jeudi 21 février 2013

Le lapsus qui tue et le puits de la mémoire


« Tiens, ça mériterait bien un petit billet de blog… »

Ça se passe toujours de la même façon, au milieu de ce gué capiteux qu'on appelle un apéritif. L'idée jaillit au détour d'une phrase, elle couvre durant quelques secondes la sonate pour piano et clarinette de Brahms, on se dit qu'on devrait bien la noter mais on ne le fait pas puisqu'on est bien certain de s'en souvenir, tout à l'heure.

Évidemment, retour au clavier, on a tout oublié. Ou alors on mélange. Était-ce ce merveilleux lapsus qu'a commis Catherine, juste au moment où on extrayait le bac à glaçons de son compartiment réfrigéré ?

« Je prendrais bien un petit verre, ça te dit ?
– À la rigueur… À condition que tu sois aussi raisonnable qu'hier…
– Ah mais, c'est bien mon intention !
– Non parce que, si tu exagères, je jure sur la tombe de ta mère… »

Elle s'est arrêtée brutalement entre le “mè” et le “re” du dernier mot ; puis, on est parti tous les deux d'un même fou rire. Et, en effet, à ce moment-là, j'ai dit : « Tiens, ça mériterait bien une Frasque d'Irrempe… »

Mais, non, il y a eu autre chose, un peu plus tard ; un autre sujet ; plus nourrissant. Et c'est bien entendu celui-là que j'ai oublié, le temps de répondre à deux ou trois crétins blogosphériques que j'aurais bien pu ignorer ou, au moins, tenir en lisière un moment.

Et voilà comment on gaspille une excellente occasion de ne pas se taire.

mercredi 20 février 2013

Le proverbe d'Al West


Parabole au balcon, diversité au salon.

En raison du socialisme ambiant, l'hiver est repoussé à une date ultérieure


C'est vraiment bien, ces “panneaux à messages variables”, ainsi que je crois qu'on dit, le long des autoroutes ; très utile, surtout. Hier matin, peu après l'embranchement de l'A13 et de sa descendante directe l'A14, l'un d'eux dispensait aux mobilistes une grande et précieuse nouvelle. Il disait ceci :

Vous êtes prêts pour l'hiver ? Nous, oui !

Et j'ai trouvé très réconfortant que la SAPN – Société des autoroute Paris-Normandie (il manque Niemen…) – se déclarât prête à affronter les rigueurs hivernales dès le 19 février.

mardi 19 février 2013

Eloooody reçoit sa Légion d'honneur !


Des commentaires comme celui-ci, on a tous rêvé d'en avoir au moins un, une fois dans sa carrière blogueuse. Hélas, ce n'est pas donné à tout le monde, et je trouve que la jeune Élodie a bien de la chance que cette distinction lui soit échue. Tenez, le voici dans sa presque intégralité (j'ai supprimé ce qui est inintelligible pour qui n'a pas suivi la pantalonnade depuis son origine) :


« J'en ai assez d'être agressée chez toi par tes ce-que-tu-veux, peu importe, en tout cas puisque tu te permets de renvoyer agresseur/euses et agressé.e.s dos à dos discute avec tes agresseur/euses chéries en tête à tête comme tu fais d'habitude et ciao.

« Suzanne, Didier et Jegou ton "patron" clouent régulièrement des gens au pilori mais tu as décidé que c'était des personnes fréquentables, et joue les étonnées devant tou.te.s celleux qui désavouent cette clique nauséabonde comme si c'était les seuls et la toute première fois.

« Tu te moques de qui ?

« AUCUNE féministe à part moi ne vient honorer ton blog d'un com'. Sans doute, n'ont-elles pas envie de lire de saloperies comme celle que je te demande gentiment de retirer et que tu ne retires pas sans doute exprès.
« Tschok s'est senti autorisé d'en rajouter une couche parce qu'il l'est, AUTORISÉ !

« Par toi même en personne.

« Je ne reviendrais plus commenter mais tu n'as même pas le minimum d'estime envers moi pour accéder à ma demande.

« Méprisable. »

Il est beau, non ? C'est au pavillon de Breteuil qu'il devrait être conservé, proposé à l'admiration des foules, et non sur mon humble blog, m'est avis. Comme on n'a pas toute la journée, on glissera rapidement sur le réjouissant ridicule de l'écriture “féministo-dégenrée” du premier paragraphe. En revanche, dans le même, je trouve fort divertissant qu'une blogueuse enjoigne à une autre blogueuse – qui se trouve être la maîtresse de maison – de parler avec ses commentateurs uniquement en privé, afin de ne pas la déranger, elle.

Deuxième paragraphe sans grand attrait : Dame Euterpe ne supporte ni la moquerie ni l'humour et elle tient à ce que ça se sache : qu'elle se rassure, ça se sait.

Dame Euterpe, cependant, ne doit pas trop se sentir assurée d'elle-même, puisque, dans sa giclée suivante, elle se croit tenue de convoquer le ban et l'arrière-ban de l'armada féministe à son secours – armada dont elle s'institue tout naturellement le porte-parole et l'historienne. On ne devrait jamais contrarier les vocations de cheftaine de meute : en vieillissant, elles s'exacerbent.

La vérité profonde, le reproche majeur, la torture véritable finissent par jaillir dans le dernier paragraphe, comme c'est souvent le cas dans ce genre de prose éjaculatoire : Tu n'as pas d'estime envers moi. Ce qui est la traduction post-moderne du très old fashion et finalement attendrissant : Je veux qu'on m'aime ! Et, bien entendu, pour terminer, celle qui mendie l'estime ne peut plus que cracher un mépris qui n'atteint heureusement personne.

Ma chère Élodie, nous ne sommes en effet pas amis, mais vous venez de faire un envieux…

dimanche 17 février 2013

Même trouver un titre devient une tâche accablante…


« J'ai bien hâte que tu fasses un nouveau billet, me dit-elle tout à trac : je ne supporte pas la photo de celui-ci. » Un nouveau billet, un nouveau billet : je voudrais l'y voir, moi, à faire un nouveau billet avec le crâne aussi vide qu'un projet de gouvernement socialiste, comme c'est mon cas aujourd'hui ! Que peut-on écrire lorsqu'on a passé l'essentiel de sa journée à somnoler malgré Dostoïevski et que l'on a dépensé son peu d'énergie à s'extraire de la cervelle et des doigts cinq feuillets à propos d'un calamar géant japonais ? Évidemment, en fouillant la blogosphère avec un esprit moqueur, on pourrait toujours tirer quelques lignes des divagations de celui-ci ou de celle-là ; se divertir d'avoir appris que si les femmes musulmanes se voilent par centaines de milliers avec un si bel ensemble, c'est uniquement à cause de nous, grands méchants Européens aux dents cariées et à l'haleine de rat mort. Mais quoi ! on ne peut pas non plus passer sa vie dans les cloaques, aussi folkloriques soient-ils. D'autant que la botte d'égoutier n'est seyante qu'avec un certain type bien précis de tenue vestimentaire, que l'on n'a pas forcément envie de porter un dimanche. Et puis, il y a des journées, comme cela, où l'aspérité obstinément se dérobe ; tout fuit, tout glisse, tout coule, comme du sable fin enduit de vaseline, ou quelque chose d'approchant. Rien ne s'enchaîne ni encore moins se déchaîne, on aligne les heures comme les verres vides sur un comptoir, on glisse tout tranquillement vers l'avachissement vespéral ; bien qu'on sache depuis le matin qu'il n'y aura rien à la télé – le magazine est formel à ce sujet.

samedi 16 février 2013

Pôle Emploi m'a cramé


Il y a tout de même quelque chose d'un peu surjoué, dans cette forme d'auto-mise à mort qui consiste à s'arroser d'essence avant de craquer une allumette ou de battre son briquet, une sorte de m'as-tu-vu-quand-je-brûle ? qui relève plus ou moins du cirque mais dans sa version gore. Il est possible également que la confrérie des suicidés classiques et plus discrets en prenne quelque ombrage, en conserve un arrière-goût de cendre.

vendredi 15 février 2013

Mélenchon 1er : duas habet etc.


De passage dans nos ex-départements sub-méditerranéens, le camarade Jean-Luc a signifié aux habitants de ces contrées en ruines, souvent appelés Algériens, que la repentance réclamée à cor et à cri par leurs satrapes, ils pouvaient toujours se la tailler en pointe et en faire ensuite l'usage qu'ils jugeraient le plus approprié. Pour le moment, l'ami Gauche de Combat, mélenchonolâtre prosterné, en est resté muet – ce qui nous ramène au billet précédant celui-ci.

