mercredi 27 juillet 2011

Vos chiens sont patients : ils vous attendent

Balbec a ressurgi ce soir, sans doute parce que les trois autres jouaient aux chiens morts. Ils font toujours ça – et le font très bien – à chaque fois que nous les abandonnons durant la journée entière : ils ne dorment pas ; ou alors, comme on dit commodément, que d'un œil. Dès que nous rentrons, ils se mettent à dormir de l'autre, mais alors ferme. Du coup, ils ressemblent à des animaux morts, des chiens que l'on aurait aimés dans un passé pas très lointain mais difficile à ressaisir – comme Balbec, donc.

Elstir est forcément en première ligne, dès que le fantôme de l'autre se présente aux fantaisies du souvenir : parce qu'il est de la même race (et les chiens, eux, ont encore ce droit d'être de la même race, je crois ; aucun censeur ne vient vérifier l'odeur de leur mufle, ni leur aptitude à se fondre dans le monde indistinct des chiens-qui-ne-sont-que des-chiens) ; mais en même temps tout à fait individuel, et inapte à ressusciter le fondateur de la lignée.

Car lignée il y a bien. Décalages discrets, hiérarchies subtiles. Balbec, qui n'en peut mais, reste sur le socle où je l'ai placé – où il s'est placé, de fait, avec ma profonde complaisance – et règne en monarque sur le territoire des morts. Il attend. D'autres viendront à lui, je suppose, et seront remplacés par une descendance encore plus lointaine. Et, un jour, les chiens – les derniers, les encore inconnus – resteront survivants de nous, vous allez voir.

Comme il devrait encore y avoir des siècles pour les hommes, il y a des années pour les chiens – mais c'est moi qui les ordonne et en commande l'existence. Je suis ce pauvre chef de meute tellement absolu qu'il ne prend pas la peine de commander à quiconque, et ne sait même plus trop comment il pourrait le faire : il se regarde devenir éternel, à mesure de ce vieillissement accéléré qu'il voit, dans les paniers, et de ce fait, paupières comme des parasols, il préfère éviter ces lumières filtrantes, et confiantes, et rassurantes.

Les chiens sont une forme d'éternité, donc. Mais qui dure assez peu de temps.

10 commentaires:

  1. argh! des chaises de jardin en plastique. Pas très r.camusien, ça

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  2. Attention, les races de chiens n'existent pas. http://www.fdesouche.com/226823-les-races-de-chien-n%E2%80%99existent-pas-audio

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  3. Maintenant on a des chaises en teck. Pas très modernœuds…

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  4. Quand on a des chiens de même race et de même couleur, ne se fondent-ils pas dans un chien toujours réincarné? Cette idée de lignée n'est-elle pas une entourloupe qu'on se fait tout seul ? Et vos chiens, donnés tous trois demain à une autre famille, ne garderaient rien de vous, ne transmettraient rien de vous aux chiens suivants.

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  5. Suzanne : ça va de soi, on est dans l'anthropomorphisme galopant. Mais assumé.

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  6. Des chaises en teck ? Ca fait vraiment bobo. Donc très modernoeud.

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  7. Après lecture de votre billet, mon chien vous fait dire que peu lui chaut l'éternité tant qu'il dispose d'un canapé chez son maître, d'une gamelle pleine de croquettes et d'une caresse affectueuse chaque fois qu'il se met sur le dos. Soit dis en passant, j'ai essayé avec ma femme et contrairement à mon chien, cela ne marche pas à tous les coups.

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  8. Les races de chiens(d'animaux domestiques en general n'existent pas naturellement,ce sont des creations humaines).Du reste,les chiens s'en foutent:ma garce de Jack-Russel a choisi comme cheri un metis a faire rever PS et Verts reunis.Les vaches sont plus nauseabondes:une Normande passe un sale quart d'heure dans un troupeau de Holsteins.
    Avez-vous lu "Demain,les Chiens",(roman ou recueuil de nouvelles,me souviens plus) d'anticipation de Clifford Simak?Votre joli article y fait beaucoup songer.
    rocardo

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  9. Demain les chiens (titre français absurde) est bel et bien un roman. C'est même, à mon sens, l'un des rares “vrais” romans qu'ait produits la science-fiction.

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