jeudi 23 juin 2016

Petits arrangements entre collègues

Il y avait un bon moment que je n'avais lu un petit livre aussi drôle et pertinent que celui-ci. Il fut publié en 1914, et l'étonnant est que si peu de ses parties accusent leur âge, quand la plupart d'entre elles restent d'une réjouissante – ou déprimante, ce sera selon l'angle de vue de chaque lecteur – jeunesse.

L'auteur était le frère cadet d'Henry de Jouvenel, qui, en plus d'ambassadeur et de sénateur, fut un temps le mari de Colette. Passionné de politique, et impliqué en elle, Robert écrira beaucoup dans les journaux et revues ; et c'est de ces articles que sortira cette République des camarades qui nous occupe. Ce court texte (il doit tout juste atteindre les deux cent cinquante mille signes) se présente comme une sorte de manuel d'initiation presque ethnologique à la vie politique de la IIIe République, ses coutumes, ses mœurs, ses travers, ses pesanteurs, ses aberrations, ses impuissances, etc. Il est divisé en quatre parties, elles-mêmes subdivisées, qui se présentent dans cet ordre : – Le Palais-Bourbon, – Ministres et Ministères, – La Magistrature, – Le Quatrième Pouvoir. Dans chacune, Jouvenel convie son lecteur à une sorte de visite guidée, avec une verve, un humour et un sens de la formule réjouissants (« Il y a moins de différence entre deux députés dont l'un est révolutionnaire et l'autre ne l'est pas, qu'entre deux révolutionnaires dont l'un est député et l'autre ne l'est pas »). La force du livre, en dehors de la justesse du regard et de la cruauté malicieuse du ton, vient d'abord du fait que Jouvenel était un républicain convaincu, tendance radicale, et qu'il ne peut donc être soupçonné de grossir le trait dans le but de déconsidérer “la gueuse”, comme un quelconque bras armé de l'Action française serait tenté de le faire. De fait, il annonce dès son introduction générale, qu'il va s'interdire de “céder à l'attrait du scandale”, c'est-à-dire qu'il n'exposera que les cas les plus normaux, voire banals. Le résultat est que l'on rit beaucoup, au fil de ces deux cents courtes pages, et que l'on s'ébahit encore davantage de constater que, si la République est en effet “stable”, ce n'est pas toujours dans le sens où il conviendrait qu'elle le fût. Un petit extrait, pris à peu près au hasard de ma lecture en cours :

On admire que Napoléon ait pu signer à Moscou le décret qui régenterait la Comédie-Française. Un ministre contemporain fait mieux ; de Paris, il décrète de quelle couleur il faudra repeindre les latrines du port de Toulon.

C'est que nos ministres possèdent des moyens de gouvernement qui manquaient à Napoléon : les transports rapides par chemin de fer, le télégraphe et le téléphone. Ils n'ont pas besoin, eux, de rien laisser à l'initiative de leurs subordonnés. Même lorsqu'il s'agit de la décision la plus urgente, on a le loisir de leur envoyer une dépêche, avant de rien décider.

On s'est demandé quelquefois ce qu'aurait fait Napoléon, s'il avait eu à sa disposition le télégraphe ? Tout porte à croire qu'il serait devenu fou.

Encore Robert de Jouvenel, mort à 42 ans en 1924, n'a-t-il pas connu les fantasias bruxelloises de notre époque. S'il avait pu ne serait-ce qu'entrevoir à quels sommets d'impuissance tatillonne nous allions en arriver, tout porte à croire qu'il serait devenu fou.

dimanche 19 juin 2016

De la stupidité collective des critiques de cinéma


À Élodie

Ce devait être le chef-d'œuvre de l'année 2013 (celle où un chirurgien sans scrupule m'a piqué un rognon et où la Camarde m'a niqué mon père) : Gravity. Le concert de louanges fut assourdissant, je m'en souviens. Ce film marquait, disaient-ils, un “an zéro” de l'aventure cinématographique, frappant d'obsolescence tout ce qui était, dans le genre spatial, venu avant lui. Même Kubrick, avec son 2001, était prié de se recroqueviller dans sa pauvre tombe. Dès ce moment, je doutais un peu, en raison du fait que le rôle principal était tenu par cette ridicule endive humaine de Sandra Bullock, dont il ne me paraissait pas possible qu'un cinéaste, aussi doué pût-il être, sût la métamorphoser en actrice. Mais enfin, tout le monde semblait d'accord, dans les feuilles de chou consacrées au cinéma, pour considérer le chef-d'œuvre nouvellement éclos comme un chef-d'œuvre éternel.