Si les muets donnaient de la voix…

Je suis tombé dessus à peu près par hasard ; je l'avais oublié, il m'a fait sourire. J'ai pensé qu'il pourrait vous faire le même effet…

C'est d'un très bon œil que l'on a d'abord vu les aveugles cesser de l'être pour devenir des non voyants, il y a déjà nombre d'années. On pensait alors, un peu naïvement, que ce phénomène de polissage linguistique resterait unique, mais nos amis sourds ne l'ont pas entendu de cette oreille : pas question de se contenter de cet acquis primordial, de s'endormir sur notre unique laurier, de s'abandonner dans les bras de morphème ! Et c'est ainsi qu'ils ont eu droit, eux aussi, à leur petit toilettage lexical en devenant des mal-entendants. Certes, des esprits chagrins purent déceler déjà un certain gauchissement du principe de départ, car mal entendre n'est pas tout à fait ne rien entendre. Mais enfin, mieux valait tout de même ça que d'être sourd.

Ensuite, les Diafoirus du langage prirent la question de plus haut et, comme on naturaliserait en bloc, pour avoir la paix, des hordes lampédusiennes, ont décidé de régler en une seule opération le cas de tous les infirmes. Il en ont d'abord fait des handicapés, puis des personnes-en-situation-de-handicap – on en est là, à l'heure où je vous parle.

Mais nul ne semble s'être avisé, à propos de parler, que pendant ce temps les muets, eux, restaient muets. Certes, on peut comprendre que le défaut de porte-parole ait nui à leur cause, mais tout de même. Quoi ! il ne se serait trouvé personne pour néologiser en leur faveur ? Pas une âme compatissante pour faire d'eux des non-parlants ? À la rigueur des mal-jactants ? Voire des défiés du babil ? Ou pourquoi pas, si on a un peu de temps devant soi, des personnes en situation d'empêchement phonétique ?

Eh bien je le dis à leur place, puisque élever la voix reste dans mes cordes : il est temps que cesse cet ostracisme, pour ne pas dire cet ost-racisme ! Rapidement, tous ensemble, changeons le nom des muets ! Et écoutons la différence.

jeudi 14 février 2013

Un conclave, c'est pas toujours Byzance


Comme ce billet du 14 février 2011 – pur hasard, évidemment – redevient d'actualité (façon de parler, espère-t-on pour Leurs Éminences…), je crois bon de le proposer derechef aux foules admiratives et ferventes. Le voici :

Le 22 août 1241, meurt Grégoire IX, pape âgé de 96 ans – comme quoi le catholicisme conserve davantage et mieux que la révolution : voyez Saint-Just. Jusqu'à son dernier souffle, Grégoire IX aura fait preuve d'une énergie indomptable pour combattre l'empereur Frédéric II à qui il a toujours voué une haine féroce. Quoi qu'il en soit, lui disparu il faut réunir en conclave des cardinaux par ailleurs déchirés entre partisans d'une paix rapide avec Frédéric II (excommunié depuis déjà quelques années par le terrible vieillard) et bellicistes à tous crins. Comme les choses menacent de traîner en longueur, le sénateur unique de Rome – véritable dictateur, en fait –, Mathieu Orsini, qui veut, lui, un pape dans les meilleurs délais, prend les choses en main. Et le conclave vire au cauchemar gore, si l'on en croit Ernst Kantorowicz :

« Immédiatement après la mort du pape, Mathieu Orsini fit saisir les cardinaux par les hommes de sa gardes qui les traînèrent au lieu du scrutin, “comme des voleurs dans un cachot”. Les brutalités commencèrent aussitôt : les cardinaux furent poussés à coups de pied et à coups de poings. Un cardinal, déjà perclus, fut jeté à terre et traîné par sa longue chevelure blanche sur les pierres pointues des rues étroites, si bien qu'il arriva tout en sang dans le local de délibération, dont les portes se fermèrent alors sur lui pour longtemps. »

Au moins imagine-t-on le local en question comme une majestueuse salle toute ruisselante d'ors et de pourpre. On a tort :

« (…) c'était une ruine en forme de tour qui, tout récemment encore, avait particulièrement souffert des tremblements de terre. Les dix cardinaux n'y disposaient que d'une pièce, abstraction faite d'une niche latérale. Les hommes d'armes du sénateur tenaient les prélats dans un isolement tellement strict que leur séjour ressemblait plutôt à un emprisonnement. En dépit de fortes gratifications, distribuées aux soldats pour les soudoyer et acceptées par eux, ni les serviteurs ni les médecins, qui ne tardèrent pas à devenir très nécessaires, ne furent autorisés à pénétrer chez les cardinaux. Toute la construction était délabrée et, à travers les fentes du plafond, c'était moins la pluie qui coulait goutte à goutte qu'un infect purin, car les gardes qui dormaient au-dessus de la salle du conclave utilisaient, par manière de plaisanterie, le plancher endommagé comme latrines. Au moyen de tentes improvisées, les cardinaux gardaient passablement propre et au sec l'endroit où ils dormaient, mais, sans vouloir ici entrer dans les détails, la puanteur qui régnait dans le local du conclave, outre la chaleur favorable aux fièvres du mois d'août romain, la mauvaise nourriture, l'interdiction d'une assistance médicale et les brimades infligées par les hommes d'armes eurent en peu de temps pour résultat que, des dix cardinaux, presque tous tombèrent gravement malades et que trois d'entre eux moururent des suites de leur internement. »

L'enfer va durer deux mois pleins. Finalement, les cardinaux épuisés, agonisants pour certains, élisent l'un d'entre eux, le Milanais Godefroy, qui prend le nom de Célestin IV… et meurt 17 jours plus tard des suites de ce conclave – encore plus fort que Jean-Paul 1er.

Tout était à recommencer.

mercredi 13 février 2013

Proposition de nom pour un futur pape asiatique

Jean-Paul Laurens – 1870
D'après les papologues certifiés, en surchauffe depuis trois jours, il n'est pas impossible que s'asseye prochainement sur le trône de Pierre un Souverain pontife venu de l'Orient compliqué. Soit. Il lui faudra ensuite se trouver un nom, je me propose de l'y aider. La difficulté est bien entendu que ce pape asiatique devra tout à la fois marquer sa différence, comme on jargonne de nos jours, et s'inscrire néanmoins dans une continuité. C'est faisable.

De 891 à 896 a régné à Rome un pape du nom de Formose. C'est évidemment à cette antique motrice que le futur devra accrocher son wagon. Pour cela, il aura même le choix entre deux appellations différentes mais revenant au même : soit Formose II, s'il veut privilégier la continuité, soit Taïwan 1er si c'est la modernité qui l'emporte dans son esprit.

Quoi qu'il en soit, qu'il se méfie tout de même : en 897, le successeur de notre Formose, Étienne VI, qui le haïssait, n'hésita pas à le faire exhumer, à revêtir son cadavre de ses ornements sacerdotaux et à le faire comparaître devant ses accusateurs : c'est ce qu'on a appelé le Concile cadavérique (notre illustration), à l'issu duquel le corps de Formose fut dépouillé de ses insignes pontificaux, se vit arracher les deux doigts de la main droite qui lui avaient servi à bénir, avant d'être livré à la foule, mutilé et, finalement, jeté dans le Tibre.

Réflexion faite, asiatique ou pas, Jean-Paul III ou Benoît XVII, voire Paul VII ou Jean XXIV (mais pas Pie XIII : ça porte malheur) seraient peut-être préférables, surtout s'il tient à sa tranquillité post mortem.

mardi 12 février 2013

Grandit-on jamais ?

C'est, je crois, l'un des chocs les plus violents que l'on reçoit lorsqu'on est un tout jeune enfant, l'un de ceux qui vous laissent muet, à la fois très admiratif et totalement assommé. Tout le monde, je suppose, a vécu cette “scène fondatrice” : vous avez cinq ou six ans, disons, et vous vous sentez tout fiérot d'avoir osé traiter un plus âgé que vous (ou un plus dégourdi, un qui a un grand frère…) de… de n'importe quoi, ce n'est pas ce qui compte. Vous vous attendez à ce qu'il perde ses moyens face à votre attaque frontale héroïque, ou bien à ce qu'il vous balance son poing dans la figure, vous fasse un croche-patte, ou toute autre réaction déjà connue de vous et dûment codifiée. Et c'est à cet instant qu'il vous assène son coup de massue derrière vos oreilles bien dégagées :

C'est çui qui dit qui y est !

