’est celle qui prend là, à gauche, juste après mon immeuble. Je la connais bien : c’est là que donnent les deux fenêtres de ce qu’on appelle ma “loge”, sans doute pour essayer de me faire croire qu’on est à l’opéra tous les jours, nous autres. Moi, je dirais plutôt : mon taudis, mais bon… Et vous allez y faire quoi, dans cette rue sinistre, si c’est pas indiscret ni abuser de votre temps ?

- Je vais à un endroit qui s’appelle Aimez-vous Bram ?

Le concierge en resta muet quelques secondes, avant d’éclater de rire pour la troisième fois, faisant sursauter la vieille dame à cheveux mauves qui passait à leur hauteur, traînant au bout d’une laisse un mini-chien aux allures de rat chlorotique.

- Aimez-vous Bram ?, voyez-vous ça ! D’abord, laissez-moi vous faire observer que si vous comptez vous encanailler, vous choisissez plutôt mal votre heure ! À moins que vous soyez là en repérage ? En tout cas, vous avez des goûts un peu bizarres, excusez-moi d’être franc, mon petit vieux. Moi, de mes fenêtres, je les vois passer, les filles qui vont s’entasser là-dedans. “Gothique”, on appelle ça, il paraît. Moi je dirais sinistre, ou même lugubre, oui ! Elles sont toujours tout en noir, avec des mines de déterrées et des maquillages immondes. Sans parler de leurs fringues informes et de leurs bijoux à vous coller le tracsir ! Moi, je pourrais pas tirer une de ces nanas-là : j’aurais trop peur qu’elle en profite pour me sucer le sang pendant que je dors ! Sucer, je suis plutôt pour, notez ; mais mon sang je me le garde ! Enfin, c’est chacun son goût, hein ? D’ailleurs, je reconnais que sur toutes celles que je vois passer, il y en a quelques-unes de vachement bandantes quand même !

Aimé Brichot avait dressé l’oreille, soudain intéressé par le bavardage du concierge. Tandis que l’autre achevait sa péroraison, il sortit de la poche intérieure de sa veste la photo de Marie-Pierre Bouvillon, qu’il avait reçue par mail juste avant de quitter le 36 et qu’il avait pris la peine d’imprimer. Il la mit sous le nez de son interlocuteur :

- Dites voir, mon brave, vous n’auriez pas vu cette fille-là, récemment, passer devant vos fenêtres ?

Sans daigner jeter le moindre coup d’œil à la feuille de papier A4 sur laquelle était imprimé le portrait de Marie-Pierre Bouvillon, le concierge lui envoya en revers une autre question :

- Seriez pas flic, vous, des fois ?

- J’appartiens effectivement à la police judiciaire de Paris, répondit Aimé Brichot, un peu plus sèchement. Et je vous répète ma question : est-ce que vous avez vu, récemment, cette personne entrer dans la discothèque ?

- Non, désolé, je ne l’ai pas vue y entrer, répondit l’autre après un rapide coup d’œil à la photo.

Brichot affichait déjà une mine déçue lorsque le concierge se fendit d’un large sourire satisfait et ajouta :

- Par contre, je l’ai vue en sortir !

- Vous en êtes sûr ?

- Caïman ! C’était avant-hier, si ma mémoire ne me joue pas de tours. Ou peut-être bien il y a deux jours. Enfin, dans ces z’eaux-là, comme dirait Émile. Je l’ai remarquée, cette greluche, d’abord parce qu’elle serait assez mon genre si j’avais vingt-cinq ans de moins et que je bandais encore à la commande, mais surtout parce qu’elle était complètement bourrée et que j’ai eu peur qu’elle ne s’affale sur le trottoir juste sous mes fenêtres – ce qui m’aurait moralement obligé à aller la ramasser, et j’en avais pas plus envie que ça. Mais finalement, non, elle a réussi à s’emporter un peu plus loin.

- Et elle est partie dans quelle direction ? voulut savoir Aimé Brichot, qui se sentait des impatiences.

- Ben vous alors ! Elle est partie dans le sens de circulation de la rue, cette blague !

- Dans le sens de la circulation ? s’étonna Brichot. C’est idiot : vous venez de me dire qu’elle était à pied !

- Elle était à pied en sortant de la boîte – ce qui est bien le moins ! corrigea l’autre. Juste après être passée en chaloupant devant mon taudis, elle a été accostée par un type à moto – une grosse cylindrée bleue, genre japonaise. Votre pochtronne gothique est montée tant bien que mal en croupe et ils se sont tirés. Voilà, j’en sais pas plus, M’sieur l’agent !

Aimé Brichot ne releva même pas la petite pique finale et demanda très vite :

- Vous avez pu voir le visage du pilote ?