Finalement, je le vis. Onc ne me fut donnée semblable bouse à me mettre sous les yeux, j'en atteste. Jamais ne visionnai film plus pauvre en imagination, davantage ennuyeux et plus pauvrement interprété (il est vrai, pour dédouaner cette misérable Sandra, qu'il n'y avait rigoureusement rien à interpréter) – sorte de jeu vidéo mal boutiqué et même pas interactif.

Conclusion abrupte mais indéniable : les critiques de cinéma sont des cons.

mercredi 15 juin 2016

Cause meilleur, Causeur !


Musant sur la toile, en attendant que cessât l'orage de grêle, je tombai tout à l'heure sur un article de Causeur signé par Roland Hureaux, un contributeur occasionnel du magazine. Son titre était le suivant:

Erdogan et Poutine ne sont pas comparables

Diable ! me dis-je in petto, de quoi va bien pouvoir nous entretenir ce pauvre M. Hureaux, s'il s'interdit de comparer les deux personnages qu'il a pris pour sujets ? Je fus bien vite rassuré en m'apercevant que, les comparer, il ne faisait à peu près que cela, de l'incipit à la clausule. Et je compris alors que, tel un triste blogueux, M. Hureaux pensait que “comparable” est synonyme de “semblable”.

Dans cette même rubrique “petit pion de la parlure”, j'ai noté avec étonnement que Jean-François Revel ignorait le maniement du verbe “se départir”, qu'il conjugue fautivement comme “répartir” alors qu'il doit l'être comme “partir”. (Mais, en écrivant ce paragraphe, voici que je me demande si je n'ai pas déjà signalé ce fait étrange et un peu choquant par voie de blog. – M. Chieuvrou nous dira ça.)

dimanche 12 juin 2016

Le voleur dans la maison vide


Les copieux Mémoires de Jean-François Revel, qui portent le titre que je leur ai emprunté pour ce billet, sont une lecture nécessaire, agréable pour l'oreille car écrits dans une langue élégante et précise, titillante pour l'intelligence et réjouissante pour l'esprit, notamment en raison de l'humour qui s'y déploie partout, et qui se hausse parfois jusqu'à la pointe cruelle dans certains portraits, genre dans lequel l'auteur sait rendre son plaisir communicatif. La pointe, du reste, n'exclut pas la nuance du trait ni la profondeur du regard : on en jugera par ceux qu'il trace de François Mitterrand, de Luis Buñuel, du colonel Rémy, de Jimmy Goldsmith ou encore de Louis Althusser, pour n'en citer qu'un faible nombre. Avec les personnages qui lui semblent de moindre envergure, ou de plus consternante médiocrité, Revel peut se livrer à une exécution féroce en quelques lignes bien ajustées. Témoin ce qu'il dit (p. 580 de l'édition Plon originale) de Jean-Pierre Chevènement, nommé ministre de la Recherche par Mitterrand en mai 1981. Ce jour-là, ayant quitté la direction de L'Express depuis peu, Revel déjeune avec Raymond Aron (qui, lui, est toujours éditorialiste de l'hebdomadaire) et lui parle d'un article à ses yeux “pitoyable”, paru dans le dernier numéro. Il écrit ceci : 

« Il y était question de la récente réorganisation du Centre national de la recherche scientifique par le ministre socialiste, suivant les deux principes du Parti socialiste, c'est-à-dire d'abord l'application de critères idéologiques, ensuite la distribution des places aux amis. Le socialisme se croyait scientifique mais ne croyait pas que la recherche dût l'être. Le coup de force à la fois abêtissant et prédateur du ministre avait choqué les vrais chercheurs au point de provoquer plusieurs démissions réprobatrices. Le CNRS méritait, certes, une “révolution culturelle”, comme aimait à dire le ministre, Jean-Pierre Chevènement. Ce Lénine provincial et béat, rédacteur intarissable de tous les programmes et manifestes de François Mitterrand, appartenait à la catégorie des imbéciles qui ont un visage d'homme intelligent, encore plus traîtresse et redoutable que celle des hommes intelligents qui ont un visage d'imbécile. »

Cela dit, l'épineuse question du tabasco est toujours en suspens.

jeudi 9 juin 2016

D'où viens-tu, mystérieux tabasco ?