Tout bascule dans la seconde, vous voilà cloué au préau comme une chouette à la porte d'une grange. Vous ne pouvez rien répondre parce que cet argument infantile, par sa nouveauté même, vous semble irréfutable ; peut-être qu'une part de vous sent confusément ce que l'assertion a de stupidement mécanique, mais l'autre est incapable de s'en saisir, par n'importe quel bout. Du reste, elle n'a pas de “bouts” : elle est lisse et glissante, repliée sur elle-même, imperméable, tautologique, monadienne. Mais le pis est que vous êtes envahi du soupçon qu'elle est peut-être vraie ; qu'il est possible en effet que l'insulte ou la moquerie se comporte comme un boomerang moral d'une implacable précision – ce que tout le monde savait sauf vous. Pour éviter la désagrégation rapide de vous-même, vous ne pouvez vous raccrocher qu'à la promesse que vous vous faites d'utiliser à votre tour cette suprême et merveilleuse botte de Nevers dès que l'occasion se présentera – et en général elle ne tarde pas à se présenter en effet. Vous en tirez alors un puissant sentiment d'orgueil et de supériorité, s'apparentant à ce qu'on pourrait appeler, si l'on avait le goût des à-peu-près, un délice d'initié.

Est-ce en souvenir de ce moment crucial que les adultes s'obstinent à rester des enfants, des babilleux infantiles qui continueront, leur vie durant, à manier le c'est-çui-qui-dit-qui-y-est avec ce même petit air de supériorité goguenarde qu'ils ont eu, un jour de culottes courtes, en assommant un petit dans la cour de récréation ou au bas du HLM ? Car c'est bien ce que nous faisons, tous ou presque, lorsque nous croyons débattre. Je te parle des salafistes ? Tu me balances les Croisades. Tu me dis Hitler, je t'envoie Staline. Intolérance, racisme, goût irrépressible pour la tyrannie, plaisir de la génuflexion, égoïsme, faux-semblant, peurs, lâcheté, etc. : toujours c'est çui qui dit qui y est. Aucun argument ne peut tenir face à lui, nous sommes voués à tourner en rond entre ces six mots sans possibilité ni surtout envie d'en sortir – et le fait que le même argument, rigoureusement le même, puisse servir à des gens se regardant comme adversaires irréductibles ne semble gêner personne ; peut-être même cette parfaite symétrie participe-t-elle du jeu dans son essence.

Le c'est-çui-qui-dit-qui-y-est est un mur de squash renvoyant une unique balle à deux compétiteurs qui, à mesure que la partie se déroule, se ressemblent à chaque rebond davantage. Les adultes doués de raison que nous pensons être ne sont que des manieurs de raquettes.

lundi 11 février 2013

Qui sera le prochain souverain pontife ?


Les prétendants vraiment sérieux semblent être au nombre de huit, comme les jours d'une semaine bissextile ou les trois mousquetaires en deux volumes. À tout seigneur tout honneur, commençons par les Européens. (Je mets leurs noms en rouge, car c'est la moindre des choses pour des cardinaux.)

– Durant tous les siècles où seul un Italien pouvait prétendre au trône de Pierre, il a été admis que l'archevêché de Milan et celui de Venise étaient les deux meilleurs marchepieds pour venir s'y asseoir. Dans la mesure où Mgr Angelo Scola est passé directement de la place Saint-Marc à celle du Duomo, on peut dire qu'il part favori. Et puis, quoi : il est temps de revenir à un pape italien, non ?

– Celui-là est Milanais aussi mais il n'est pas archevêque de Milan : il est ministre de la Culture du pape en partance. Vous imaginez Aurélie Filipetti devenir présidente de la République ? C'est bien pour cela que les chances de Mgr Gianfranco Ravasi ne sont pas des plus fortes. Par contre, en semant la division et la discorde parmi les cardinaux ritaux, il peut empêcher l'élection du précédent – ce qui serait très vilain.

– Il convient de le reconnaître, les catholiques du monde entier se sont, à l'usage, révélés fort satisfaits de leur pape polonais : est-ce une raison suffisante pour élire un Hongrois ? Un gamin, qui plus est, puisque Mgr Péter Erdő, archevêque de Budapest, a tout juste soixante ans. D'accord, il parle sept langues ; mais ce n'est pas une raison pour être hongrois. Cela dit, en tant que président du Conseil des conférences épiscopales européennes, personne mieux que lui ne connaît les Églises du vieux continent et les cardinaux qui les peuplent : ça doit aider, dans un conclave.

Pour les Européens, je crois que c'est tout : les Français peuvent aller se faire voir chez Plumeau. En revanche, si on veut un pape de langue française, là les chances augmentent considérablement avec…

Mgr Marc Ouellet (pour faire plaisir à nos cousins, on prononcera Ouelett'…) est archevêque de Québec, c'est dire s'il jaspine la langue aussi bien que vous et moi, même si c'est parfois dans des tournures bizarres. Comme il est le patron de la Congrégation des évêques et aussi celui de la Commission pontificale pour l'Amérique latine, ce ne sont ni les amis ni les obligés qui lui manquent. S'il veut être élu, il faudrait juste qu'il cesse de lâcher à tout propos ses hostie de calice, tabernacle, calvaire et autres ciboire

– Histoire de ne pas laisser notre Québécois se morfondre tout seul dans son Amérique du Nord, on lui adjoindra un pur natif de l'Ohio, Mgr Sean Patrick O'Malley, qui, dans sa lointaine jeunesse, a tenu le rôle du matou de gouttière dans Les Aristochats. Aujourd'hui, il porte une superbe barbe à la Landru, mais ça ne suffira pas, je le crains : comme c'est un méchant Yanki, tous les Latinos risque de voter contre lui. Mais on dit qu'il est très bien vu à Rome…

Et maintenant, passons aux candidats exotiques, aux cardinaux divers, aux papabile sensibles. Sortez les congas et les maracas…

– S'il est une Éminence qui ne craint aucune concurrence nationale, c'est bien l'archevêque de Tegucigalpa, (respirez bien à fond) Mgr Óscar Andrés Rodríguez Maradiaga, puisqu'il est le seul cardinal de son Honduras natal. Au passage, quand on doit écrire le sien, on se dit que c'est vraiment une bonne et belle chose que les papes changent de nom une fois élus. Il a beau être vaguement de gauche, il était déjà papabile à la mort de Jean-Paul II, ce qui lui donne une certaine ancienneté dans le métier. De plus, comme il joue de la contrebasse, du saxophone, du piano et de la guitare, il pourra faire le bœuf au moment de la crèche.

– S'il est argentin de souche, Mgr Leonardo Sandri a un gros avantage pour s'installer à Rome : son nom italien. C'est ce qui s'appelle jouer sur les deux tableaux. En tant que substitut de la secrétairie d'État, c'est lui qui est apparu au même instant dans toutes les télés du monde, en 2005, pour annoncer la mort de Jean-Paul II. Il était, à ce moment-là, le numéro trois dans la hiérarchie vaticane, donc il connaît déjà bien le boulot. Et comme il est préfet de la Congrégation pour les Églises orientales, il peut toujours menacer ceux qui ne veulent pas voter pour lui de leur envoyer une escouade de tueurs russes.

– On termine en samba avec Mgr João Braz de Aviz, qui fut archevêque de Brasilia et qui, maintenant, bosse à Rome et non plus à nova (ce pitoyable calembour est un discret hommage à Nicolas, notre maître à tous). Lui, quand il était jeune prêtre, a été pris dans une fusillade (chose étonnante, dans ce pays si délicatement multiculturel) et s'est mangé une poignée de bastos dans les poumons et les intestins : cela ne l'a pas empêché de devenir cardinal ; et le voilà blindé contre un nouvel attentat, toujours possible s'il est élu.

Et alors ? Pas d'Africains ? vont s'époumoner nos belles âmes. Eh non, c'est encore un peu tôt pour eux, apparemment. C'est que les vieux cardinaux se souviennent encore de feu son Éminence Joseph Albert Malula, archevêque de Kinshasa, qui, lorsqu'il venait à Rome, voulait à toute force traîner derrière lui sa femme et les enfants qu'il lui avait faits, afin que Jean-Paul II les bénisse. Délicat…

Pour finir, et afin que nul ne vienne se foutre de ma poire si aucun de ces huit n'est élu, rappelons le fameux proverbe vatican qui a cours depuis des siècles : « Qui entre pape au conclave en ressort cardinal. »

Allez en paix, mes frères, il se fait tiare.

dimanche 10 février 2013

Adoubé par Claude Durand !