- À travers un casque intégral à la visière fumée ? Et pourquoi pas ses tatouages et la marque de son vaccin anti-tuberculeux sous la combinaison de cuir, pendant que vous y êtes ? Non mais j’vous jure, les flics des fois…

Devant l’air plus ou moins exaspéré d’Aimé Brichot, il se dépêcha d’ajouter :

- Bon, en tout cas, votre motard, il avait l’air plutôt pas très grand et pas bien baraqué non plus. Je me suis même demandé comment il faisait pour maîtriser son “gros cube” avec son gabarit de moineau weight watcher

Aimé Brichot remercia le concierge pour sa contribution au recul de la criminalité et l'abandonna à ses poubelles. Ce n’est qu’en tournant le coin de la rue Jean-Didier Jaigou qu’il prit conscience de ce que la pluie n’avait pas cessé de tomber durant toute la conversation, et qu’il était désormais trempé.

Il eut tout de même un petit sourire satisfait, sous sa moustache irisée : au moins, il ne s’était pas fait mouiller pour rien. Il n’y avait peut-être aucun lien entre le motard “weight watcher” qui avait embarqué Marie-Pierre Bouvillon deux ou trois jours plus tôt et la mort par égorgement de celle-ci, mais c’était une piste qui méritait d’être suivie.

Et au moins, s’il chopait une pleurésie, il pourrait toujours se dire que c’était pour le bien de la France.


Michel Brice, Les Métamorphoses du vampire, p. 53-60 du document Word.


20 commentaires:

  1. Dommage que de mauvais écrivains écrivent des blogs.

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  2. à part peut-être la fameuse rue Watt du treizième arrondissement, immortalisée par Boris Vian.

    Et Léo Mallet (brouillard au pont de Tolbiac)
    Et qui n'existe plus d'ailleurs. Tout comme le pont.

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  3. La rue jean didier jaigou... marrant ce nom là, ça me dit quelque chose... hasard ou coïncidence?

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  4. plutôt marrant, mais il ya de moins en moins de concierges et de gardiens à Paris....

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  5. ... et de concierges qui parlent comme des livres.

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  6. Fredi Maque : sans rire, ils ont osé ME supprimer la rue Watt ??? J'ai habité à côté (rue de Patay) entre 1976 et 1981…

    Corto : coïncidence, évidemment !

    Cherea et Mildred : oui, eh bien, dans CET immeuble-là il y a encore un concierge et il parle comme dans un livre. Car tel es le bon plaisir de Michel Brice.

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  7. Rhââââ.... J'en frissonne déjà, rien qu'à m'imaginer les tatouages tête de mort sur un corps décharné.

    Didier, si vous permettez, n'oubliez pas d'introduire un ou deux personnages sado/maso dans votre roman. La cravache ou autres instruments de torture, ça impressionne toujours.

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  8. Eh bien, ne laissez pas Michel Brice aller au bout de son plaisir au point de vous faire perdre votre orthographe !

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  9. Ça sent l’été. Le taulier cherche quoi là ?
    Soit il s’est mis en roue libre pour les ouacances et se fout du lecteur (du blog) en lui copiant-collant son pensum alimentaire quotidien histoire de meubler.
    Soit il attend, mine de rien, que ses groupies lui suggèrent la suite pour laquelle il est un peu sec. Chez les naïfs réacs comme chez les ruminants de passage, il doit bien y avoir quelques idées de rebondissements à gratter gratos sans copyright ce dit-il…
    Ouais, on devrait sans doute se sentir tout fier et reconnaissants de profiter en avant-première des bonnes feuilles du prochain BM… Qu’en dit l’éditeur ?
    Bref, on va où, là ?

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  10. Le Plouc-émissaire,
    Vous êtes d'une cruauté !!!

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  11. La rue Watt:
    http://dandylan.canalblog.com/archives/2009/06/11/14033140.html

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  12. Le lien de Fredi Maque.

    Comme quoi j'ai bien raison ne pas vouloir retourner dans cette partie du XIIIe, que j'aimais bien et qui n'est plus.

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  13. Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
    Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel) ;

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  14. Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel)

    Oui.
    Comme nous ne sommes pas en Chine mais encore en France, les démolisseurs de la mémoire, du souvenir, ont choisi la méthode pointilliste: cette année les caves de Bercy, la suivante la rue Watt et peut-être un jour qui sait, l'Elysée.

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  15. La mémoire populaire est périssable.
    Ne demeurent que les traces de ceux qui l'ont éffacée.

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  16. http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/charles_baudelaire/le_cygne.html

    Zola aussi a dit ça. Dans l'Assomoir il me semble, décrivant le peuple déboussolé devant les travaux du Baron.

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  17. À l'époque où nous étions quatre auteurs à nous partager le fromage, je prétendais être un quart de brice…

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  18. Pierre Robes-Roule,
    "quart de brice" ?
    C'est ça qui vous fait marrer ?
    Seriez pas un peu bon public ?

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