Ayant de lui l'image d'un homme sérieux, ne parlant jamais sans savoir, ni même par simple ouï-dire, j'ai tendance à accorder une foi de charbonnier à ce que je puis trouver dans les livres de Jean-François Revel ; vers qui, de toute façon, me pousse une sympathie spontanée, motivée par son patronyme véritable. C'est resté vrai pour ses mémoires, Le Voleur dans la maison vide – que je relis depuis hier avec une délectation sans mélange (et sur quoi je reviendrai peut-être dans les prochains jours) –, en tout cas jusqu'à la page 218 de l'édition Plon originale. Voici ce qu'on trouve, en cet ultime feuillet du chapitre IV du livre sixième (nous sommes en 1950, Revel vient d'arriver au Mexique, où il va enseigner durant trois ans) : 

« Le tabasco, ce jus de piments rouges qui sert à relever les bloody-merries [Revel orthographie ainsi, curieusement] et le guacamole (purée d'avocats), fut inventé et commercialisé, dans ses fioles si reconnaissables, par un Franco-Mexicain, Clemente Jacques […]. J'eus son fils comme élève, ce qui me valut de recevoir en cadeau assez de tabasco pour épicer tout le lac de Chapala si j'avais voulu. Par la suite, une firme agro-alimentaire américaine a racheté le brevet et changé la marque, en effaçant hélas ! la triomphale devise qui en rehaussait les étiquettes : « Esa si que pica! » (« Celle-là, oui, elle pique ! »).

Le problème est que, si l'on consulte la fiche Wikipédia de la sauce piquante en question, on y lit qu'elle fut inventée en 1868 par Edmund McIlhenny, un banquier du Maryland arrivé en Louisiane en 1840. Et l'on trouve reproduite, un peu plus bas, une publicité pour le tabasco datant du tout début du XXe siècle. L'affaire se complique encore lorsqu'on découvre qu'il existe bel et bien, encore aujourd'hui, une société mexicaine du nom de Clemente Jacques, spécialisée dans l'agro-alimentaire, et notamment dans la commercialisation de sa “fameuse recette” de piments jalapeños ; sauf que le Clemente Jacques éponyme aurait fondé sa maison en 1884, ce qui le met un peu âgé pour avoir confié son fils aux talents pédagogiques de Revel au milieu du siècle suivant.

Je crois que je vais me remettre au ketchup.

samedi 4 juin 2016

De la fiabilité de nos sens – et de notre entendement


Je suis tombé amoureux d’Édith Piaf aux alentours de ma quinzième année. Durant fort longtemps, lorsque j’écoutais sa chanson Les Amants merveilleux, je l’entendais, sans le moindre doute possible, évoquer une certaine Petite rue des airs ténus. Un jour, sans raison particulière ni disposition nouvelle identifiable, j’ai brusquement compris qu’il s’agissait d’une Petite rue déserte et nue.

Encore, dans ce cas, l’erreur restait-elle à peu près compréhensible, dans la mesure où les mots que je croyais entendre présentaient malgré tout un sens vaguement cohérent : on pouvait imaginer les rengaines d’un accordéoniste dans le lointain, ou le piano d’une jeune fille à l’étage d’un immeuble…

Le cas de mon père est plus étonnant. Lorsque lui parvenait aux oreilles, ou simplement à la mémoire, la chanson Luna Park, il suivait Yves Montand à la fête foraine en question, Dans le jour cru des longues zahartes. C’est moi qui, un soir, à la table du dîner, lui ai fait observer qu’il se promenait plutôt Dans le jour cru des lampes à arc. J’étais déjà adulte, alors, ce qui fait que mon père avait cru à l’existence de ses longues zahartes durant plusieurs décennies, sans en être plus que ça perturbé. « Ça m’a étonné les premières fois, répondit-il à ma question, mais je me suis dit qu’il devait s’agir d’une chose dont j’ignorais l’existence, ou le nom. Et puis, comme c’est ce que Montand chantait… »