J'ai découvert, hier matin, que j'avais les honneurs du journal de Renaud Camus, à la date du 8 février. Il parle du jeu d'épreuves qu'il vient de recevoir de son journal 2012, annoté par Claude Durand, puisque ce volume doit encore être publié par Fayard d'ici quelques semaines ou mois. Comme souvent, Durand lui suggère fortement de supprimer les trop amples (à son gré) citations que Camus fait de tierces personnes. À ce propos, il écrit :

Didier Goux sera heureux d’apprendre qu’un passage de lui sur la lecture des Églogues et du Journal de Travers, d’abord condamné parce que constituant de ma part un emprunt trop long, a été sauvé sur un remords par cette remarque marginale :

« Non, à garder, car de haute qualité ».

Adoubé par Claude Durand, mazette ! je ne me sens plus de fierté. Blague à part, pour moi qui, dans ce domaine de la “critique littéraire”, ai toujours plus ou moins l'impression d'énoncer au mieux des banalités, au pis des bêtises, une telle remarque, et venant d'où elle vient, m'est une sorte de baume, inutile de me le cacher. Je sens que je vais devenir bien fat, s'ils continuent, tous…

samedi 9 février 2013

Longtemps je me suis douché de bonheur

Façade arrière de la maison de tante Léonie, vue du fond du petit jardin.

À Petros, l'autre survivant…

Hier, donc, nous allâmes faire visite à la tante Léonie, chez elle, à Illiers, devenu de manière un peu absurde Illiers-Combray en 1971, à l'occasion du centième anniversaire de la naissance du petit Marcel. Je ne fréquente que fort peu la tante Léonie : ma précédente, et jusqu'à hier unique, visite remonte à exactement trente ans, plus ou moins quelques mois. J'achevais alors ma première lecture d'À la recherche du temps perdu et j'avais l'impression que je ne serais plus jamais le même garçon : il y a des lectures qui produisent cet effet-là – mais assez peu, somme toute. Je n'étais pas seul, pour cette visite à la tante : Philippe Bernalin et Petros m'avaient accompagné. Nous étions arrivés la veille au soir, en train, à la Ferté, et, le lendemain, j'avais emprunté la la voiture de mes parents pour nous emmener à Illiers (109 km, 1 h 35 de route, selon Mappy ; mais nous avions fait une courte halte à Châteaudun, pour prendre un café dan un bar de la place du 18-Octobre).

J'avais été frappé, alors, par l'extrême petitesse de tout : de la maison, du jardin qui en borde l'arrière, des différentes pièces, du fameux escalier lui-même… J'avais rapidement repéré la cause de cet effet : Marcel Proust est venu pour la dernière fois dans cette maison lorsqu'il a été victime de sa première crise d'asthme ; il devait avoir onze ou douze ans, je manque de courage pour aller rechercher l'année exacte. Si bien que, quand il s'est agi de ressusciter Illiers pour en faire Combray, un quart de siècle plus tard, il a dû être victime du phénomène que chacun connaît, à savoir cet agrandissement des lieux et des choses de l'enfance que produit la mémoire. Dans le cas de Proust, l'affaire se complique encore du fait qu'à la maison de la tante Léonie (Élisabeth Amiot, dans le monde réel) est venue s'ajouter, se mêler, se fondre, celle d'Auteuil, où Marcel est né, qui appartenait à son grand-oncle paternel, Louis Weil, et qui était, elle, vraiment grande – en tout cas davantage que celle d'Illiers.

La cuisine de Françoise.

L'impression m'a ressaisi cette fois-ci, bien que je fusse prévenu. On se demande, devant tant d'exiguïté, comment faisait la famille pour ne pas se marcher dessus les uns les autres, notamment lorsque débarquaient, à Pâques, les “Parisiens”, à savoir le docteur Proust, son épouse Jeanne et leurs deux fils, Marcel et Robert.

À vue de souvenir, le rez-de-chaussée ni le premier étage n'ont beaucoup changé depuis ma première visite. En revanche, le grenier – qui ne se visitait pas alors, je crois bien – a été aménagé et propose une exposition permanente de photographies réalisées presque toutes par Paul Nadar, le fils du grand Nadar. Il s'agit de gens que Proust a fréquentés durant sa vie et dont beaucoup ont, dans des proportions variables, servi de modèles pour divers personnages de La Recherche. Ce fut, pour Catherine, l'occasion de se lamenter sur les modes “semi-clodo” de notre époque, comparées à la suprême élégance qui se donnait à voir là, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Une autre salle, dont je ne gardais aucun souvenir, ce qui me fait dire qu'elle ne devait pas exister non plus en 1983, présente divers objets qui, nous assure-t-on, auraient appartenu à Proust, ce dont j'ai eu tendance à douter, au moins pour quelques-uns d'entre eux : qu'aurait donc fait ce génie si peu apte à la vie quotidienne d'un couteau de cuisine ? D'une fourchette à rôti ? Bref… Il y a aussi des lettres, soit écrites par Proust, soit à lui adressées.

Le grand charme de cette visite est qu'il est loisible de l'effectuer sans guide, et que nous étions, hier, rigoureusement seuls dans la maison, où nous avons passé finalement un peu plus d'une heure – une heure de temps retrouvé.

La chambre du petit Marcel.

vendredi 8 février 2013

Des histoires de bâtiment (passez votre chemin)


Je reconnais que, lorsqu'on a passé son après-midi à Illiers-Combray, à s'occuper de Proust, la photo du Château d'If semble bizarre. Seulement, voyez-vous, il me faut noter les quelques sujets de conversation entre Catherine et moi, durant l'apéritif qui a conclu ce petit périple, ou plus exactement les idées de billets qui en sont sorties. Ou qui, peut-être, en sortiront.

Monte-Cristo : roman du mal ; Dantès n'est intéressant que lorsqu'il détruit.

– Dumas écrivain en bâtiment : ses personnages les plus intéressants (toujours dans Monte-Cristo) n'atteignent jamais à Balzac, et même en sont loin. Pourquoi ?

– Les plus intéressants sont les possédés : Mortcerf par l'amour de Mercedes et sa rivalité “girardienne” avec Dantès ; Mme de Villefort, que son amour maternel monstrueux rapproche du Père Goriot. 

– Le côté “bâtiment” de Dumas : Danglars ne tient pas la route face aux “possédés” par l'argent de Balzac. Pourquoi ? Creuser.

– Le mal du roman du XIXe siècle (peut-être issu de Rousseau : creuser) : les héroïnes “pures”, pré-TF1. Insupportables chez Dumas (voir chez Barbey) : Valentine de Villefort, Haydée, Louise de La Vallière (Bragelonne), à peine moins caricaturales chez Balzac (Morsauf ----> Morcerf)

– Homme pas mieux lotis : Maximilien Morel (Dumas responsable de l'invention de Morel ?), Raoul de Bragelonne.

– La Varende : bel écrivain, piètre romancier : insupportables héroïnes “pures”, chiantes, envie de troussées à la hussarde chez le lecteur – les faire couiner comme de vraies femelles. (Retrouver le nom de la pétasse de Nez de cuir.) À la lecture, irrésistible pente qui ramène, par réaction purement épidermique, à ce faux écrivain de Frédéric Dard, ce flamboyant bâtimenteur, qui a mieux que quiconque défini, et définitivement, les héroïnes dont je parle, celles qui disent : « Ta bite a un goût. » On sent bien que, pour cette pauvre Valentine de Villefort, toute bite aura toujours un goût – et l'on plaint ce pauvre Maximilien.

– Pourquoi La Varende traîne-t-il après lui cette malédiction, cette guimauve du XIXe  ? Est-ce que ça le condamne (comme écrivain ? Comme romancier ?) ?

– Parallèle esquissé entre Jean de La Varende et Renaud Camus, au sommet d'eux-mêmes lorsqu'ils n'essaient pas d'être romanciers. – Écrivains de vagabondage, moralistes de traverse, promeneurs essentiels (esquisser un parallèle, par exemple, entre les Belles Esclaves de l'un et les Départements de l'autre.)

– Revenons à Dumas et à Monte Cristo : pourquoi le comte redevient-il cette espèce de bisounours qu'est Dantès dès qu'il s'essaie à faire le bien ? Plus bizarre : pourquoi reste-t-il aussi sadique dès qu'il s'avise de le faire, ce bien ? Qu'est-ce qui justifie de pousser le père Morel jusqu'au bord du suicide avant de le sauver ? 

– Question annexe mais sans doute importante : devenu Monte-Cristo, Edmond Dantès éprouve-t-il le moindre plaisir à faire le bien ? En a-t-il encore quoi que ce soit à foutre des Morel ? 

– Question fondamentale, dérivant de la question annexe précédente : le comte de Monte-Cristo a-t-il quoi que ce soit en commun avec Edmond Dantès ? Ce roman ne serait-il pas celui de la lutte entre l'imbécile niais que vous fûtes et l'espèce de surpuissance que les circonstances ont fait de vous ?

– Question annexe à la question fondamentale dérivant de la question annexe qui l'avait précédée : quel rôle joue là-dedans l'abbé Faria ? Qui est-il ? Pourrait-il être une prolongation de l'esprit de Dantès, en pleine transformation, c'est-à-dire un être n'ayant jamais réellement existé ?

– Pour finir : Le comte de Monte Cristo serait-il autre chose qu'un vampire ? Qui plus est, refusant, en tant que Français de France, de conduire une Mercedes ?

C'est bien : j'ai des sujets de billets pour un an, au moins.

Pour instaurer le règne de l'amour et de la fraternité, désindigénons les quartiers sensibles !


Il suffisait d'y penser : pour que, chez les gènes, cessent les chamailleries entre indi et allo, il suffit d'éliminer, dans les endroits où ils se côtoient, l'une de ces deux sympathiques catégories (mais pas celle qui vous vient naturellement à l'esprit…) de population, et de nouveau la paix descendra sur le monde sensible. C'est d'ailleurs curieux que l'on ait pu, chez les folliculaires appointés, avoir une idée pareille, puisque tout le monde sait bien, et eux les premiers, que toute friction dans ces quartiers-là a pour source quasi unique la pauvreté, et non je ne sais quel antagonisme ethnique qui n'existe qu'à l'état de fantasme fortement remuglant dans le cerveau plein de mouches à vache des rancis de toutes obédiences. Y a quèqu' chose qui cloche là-d'dans, comme dirait l'autre. Puisque vous avez fait l'effort de venir, lisez donc le communiqué publié hier sur ce sujet par le parti de l'In-nocence :

« Le parti de l’In-nocence se félicite que France 2, à en croire un stupéfiant reportage diffusé au cours du journal de 20 heures, hier mercredi 6 février 2013, ait en quelque sorte résolu à elle toute seule la question du Grand Remplacement et des diverses nocences qui y sont liées. Était évoquée tout d’abord, dans ce bref documentaire, l’impressionnante série de violences et d’agressions qui avaient abouti, dans un quartier dit sensible, à une non moins impressionnante série de fermetures de magasins de toute sorte, centres commerciaux, pharmacies, bureaux de tabac, épiceries, boucheries et grandes surfaces. Puis venait l’admirable solution observée par le reportage et implicitement vantée par lui, sur l'exemple d’une grande surface fondée, possédée et dirigée par un jeune entrepreneur turc : plus d’agressions, cette entreprise-là n’est, elle, nullement menacée et elle prospère pacifiquement. Le jeune entrepreneur expliquait lui-même, avec une louable candeur, que dans la mesure où les divers magasins et locaux commerciaux seraient possédés, gérés et tenus par des personnes de même origine (ou de même religion ?, puisque lui-même était turc) que la population majoritaire dans ces quartiers, il n’y aurait plus de violence et le risque de fermeture serait écarté : « On a regardé tous les braquages, les vols les agressions qui sont effectués, c'est là que je me suis dit que si c'était moi qui l'avais, on n'aurait jamais eu tous ces problèmes. » Prodigieux aveu, qui vaut reconnaissance au passage que la nocence est bel et bien d’origine ethnique ou “communautaire”, et non pas d’origine sociale comme le prétendent invariablement les Amis du Désastre : le changement de direction des entreprises, en effet, ne change rien à la situation sociale des nocents. Ainsi, avec la bénédiction de France 2, le remède aux maux nés du Grand Remplacement est tout trouvé : il suffit de mener celui-ci jusqu’à son terme. Quand tout le monde aura été remplacé, la paix civile reviendra. Quand il n’y aura plus dans les quartiers sensibles que des Sensibles, l’ordre public y sera rétabli comme par enchantement et il n’y aura plus le moindre motif pour personne de fermer boutique et de partir. On imagine que la présence indigène, en attendant, y est perçue comme une provocation. »

Ils ont quand même très mauvais esprit, ces In-nocents. D'ailleurs, ils sentent un peu, il me semble…

jeudi 7 février 2013

Papa Pic et Maman Goux

Pour ce qui est de l'intimité nous n'en sommes pas encore là.

Avec ça qu'il n'a pas l'air commode…
Nous nous étonnions, depuis quelque temps, de la quantité de noisettes, celles que nous déposons pour lui à l'embranchement primordial du cerisier, que pouvait engloutir le pic épeiche qui nous rend visite régulièrement depuis plusieurs semaines maintenant. Mais Catherine, ce matin, a vu un énorme pivert – déjà aperçu par moi deux ou trois fois dans le verger voisin, venir y puiser lui aussi sans la moindre vergogne. Quand je dis “énorme”, c'est par référence à la taille de son cousin épeiche : pour un pivert, il doit être, je suppose, de taille résolument standard. Le paradoxe est que, au départ, elles avaient été, ces noisettes, achetées en vue de nourrir l'écureuil qui est passé par chez nous à quelques reprises au début de l'automne, lequel n'est plus jamais revenu depuis, alors qu'il aurait en principe table ouverte et grassement garnie. 

Il n'empêche : si on m'avait prédit qu'un jour je serais obligé, au sein de nos finances domestiques, d'établir un “budget noisettes”…

Jean de La Varende éteint les Lumières


    « (…) Louis XV haïssait les gens de lettres de son temps, et non sans quelque raison. Ils furent les plus grands ennemis de la Couronne, peut-être de la vie nationale – et même de la vie universelle, aussi, en détruisant l'idée de caste. Et qu'ils étaient ennuyeux à lire, s'ils divertissaient à entendre ! Ferait-on dix tomes, hors les Mémoires, avec les œuvres du XVIIIe siècle encore aimées naturellement, spontanément ? Entre la Henriade et l'Émile, que de cabinets noirs remplis d'araignées pédagogues ! Ces hommes, d'ailleurs, étaient méchants ; leur raillerie les dominait. Voltaire, que les financiers, parents de Madame de Pompadour, avaient enrichi, que la Marquise elle-même tentera plusieurs fois d'aider, fut son ennemi le plus acharné. La traîna dans la boue, dans sa boue à lui, d'autant plus marquante qu'elle était pleine de paillettes. Jean-Jacques Rousseau fut protégé, choyé, se laissa faire malgré ses officielles protestations. Le Président de Montesquieu s'adresse à elle et crie au secours. Helvétius la courtise. Les Encyclopédistes mendient sa générosité.
    Elle crut de son devoir de soutenir toute la coterie de ces littérateurs sauvages, primaires, de ces fielleux malins, faussement abondants dans leurs réticences, vraiment égarés dans un orgueil pitoyable : les philosophes ! Le mot ferait rire si cette “philosophie” n'avait pas entraîné ce que l'on sait. »

Jean de La Varende, Les Belles Esclaves, édition Flammarion de 1949, pp. 262 & 263.

mercredi 6 février 2013

De la Montespan et de l'esprit des Mortemart

Athénaïs de Montespan, née Rochechouart de Mortemart, par Pierre Mignard

Au Prince d'Aquitaine à la Tour abolie…

Dans les tableaux successifs de ses Belles Esclaves, La Varende séduit parce qu'il est injuste : autant est sensible la tendresse qu'il éprouve pour Mademoiselle de La Vallière, autant s'exerce sa hargne contre Madame de Montespan. Il faut lire ces deux textes à la suite, qui dans le livre sont séparés par la centaine de pages consacrées à la Grande Mademoiselle, nièce de Louis XIII et, par conséquent, cousine du Quatorzième. La Varende, donc, discrimine et stigmatise ; il est partial jusqu'au comique. Le portrait physique qu'il brosse de la favorite du roi est une manière d'exécution sommaire. Lisons :