En effet, une fois que l’ouïe, ou un autre de nos sens, est tombée dans une ornière de ce genre, elle ne peut plus en sortir, à moins qu’on ne l’en tire par la force : impossible d’entendre autre chose, impossible même d’envisager qu’il puisse se dire autre chose ; on échafaudera les explications les plus abracadabrantes si nécessaire, plutôt que d’envisager une éventuelle déficience de notre propre entendement. Mais, une fois que l’on a été détrompé, et que l’on a reconnu son fourvoiement, il devient tout autant impossible de réentendre ce qu’on avait cru d’abord.

Mes deux exemples – et chacun a les siens dans ce domaine – sont évidemment anecdotiques et ne tirent aucunement à conséquences. Il en va autrement dans le domaine des faits et de leurs conséquences, où les ornières sont encore plus profondes et s’en extraire beaucoup plus difficile ; certains êtres, d’ailleurs, y passent la totalité de leur existence, malgré les dizaines de dépanneuses et de tracteurs envoyés à leur secours. C’est que leurs ornières, étant de nature essentiellement idéologiques, leur sont devenues vitales, et qu’en sortir leur serait aussi douloureux que l’arrachement d’un membre. C’est ainsi que votre voisin communiste, malgré l’avalanche de preuves que vous lui présentez, continue de croire que le marxisme est une clé essentielle pour la libération de l’homme et sa félicité future ; et c’est pour la même raison que votre collègue d’extrême droite reste fermement assuré que les États-Unis d’Amérique ne songent qu’à asservir la totalité des pays de la planète, noyautés qu’ils sont, secrètement, par le lobby juif. (On notera au passage que votre voisin communiste peut très bien accomplir l'exploit, et il l'accomplit fort souvent, d'à la fois admirer un système totalitaire, de vouer aux gémonies une démocratie et d'être antisémite.)  Pour celui-ci comme pour celui-là, le voisin et le collègue, la petite rue de Piaf continuera d’être celle des airs ténus, et Montand se baladera éternellement entre deux alignements de longues zahartes.

lundi 30 mai 2016

Scène de rue avec trio d'enfants


Ils étaient donc trois, comme indiqué dans le titre, qui débouchaient d'une ruelle perpendiculaire à la mienne au moment où je parvenais à sa hauteur, me dirigeant vers la seule boulangerie de Pacy ouverte le lundi ; deux filles et un garçon, âgés de huit à dix ans : je ne suis pas spécialiste. Leurs propos, d'abord indistincts, devinrent brusquement compréhensibles à l'instant de notre réunion. L'une des fillettes disait : « En tout cas, moi c'est simple : je devrais pas le dire, mais jamais j'épouserai un noir. » Elle était elle-même la seule noire de ce petit ensemble.

Dernier printemps laborieux ?


Parce qu'il est beaucoup question de retraite, en avril

samedi 28 mai 2016

Laurent Joffrin, âne couronné


Dans le follicule subventionné qu'il dirige, Laurent Joffrin se fendait hier d'un article (signalé ici) d'une achevée sottise bien pensante, à propos de la bataille de Verdun. Il y écrit notamment ceci : 

Or, en France, en Allemagne, en Autriche, en Russie, aux Pays-Bas ou même en Grande-Bretagne, c’est-à-dire au cœur des mêmes nations qui se combattaient en 1916, les mêmes forces xénophobes sont à l’œuvre, jusqu’à remporter des succès angoissants.