    « Toute la physionomie, l'allure même de Madame de Montespan, se composaient autour de son nez aquilin, ce nez qui vint d'Espagne et n'apparut si tard en France que pour y devenir prestigieux grâce à la dynastie dont il sera le signe distinctif – comme, en Autriche, cette lèvre très ourlée que les infants avaient reçue de Philippe le Beau. Le nez Bourbon est d'une belle fierté, à coup sûr, mais il ne tient en rien de cette sérénité, presque divine, qui s'appuie sur le nez droit, ni de cette gentillesse, de cette douceur aimable qui flottent autour de certains nez retroussés, un peu retroussés. Le XVIIIe siècle allait très vite relever, à la Roxelane, le nez français, pour en faire ce tout petit museau prêt à s'enfoncer dans les roses pompons, à se barbouiller de crème aux laiteries de parade, à éternuer dans les coussins fleuris. Le nez du XVIIIe siècle ne s'abaissait que pour sourire, le reste du visage remédiant à cette gravité anormale. Mais Madame de Montespan eut du bec ; ses yeux étaient un peu gonflés, très largement fendus : de magnifiques globes bleus et blancs dont la saillie augmentait encore l'éclat, et aussi la mobilité, l'accent, l'impétuosité. Bouche petite et dents vives.
    Cependant, indéniable ! tout ce visage était entraîné par son nez, par cette trop longue courbe ennuyeuse qui faisait un peu mouton, malgré tous les dires admiratifs, et quelque peu bélier. L'espace manquait entre le menton et les narines ; l'espace régulier manquait où la petite bouche perdait alors de sa joliesse pour paraître une nécessité de ce resserrement.
    Cela aurait dû être désagréable. Cette figure tendait à la sphère, offrait une rondeur de bouclier. L'Amour tendre n'y trouvait pas à pénétrer alors que Louise de La Vallière offrait sa face saturnienne de Pierrot.
    Il y a discussion, mais Athénaïste devait être assez courte, plus râblée en ponette qu'allongée en pur sang. Je crois même qu'elle fut, corporellement et dans ses riches appas, assez commune, si l'on veut s'arrêter à sa grande mine, à ses airs de tête. La Vallière complétait son amant, le rendait plus mâle et aussi l'affinait par sa fragilité personnelle qui devenait, pour l'homme robuste, une déclaration de délicatesse. Madame de Montespan n'ennoblit pas le Roi ; elle le rendait plus grossier. C'était une beauté qu'on a toute sous la main. »

Pour commencer, j'ignore ce qui pousse La Varende à prénommer son sujet Athénaïste : partout on ne trouve que le plus classique Athénaïs, y compris dans l'indispensable Dictionnaire encyclopédique d'histoire de Michel Mourre – passons.

Si La Varende exécute à ce point sa victime, c'est peut-être pour mieux louer son esprit dès la page suivante, cet esprit que, au dire des contemporains, tous les Mortemart ou presque recevaient en partage. Les nôtres étaient quatre frère et sœurs, tous célèbres à des titres divers. L'aînée était Madame de Thianges, fort belle en sa jeunesse, hideuse en son âge mûr, ainsi qu'en témoigne férocement Saint-Simon : « Madame de Thianges avait les yeux fort chassieux, avec du taffetas vert dessus, et une grande bavette de linge qui lui prenait sous le menton. Ce n'était pas sans besoin, elle bavait sans cesse et fort abondamment. » Voilà qui ravalerait notre La Varende au rang des portraitistes à l'eau de rose…

La deuxième sœur était notre Marquise, et la troisième fut abbesse de Fontevrault, la seconde femme de France par ses immenses revenus. Quant à l'unique mâle de cette fratrie glorieuse, le duc de Vivonne, il était déjà Général des Galères à 33 ans, et il dut son bâton de Maréchal de France moins à sa parentèle qu'à sa réelle valeur militaire. En outre, le contraire d'un sot, si l'on en croit Voltaire : « Le duc de Vivonne était un des hommes de la Cour qui avaient le plus de goût et de lecture. » Un brevet qui vaut bien le bâton.

À propos de lui et de ses sœurs, le même Voltaire ajoute : « Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de conversation mêlée de plaisanterie, de naïveté, et de finesse, qu'on appelait l'esprit des Mortemart ; elles écrivaient toutes avec une grâce particulière. » À peu près au même moment, à La Ferté-Vidame, dans le secret de son château, Saint-Simon écrit lui aussi une page à la gloire de cet esprit des Mortemart – mais pas plus que Voltaire il n'en donne d'exemple concret, ne cite le moindre “mot”. Et c'est finalement tant mieux pour nous autres, lecteurs du XXe siècle et du suivant. 

Car c'est bien parce que Proust s'agaçait de cette carence, qui le frustrait grandement, qu'il eut à cœur, écrivant sa Recherche, de surpasser et Voltaire et Saint-Simon : ne se contentant pas de doter les Guermantes d'un esprit, assez proche de celui des Mortemart si l'on s'appuie sur les quelques mots de Voltaire, il entreprit de le créer, de le mettre en action, de nous le donner à entendre. Et c'est probablement en discret hommage au modèle historique qu'il rebaptisa le Loir la Vivonne.

Pour terminer sur une note plus énigmatique, un aparté pour happy few, je dirais qu'en étant une Mortemart, Madame de Montespan me devient étrangement proche, d'une manière toute matérielle pour ne pas dire prosaïque.

dimanche 3 février 2013

Les belles esclaves, ces femmes d'exception et de rêverie intense

La Diane du château d'Anet, de Jean Goujon – actuellement au Louvre.

Il fallait bien cela, cette lecture, pour sauver la journée de la grisaille et des fracas inutiles auxquels elle semblait vouée dès le matin. Le livre a été déposé vendredi soir à la maison, sans doute par désir de mener à satiété notre fringale spirituelle, par El Desdichado qui y avait été convié afin de rassasier en notre compagnie celle du corps. Les Belles Esclaves : ainsi Jean de La Varende a-t-il nommé ce recueil de textes consacrés chacun à une femme d'exception de l'Ancien Régime, de Diane de Poitiers à Madame Récamier (mais peut-on dire que Madame Récamier appartient à l'Ancien Régime ? Par de nombreux côtés, assurément), en passant par Gabrielle d'Estrées, Louise de La Vallières, la Grande Mademoiselle et une poignée d'autres. Lecture incitant à une rêverie puissante, à un alanguissement des sens que l'on pourrait presque qualifier d'amoureux, tant la passion nostalgique de La Varende pour les figures qu'il appelle affleure à chaque phrase.

Et comme elles vivent, ces femmes ! Comme elles sont fières, fortes et libres, en même temps que souffrantes et enchaînées ! On pourrait se lancer, bien sûr, dans un petit parallèle amusant avec nos modernes “libérées”, mais même cela, pourtant tout à leurs gloire et avantage, serait leur faire injure ; les expulser sans ménagement d'Anet ou de Chenonceau pour le pavillon suburbain – on s'en gardera. La mémoire du lecteur tient à les conserver intactes, d'esprit et de chair, telles que La Varende a voulu et su nous les offrir ; ou, pour dire plus justement, nous les recomposer. Laissons nos contemporains dévaler les pistes skiables et restons bien calfeutrés avec ces neiges d'antan.

samedi 2 février 2013

Match nul


Le dromadaire blatère, le président déblatère : zéro partout.

(Rappelons aux incultes qu'on ne trouve pas de chameaux en Afrique…)

jeudi 31 janvier 2013

Session de rattrapage condensée pour les nouveaux arrivants


La maison a fait un réel effort, puisque ce livre de plus de deux cents pages ne vous coûtera que la modique somme de 9,95 € (plus les frais de port, tout de même…), alors qu'il s'agit là d'un concentré encore jamais vu de pensée française ! Il comporte environ soixante-dix textes (sur près de mille cinq cents billets…) publiés ici même entre novembre 2007 et décembre 2009.  En voici la table des matières, à titre indicatif :

– De la vie privé................................................... p. 11

– Dans les livres .................................................. p. 41

–L'Enfer aux lapins ............................................. p. 75

– Chemins de Travers ......................................... p. 87

– De ma fenêtre ................................................. p. 119

– La Comédie des horreurs ............................... p. 139

– En territoire ennemi ....................................... p. 155

– Côté femmes .................................................. p. 191

– À tous les kékés ............................................. p. 201

Un ouvrage absolument indispensable pour toute personne n'ayant découvert ce blog à nul autre pareil qu'à partir de janvier 2010…

lundi 28 janvier 2013

Et si on laissait les Pourtousses dans leur bauge ?

Puisqu'on vous dit que la gauche c'est le Bien, le Beau, la Tolérance, la Gentillesse et les bisous dans le cou…

Mais bon sang que j'en ai marre de cet interminable échange d'invectives et de sentences définitives à propos du mariage “pourtousse” ! Que les progressistes débitent leurs habituelles âneries, encore : soit ; leur seul slogan étant “y a pas d'raison”, on ne peut leur demander de produire des arguments un tant soit peu construits (c'est d'ailleurs ce qu'il y a de très pratique, avec ce concept d'égalité poussé à l'absurde : il permet de justifier absolument n'importe quoi sans avoir à argumenter plus avant) ; mais que mes petits camarades réactionnaires (pour faire bref) se mettent à leur répondre sur le même ton et à un niveau de sottise bornée tendant vers l'équivalence, voilà qui passe les bornes de ma patience et de ma mansuétude. De toute façon, le mariage dit civil n'a à peu près plus de sens depuis déjà belle lurette, rongé qu'il est jusqu'à la trame par les acides du divorce par consentement mutuel, des droits accordés aux enfants naturels, etc. J'ai bien peur que, depuis quelques semaines, mes amis ne s'arcboutent contre la muraille pour défendre une outre flasque. Il est d'ailleurs fort drôle de se dire que, bientôt, lorsque la loi-hochet sera votée puis promulguée, on va assister à des déferlements de bruyante joie, des démonstrations bariolées de triomphe de la part de la volaille progressiste, qui sera sincèrement persuadée qu'elle a pondu un œuf, alors qu'on lui aura simplement glissé sous le cul une coquille vide : avant même d'être mariées, déjà cocues, les minorités agissantes.

Time Édith


Il a été beaucoup question d'elle, en décembre.

samedi 26 janvier 2013

D'où l'expression : en chier comme un Russe


Dans ses Terres de sang, plus précisément au chapitre qu'il consacre à l'invasion allemande de l'Europe de l'Est et de la Russie à partir du 22 juin 1941, Timothy Snyder fait observer que, durant l'automne de cette année-là, il est mort chaque jour autant de prisonniers russes que de prisonniers américains et britanniques durant toute la Seconde Guerre mondiale… À partir d'un certain degré, les mots comme horreur, abomination, etc. se vident de tout sens, et il se fait un grand blanc dans l'esprit du lecteur, qui se met à recevoir ces informations de la manière la plus passive et la moins réagissante qui soit. Ce qui est peut-être l'effet le plus effrayant de cette lecture.

vendredi 25 janvier 2013

Georges contre Ygor Yanka : qu'est-ce qu'on s'amuse !

Rien à voir avec le sujet du billet. Mais enfin, quel plaisir de montrer de vrais hommes, dans de vrais uniformes !

Ça m'a fait un bien fou, cette cure de cinq jours, durant laquelle j'ai cédé la place, sur ce blog, à un écrivain, un des plus grands que le siècle précédent – le mien – ait engendrés. Et sans commentaires ! L'idée que chacun pouvait lire, faire silence en soi, relire éventuellement, n'avoir envie de rien dire… Quel bonheur !

Pendant ce temps, la blogosphère continuait de s'agiter ; pour rien mais en essayant de montrer que la blogosphère s'agite pour rien. Cela, c'est la grande spécialité de Georges, on le sait. Il y va une fois de plus, aujourd'hui, comme il y va presque tous les jours – disons une fois par semaine. D'abord, on peine à comprendre comment Georges peut consacrer une telle énergie à des gens qu'il semble mépriser autant. Et puis, on s'aperçoit qu'on fait la même chose, depuis qu'on a plongé dans ce cloaque : pourquoi Didier Goux a-t-il, malgré son intelligence évidente, passé autant de temps à lire les misérables billets de cette pauvre Céleste ? Comment a-t-il, ce même Didier Goux, déchu au point d'en arriver à Rosaelle ? Nul ne sait. Si ça ne tenait qu'à moi, je vous dirais que, de sa part, s'intéresser à de semblables zombies, est sans doute la preuve qu'il ne mérite pas qu'on se soucie de ce qu'il peut dire – franchement.

Revenons à Georges. Il s'est trouvé un nouveau con : Ygor Yanka. Il en fait un billet. Billet assez bien “troussé”, chacun pourra le voir. Mais qu'est-ce qu'un billet “bien troussé” prouve ? Qu'on n'est rien de plus qu'un trousseur de billets, soit un petit bonhomme qui tient un blog – rien de plus, rien de moins, mais qu'y aurait-il de moins que cela, si l'on en croit Georges ?

Donc, Georges rentre dans le lard de Yanka. Il n'est pas le premier à faire ça, n'est-ce pas ? Sauf que, lui, il le fait bien, intelligemment, avec humour et langage. Du coup, je me retrouve d'accord (mais ça ne veut rien dire : d'accord…) avec ces deux têtes de pioches. Ce qui fait, par exemple, une énorme différence entre Georges et XP (du blog collectif et apparemment en état de mort clinique I lyke your style), celui-ci ayant attaqué Yanka à une époque où précisément il ne fallait pas l'attaquer et l'ayant fait d'une manière répugnante. Mais, bon, on se fout d'XP, on parle d'autre chose.

Lisant le billet de Georges, je me suis dit que je devais transmettre cette déjection drôle à Yanka. Mais il l'a vue déjà, forcément : contrairement à ce que pense Georges, tout le monde le lit dès qu'il publie – il est tristement comme les autres.

Néanmoins, Georges n'a pas tort sur toute la ligne. Ygor Yanka, dans ses trois derniers messages, prête le flanc à la moquerie. Il répond à je ne sais quelles bonnes femmes (que j'ai appelées “bas bleus” il y a deux jours, à qui il a sottement prêté la parole, à mon avis). En effet – Georges a raison de se moquer – Yanka est, là, en deçà de lui-même : il plastronne, il fait ce que ses petites filles attendent de lui. Les questions qu'elles lui posent ? Pff ! Des questions de fille, de femme cherchant un homme, ce genre-là.

Elles sont soumises, elles se croient fines ; elle mouillent. Du coup (là, je rejoins Georges), Ygor Yanka se rengorge. Il pense se regarder objectivement, et en fait il se met à se vanter, sans même s'en apercevoir, ce qui est normal, puisque que sa cour de “bas bleus” fait “clap ! clap ! clap !” dès qu'il ouvre la bouche. 

Elles lui tendent un miroir, il se regarde dedans. On a envie de lui dire quelque chose comme : Laisse tomber Facebook et les pétasses qui vont avec ! – enfin, quelque chose comme ça. Mais on sait ce qu'il va nous répondre ; quelque chose comme : « Fous-moi la paix, vieux machin, je suis en train de changer de vie ! »

Il aura raison, et Georges restera le con qu'il n'est pas mais dont il s'imite au plus près.