On commencera par sourire de la (fausse ?) naïveté de l'auteur, qui semble stupéfait de ce que, lors d'un conflit long et sanglant, il puisse se développer parmi les peuples jetés les uns contre les autres des “forces xénophobes” ; alors qu'un gentil “vivre-ensemble” établi d'une tranchée à celle d'en face aurait été, c'est vrai, infiniment plus réconfortant. Mais ce n'est pas tout. Dès les premiers jours du conflit, en août 1914, les Pays-Bas ont affirmé clairement leur stricte neutralité et, de ce fait n'ont jamais engagé le moindre soldat dans la guerre, ni n'ont vu leur territoire occupé par aucun des belligérants. L'article du directeur de Libération s'intitule : Ne pas oublier la leçon de Verdun (ton de maître d'école, habituel chez Laurent le Mirifique) ; apparemment c'est l'ensemble de ses leçons sur la Première Guerre mondiale que M. Joffrin a oublié.

dimanche 22 mai 2016

Iron Sky, film nazilunaire


L'argumentaire était alléchant, nous y avons cédé. (Bien qu'il n'entre pas dans nos habitudes de regarder la télévision avant huit heures et demie du soir, mais les circonstances, en ce moment, sont particulières.) Donc, voici : en 1945, après l'effondrement germanique du dernier espoir de survie de la civilisation occidentale, les lambeaux du régime nazi se sont réfugiés sur la face cachée de la lune (Dark side of the moon, dans le langage adopté par ce chef-d'œuvre finlando-teuton, probablement pour un plus grand retentissement international). Il y ont construit un gigantesque complexe intersidéral en forme de croix gammée dextrogyre (ce qui est bien le moins), ainsi qu'un énorme vaisseau spatial baptisé Götterdämmerung (kolossal finesse) et destiné à reconquérir la Terre, ce qui est prévu pour 2018 : gare à vos miches. Rien que de très normal, donc, jusqu'ici.

Le film commence au moment où une mission spatiale, dont on ne comprend rien, barre en sucette et a pour résultat de larguer l'un de ses membres sur la falaise qui domine notre sympathique complexe séléno-hitlérien. Il est évidemment capturé (par des types en tenue SS mais avec masques à gaz puisqu'on est sur la lune, où il n'y a guère plus d'air respirable que dans les chambres à gaz de nostalgique mémoire). Le fait que ce cosmonaute soit noir ajoute évidemment à la perplexité de ces braves nazis, un peu déconnectés, depuis 70 ans, des réalités terrestres et des charmes du multiethnicisme.

Il y a un savant fou qui ressemble à Einstein, lequel refuse de croire que le smartphone du terrien inattendu est vraiment un ordinateur. Il y a aussi sa fille, une blonde gretchen qui donne des cours de nazisme aux enfants lunaires, à partir des cinq minutes du Dictateur de Chaplin où on le voit, sur fond de Lohengrin, jouer au ballon avec un globe terrestre, preuve indubitable que le führer voulait le bien de l'humanité. Sa rencontre avec le spatio-nègre crée chez elle une sorte de commotion racialo-sexuelle, qui va la conduire, une heure et demie plus tard, à devenir le porte-étendard à la fois de l'anti-nazisme et de l'antiracisme en acte (sexuel, toujours).

Après, l'affaire s'embrouille assez nettement, si je puis dire. On croise une présidente des États-Unis qui ressemble à Sarah Palin, sa première conseillère qui imite Bruno Ganz imitant Hitler dans sa résidence berlinoise souterraine, et deux ou trois autres de moindre importance ; et il y a une guerre terrible qui se déclenche, sans qu'on parvienne bien à comprendre qui frappe quoi, ni qui est contre qui. À un moment, deux nazis de-la-face-cachée arrivent sur terre (comme ils sont très cons, ils gardent leurs masques à gaz, ne sachant probablement pas que l'atmosphère est respirable), et on les surprend à feuilleter un magazine de cul. Ils trouvent curieux que les femmes, sur terre, n'aient pas le moindre poil là où en ont les femelles de la face cachée de la lune ; l'un d'eux note que, si par hasard elle ont conservé une certaine pilosité intime, celle-ci ressemble à la moustache de leur führer défunt (que Dieu l'ait en Sa Sainte Garde). Ils rigolent derrière leurs masques inutiles et conviennent que cela les excite quand même un peu.

À la fin, les gentils gagnent, la face cachée est violemment niquée, il manque un bon quart de lune, comme une pomme dans laquelle on aurait croqué ; et la blonde, devenue antinazie militante, parce qu'elle a finalement vu Le Dictateur en entier dans un cinéma du Bronx, roule des pelles lippues au cosmonaute divers, en lui promettant des lendemains qui batifolent.

vendredi 13 mai 2016

Le rap des vils et le rap des champs (d'honneur)


Pour une fois, on en reste tout ébaubi, la honte, l'humiliation et le ridicule nous auront été épargnés : contrairement à ce qui avait été ourdi, et sans doute parce que le calibre de cette couleuvre était encore un peu trop important pour les gosiers flasques de l'époque, le rapeur Machin Truc ne viendra pas encombrer de sa présence borborythmique les cérémonies du centenaire de la bataille de Verdun. On s'en réjouit, même si l'on sent bien que ce type d'avanies profanatrices est appelé à se reproduire et à se multiplier dans l'avenir le plus proche. Certains vont en revanche s'en affliger : ceux qui, en vertu (?) du racialisme névrotique qui les agite, se félicitaient hier à grand bruit de cette “reconnaissance” accordée aux combattants de la France coloniale, dont une doxa en parfaite contradiction avec la réalité historique veut que l'on n'en parle jamais, qu'elle soit depuis l'origine occultée. Ces ânes auto-couronnés ont évidemment tort : la venue du triste guignol pressenti eût été un crachat sur les tombes de tous les morts de la bataille, y compris ceux dont la couleur de peau fut la même que la sienne, pour la simple et forte raison qu'ils sont devenus, en tombant, indissociables à jamais les uns des autres.

À la réflexion, il aurait peut-être été intéressant de le laisser venir souiller ces champs de silence : qui sait si l'on n'aurait pas vu, alors, fouettés par quelque Victor Francen inconnu, les morts se lever tous ensemble de leur tourbe, comme dans le J'accuse de Gance, et leurs spectres piétiner solennellement les ludions invertébrés réunis autour de leur minuscule blasphémateur ? Ce n'est quand même pas tous les jours que l'on peut applaudir sans réticence au travail d'éviscération des morts-vivants.

mercredi 11 mai 2016

Dragueurs lourds, suivrons-nous d'ahan…


Tout le billet est à lire, avec lenteur, recueillement même, tant il est un concentré presque chimiquement pur de bigoterie néo-féministe, d'aigreur pro-pénale, d'auto-aveuglement immature et, finalement, d'incurable désarroi. Il est ici. Dès la deuxième phrase, se donne à voir une sorte de “panique conceptuelle”, si je puis ainsi jargonner. Relisons-la :

Nous avons énormément de mal à bien nommer les choses en matière d'agressions sexuelles parce que nos définitions ne prennent jamais en compte une chose ; le fait de ne pas tenir compte du consentement de la victime.

Madame Georgette Crêpe invente, ou au moins réhabilite, sans s'en apercevoir la phrase cacophonique : avoir du mal à bien nommer est déjà très joli, chez quelqu'un qui, pourtant, ne conçoit pas que le bien et le mal puissent avoir intimement à faire l'un avec l'autre ; ne pas prendre en compte le fait de ne pas tenir compte est encore plus beau ; la bouillie du sens atteint un parfait moelleux avec le consentement de la victime : somptueuse aporie.

Ensuite, tout l'effort de Mme Georgette Crêpe va consister à déblayer totalement le terrain, à repousser aussi loin que possible l'un de l'autre le bien et le mal, pour établir entre eux un désert barbelisé. Car dans l'univers de Crêpe, jamais aucune femme n'a fait mine d'accueillir avec froideur des avances masculines, soit pour préserver son image de fille “pas facile”, soit pour tester un peu les “motivations” du candidat. Jamais ! Ça ne se peut pas, ça ne doit pas exister. Si une femme dit “non”, c'est toujours un “non” intangible et éternel ; et si elle envisage de dire “oui”, elle est tenue de le faire immédiatement, d'une manière totalement dépourvue d'ambiguïté et de clair-obscur ; on le sent bien : l'idéal pour Mme Georgette Crêpe serait que les deux futurs partenaires signassent un contrat écrit en la double présence d'un huissier et d'une huissière.