Dans l'entonnoir, dernier chapitre



49

     David passa la paume sur le châssis en acier de la porte  et sentit son froid lisse. Il vit dans le miroir d'acier une tache gris clair aux contours imprécis : le reflet de son visage. Ses plantes de pied lui dirent que le sol dans la pièce était plus froid que dans le couloir, on l'avait récemment lavé et arrosé.
     Il traversait à petits pas lents la boîte en béton gris, au plafond bas, il ne voyait pas les lampes mais il régnait une lumière grise, comme si le soleil pénétrait ici à travers un ciel recouvert de béton, la lumière de béton ne semblait faite pour des êtres vivants.
     Des hommes qui avaient été jusque-là tout le temps ensemble se perdirent de vue. David entrevit le visage de Lioussia Sterenthal. Quand, dans le wagon, David la regardait, il éprouvait pour elle un sentiment amoureux, doux et triste. Mais l'instant d'après, à la place de Lioussia, il y avait une petite femme sans cou. Et aussitôt, un vieillard aux yeux bleus, un léger duvet sur le crâne. Et aussitôt, le regard fixe et les yeux écarquillés d'un jeune homme.
     C'était un mouvement qui n'était pas un mouvement propre à des êtres humains.  Ce n'était pas un mouvement propre à des êtres vivants. Il n'avait ni sens ni but ; il n'était pas le résultat de la volonté d'êtres vivants. La foule s'écoulait dans la chambre à gaz, les arrivants poussaient ceux qui étaient déjà entrés, ceux-ci poussaient leurs voisins ; et de tous ces petits heurts du coude, de l'épaule, du ventre, naissait un mouvement en tout point semblable au mouvement moléculaire qu'avait découvert le botaniste Robert Brown.
     David avait l'impression qu'on le menait, il fallait donc avancer. Il arriva au mur, toucha le froid brut du béton, d'abord du genou, puis de la poitrine, il ne pouvait plus avancer. Sofia Ossipovna s'adossa au mur.
     Ils regardaient les hommes qui continuaient d'affluer. La porte était loin et on ne pouvait la situer qu'à la plus grande densité de corps qui se serraient à l'entrée de la chambre à gaz.
     David voyait les visages des gens. Depuis le matin, depuis la descente du train, il n'avait vu que des dos ; à présent, tout le convoi, semblait-il, était face à lui. Sofia Ossipovna était devenue autre ; sa voix avait changé dans l'espace de béton, elle-même avait changé depuis qu'elle était entrée. Quand elle lui avait dit : « Tiens-moi bien fort, mon petit gars », il avait senti qu'elle avait peur de le lâcher parce qu'elle avait peur de rester seule. Mais ils ne purent demeurer contre le mur ; ils s'en écartèrent et marchèrent à petits pas. David sentit qu'il se déplaçait plus rapidement que Sofia Ossipovna. elle le tenait par la main, le serrait contre elle. Mais une force douce et insensible entraînait David, les doigts de Sofia Ossipovna s'ouvraient.
     La foule devenait de plus en plus dense, les mouvements de plus en plus lents, les pas de plus en plus courts. Personne ne dirigeait les mouvements à l'intérieur de la boîte en béton. Les Allemands ne s'inquiétaient pas de savoir ce que fabriquaient les hommes dans la chambre à gaz, s'ils restaient immobiles ou s'ils décrivaient des boucles et des cercles insensés. Et le petit garçon nu faisait des petits pas sans but ni signification. La courbe du mouvement qu'effectuait son petit corps léger ne coïncida plus avec la courbe du mouvement qu'effectuait le grand corps pesant de Sofia Ossipovna, et ils se séparèrent. Il ne fallait pas le tenir par la main, mais comme ça, comme ces deux femmes, la mère et sa fille, convulsivement, avec le sombre entêtement de l'amour, se serrer joue contre joue, poitrine contre poitrine, devenir un seul corps.
     La foule continuait à augmenter, et le mouvement des corps, de plus en plus serrés, n'obéissait plus à la loi d'Avogadro. Quand le garçon perdit Sofia Ossipovna, il se mit à crier. Mais aussitôt, Sofia Ossipovna se perdit dans le passé ; seul l'instant présent existait. Les bouches respiraient côte à côte, les corps se touchaient, les pensées et les sentiments s'unissaient.
     David se trouva pris dans un tourbillon qui, se heurtant au mur du fond, repartait vers la porte. David vit trois personnes réunies : deux hommes et une vieille femme ; elle protégeait ses enfants, ils soutenaient leur mère. Et soudain, un nouveau mouvement se produisit à côté de David. Le bruit aussi était nouveau, il ne se confondait pas avec le bruissement et les murmures.
     – Laissez passer !
     Un homme, tête baissée, le cou épais, ses bras puissamment tendus, se frayait un passage à travers la masse des corps. Il voulait échapper au rythme hypnotique entre les murs de béton ; son corps se révoltait, comme le corps du poisson sur la table de la cuisine, aveugle et vide de pensées. Il se calma rapidement, suffoqua et reprit la marche à petits pas, la marche de tout le monde.
     Le désordre que son corps avait produit dans le mouvement général rapprocha David de Sofia Ossipovna. Elle serra contre elle le petit garçon avec cette force que purent mesurer les membres des Sonderkommandos dans les camps de la mort : quand ils vidaient les chambres à gaz, ils ne cherchaient jamais à défaire l'étreinte de proches qui étaient restés enserrés.
     Des cris parvinrent du côté de la porte ; les gens qui arrivaient, à la vue de la masse compacte qui emplissait la chambre, refusaient de passer la porte.
     David vit la porte se fermer : l'acier de la porte se rapprocha doucement, progressivement, de l'acier du châssis, puis ils se fondirent, ne firent plus qu'un.
     David remarqua que quelque chose de vivant avait bougé derrière le grillage, en haut du mur ; il crut d'abord à un rat, puis il comprit que c'était un ventilateur qui s'était mis en marche. Il sentit une faible odeur douceâtre.
     Le bruissement des pas s'interrompit, on n'entendait plus que quelques paroles indistinctes, des plaintes, des cris rares et brefs. Ils n'avaient plus besoin de paroles et les actes n'avaient plus de sens ; les actes sont orientés vers l'avenir et il n'y avait plus d'avenir dans la chambre à gaz. Les mouvements de la tête et du cou chez David ne firent pas naître en Sofia Ossipovna le désir de regarder ce que regardait un autre être.
     Ses yeux, qui avaient lu Homère, la Pravda, Les Aventures de Huckleberry Finn, Mayne Reid, la Logique de Hegel, ses yeux qui avaient vu des hommes bons ou mauvais, des oies dans la campagne de Koursk, des étoiles à l'Observatoire de Poulkovo, l'éclat de l'acier chirurgical, La Joconde au Louvre, des tomates et des navets sur les étalages des marchés, les eaux bleues du lac Issyk-Koul, ses yeux ne lui étaient plus d'aucune utilité.
     Elle respirait, mais respirer était devenu un dur travail et elle s'épuisait à faire le dur travail de respirer. Elle aurait voulu se concentrer sur sa dernière pensée malgré les cloches qui sonnaient dans sa tête ; mais elle n'avait pas de pensée. Sofia Ossipovna, les yeux grands ouverts, était aveugle et muette. 
     Le mouvement de l'enfant l'emplit de pitié. Son sentiment pour David était si simple qu'elle n'avait plus besoin de paroles et de regards. L'enfant respirait encore mais l'air qu'on lui donnait n'apportait pas la vie, il la chassait. Sa tête se tournait, il voulait encore regarder. Il voyait les corps s'affaisser, il voyait les bouches ouvertes, des bouches édentées, des dents blanches, des dents couronnées d'or, il voyait un filet de sang qui coulait du nez. Il vit des yeux curieux qui observaient l'intérieur de la chambre à gaz par un judas ; les yeux contemplatifs de Rosé avaient croisé le regard de David. Et il aurait eu besoin aussi de sa voix, il aurait demandé à tatie Sofia ce qu'étaient ces yeux de loup. Et il avait besoin aussi de ses pensées. Il n'avait eu le temps que de faire quelques pas dans la vie ; il avait vu les traces de pieds nus dans la poussière chaude, à Moscou il y avait maman, la lune regardait d'en haut et les yeux la voyaient d'en bas, l'eau dans la bouilloire chauffait sur le gaz ; le monde où courait une poule décapitée, le monde où il y avait le lait du matin et les grenouilles qu'il faisait danser en les tenant par les pattes de devant, le monde l'intéressait encore.
     Pendant tout ce temps des mains fortes et chaudes étreignirent David. L'enfant ne sentit pas ses yeux devenir aveugles, son cœur vide et creux, son cerveau morne et noir. On l'avait tué et il avait cessé d'être.
     Sofia Ossipovna sentit le corps de l'enfant s'affaisser dans ses bras. Elle était à nouveau séparée de lui. Dans les mines, les animaux témoins, les oiseaux et les souris, meurent sur-le-champ en présence de gaz dangereux. Ils ont de petits corps et le garçon au petit corps d'oiseau était mort avant elle.
     « Je suis mère », pensa-t-elle.
     Ce fut sa dernière pensée.
     Mais son cœur vivait encore : il se serrait, souffrait, vous plaignait, vous, les vivants et les morts ; des vomissements jaillirent, Sofia Levintone serra contre elle David, poupée sans vie, et elle devint morte, poupée.

jeudi 24 janvier 2013

À moi la vengeance et la rétribution !


« Il est clair et même évident que le mal dans l'homme est enfoui beaucoup plus profondément que ne le pensent les sociologues-médecins et qu'on ne peut l'éviter par aucune organisation de la société ; l'âme humaine restera telle qu'elle est, et c'est d'elle que naissent l'anomalie et le péché, et enfin les lois de l'esprit humain sont encore si mal connues, si peu expliquées par la science, si indéterminées et si mystérieuses, qu'il n'existe pas, qu'il ne peut encore exister ni médecins ni juges définitifs, mais seulement celui qui dit : “À moi la vengeance et la rétribution !” »

F.M. Dostoïevski, Journal d'un écrivain (1877). Cité par M. Bakhtine dans sa Poétique de Dostoïevski, Seuil, note au bas de la page 101.