La suite de ce long texte (les crêpes de Mme Georgette sont souvent très épaisses : on sent qu'elle ne pleure pas la pâte) pourrait être elle aussi décortiquée paragraphe par paragraphe, presque ligne après ligne ; à quoi bon ? Je n'ai pas toute la journée non plus… Le but, de toute façon, reste le même de bout en bout, même si notre dialecticienne croit varier ses prises de vue et ses angles d'attaques : il s'agit de coudre un très grand sac, que l'on nommera “agressions sexuelles” et d'y fourrer tout ce qui passe, depuis le viol en réunion jusqu'à la petite phrase qui pourrait vaguement faire penser, chez le mâle, à une légère insistance. (« Eh, M'dame, je peux t'offrir un café ? – Non, merci, c'est gentil, mais je suis pressée… – Allez, M'dame, juste un petit café : ça vous engage à rien ! » : c'était, en direct, un exemple d'agression sexuelle.)

La conclusion est trop prévisible pour être vraiment savoureuse ; la voici : 

Vos amis "draguent lourdement" ?  Stoppez-les.  Il n'y a pas de si, il n'y a pas de mais. On a tous et toutes connu de ces gens qu'on nomme dragueurs lourds car on n'ose penser que nos potes ou collègues sont des agresseurs sexuels.

Le message est limpide : ne pas être un agresseur sexuel vous-même n'est évidemment pas suffisant, ne pensez pas vous en tirer à si bon compte. Il va s'agir de revêtir l'uniforme de l'agent de police – ou la blouse du psy – et de faire rentrer vos amis dans le rang, après avoir dûment répertorié l'historique de leurs comportements intolérables. Et si ces dangereux prédateurs refusent d'entendre raison et de repasser dans le rang des dragueurs légers, nuageux, évanescents, impalpables, éthérés, alors il vous faudra vous transformer, pour le bien de chacun et du monde, en impitoyable délateur lanceur d'alerte : Mme Georgette Crêpe saura certainement vous indiquer la procédure.

mardi 10 mai 2016

De mal en pis


Aujourd'hui, 10 mai, c'est la journée où l'on est sommé de se souvenir de la traite. Et voyez comme le monde est harmonieux : les vaches ont justement fait leur apparition dans le pré dit “de derrière”. 

La traite, c'est aussi, apparemment, à quoi cherchait à se livrer un certain M. Baupin, lorsque ses mains ne se trouvaient pas occupées sur son clavier d'ordinateur : depuis deux jours, ses “victimes” se multiplient comme champignons après l'ondée ; elles étaient choristes dans le silence, elles le demeurent dans la pleurnicherie.

Avec cela, aucun blogueur n'a encore pris le temps de bafouiller le traditionnel billet à la gloire de la vieille momie qui, en des temps fort reculés, parvint au pouvoir ce jour-là. 

Mais les 10 mai sont bien encombrés, et on ne peut pas être partout.

vendredi 6 mai 2016

Washington Square, comédie de personnages


On entend dire fréquemment que Henry James (1843 – 1916) est le plus anglais des écrivains américains : ce n'est pas parce que tout le monde le répète que c'est obligatoirement faux. Les tenants de cette thèse font généralement valoir que le romancier a passé la plus grande partie de sa vie féconde à Londres et qu'il fut naturalisé anglais sept mois avant sa mort. Il reste néanmoins un écrivain américain, par l'acuité du regard qu'il porte sur la société de son pays natal (langage de journaliste : honte !), comme on peut le constater dans l'un des romans majeurs de sa maturité, Les Bostoniennes, dont je crois bien avoir déjà parlé ; et aussi par sa propension à plonger certains de ses compatriotes dans le bain de l'Europe aux anciens parapets, afin de voir quelles réactions vont se produire dans les deux sens : c'est ce qui se passe en particulier dans son Portrait de femme

Washington square est un roman à la fois très simple et complexe. Simple, il l'est par son écriture, vive et claire (ce n'est que des années plus tard que la phrase de James s'alourdira et se ramifiera, parfois à l'excès) ; il l'est aussi par son intrigue qui ne met en scène que quatre personnages : une jeune fille peu gâtée par la nature mais très riche d'espérances, son père, brillant médecin qui l'a élevée après la mort de la mère, la tante, sœur du précédent, vieille célibataire romanesque un peu folle, et, moteur de l'intrigue, le prétendant beau parleur et beau garçon mais désargenté. Aucun suspense ni coup de théâtre : dès les premières pages, on sait que le coureur de dot n'est rien d'autre que cela et que l'héritière va tomber dans ses filets ; en effet, tout se déroule exactement comme le lecteur le prévoit. Mais c'est aussi un roman complexe, en ce que ces quatre protagonistes ont chacun une personnalité ondoyante et diverse, en particulier le père et la fille, dont les rapports ne cessent de se modifier à mesure des chapitres, ou en tout cas d'être éclairés différemment par l'auteur. Ce sont des portraits superbement maîtrisés et fouillés, mais des portraits “en action”, les quatre personnages ne cessant de se révéler sensiblement différents, sous l'effet des chocs qui les jettent les uns contre les autres. Complexe aussi parce que James ne nous accorde pas la facilité de nous désigner les bons et les méchants, les généreux et les sordides, les intelligents et les stupides, etc. Chacun d'eux est un composé instable, mais tout de même homogène, de ces divers défauts et qualités, et aucun d'eux ne nous apparaît jamais comme tout à fait sympathique, ni complètement l'inverse. Le plus étonnant, peut-être, est que de ces diverses incertitudes qui forment la trame du roman, il ressort une impression de totale maîtrise psychologique : à chaque moment, même quand son premier mouvement est la surprise, le lecteur se dit que oui, en effet, le personnage devait faire ou dire exactement ce qu'il vient de faire ou dire, y compris lorsque lui-même semble s'empêtrer dans des contradictions qu'il ne contrôle pas ou peu. Il ressort de l'ensemble du roman une impression de fatalité certes pesante, mais où le drame et ses éclats sont toujours tenus en lisière.

mercredi 4 mai 2016

Vers le soir


Et surtout, il y a cette douceur, certains soirs, de paraître maîtriser le temps ; mieux : de le stopper ; un très court instant, en ce moment même. Catherine, récupérée souffrante et manchote, est allée se coucher, après deux larmes de whisky que le très-excellent Dr Pluton l'a encouragée à prendre. Comme elle ne peut, pour quelques jours, que dormir assise, je lui ai arrangé des montagnes d'oreillers,  et ce fut une répétition de l"époque assez proche où nous serons très vieux, si nous y parvenons ensemble. Le soleil s'attarde, l'obliquité de ses rayons incite évidemment à penser à la fin de toute chose, mais les derniers chants d'oiseaux semblent aller à l'encontre de cette vision naturellement pessimiste de notre vie humaine. Il est possible, pendant que j'écoute L'Offrande musicale, que Catherine grimace de douleur en tentant justement d'amoindrir celle qu'elle ressent par un mouvement millimétrique : je n'en sais rien, je suis ailleurs, loin, à deux pièces d'elle, avec cette puérile impression de veiller. Le vent léger vient de s'éteindre, tout se tait sauf Bach et le cliquetis de mes doigts sur ce clavier qui n'est pas le mien. Une sorte de paix s'étend sur le monde. Mais des bruits de moteurs, doucereux, me parviennent.

dimanche 1 mai 2016

À propos de la télévision (menus propos désagréables)


Michel Onfray devrait faire un peu attention : à devenir de plus en plus réactionnaire tout en continuant à se vouloir de gauche et “libertaire”, il s'est engagé dans un grand écart qui risque de le conduire tout droit au claquage des ligaments ; ce qui, à son âge, presque aussi avancé que le mien, est toujours fort ennuyeux. Dans sa chronique mensuelle, il chante les louanges de la télé-de-papa, et notamment de l'une de ses émissions les plus appréciées alors : La Caméra explore le temps, série de dramatiques historiques (on dirait sans doute docu-fictions de nos jours) diffusée de la fin des années cinquante au milieu de la décennie suivante. Il écrit notamment ceci : « Avec quelques autres dont Marcel Bluwal, Max-Pol Fouchet, Jean Prat, Pierre Dumayet, Pierre Desgraupes, Stellio Lorenzi a montré que la télévision pouvait être un formidable instrument d’éducation populaire, distrayant et intelligent. Avec eux le peuple pouvait être peuple et digne : ils pensaient édification et culture. Ceux d’aujourd’hui transforment le peuple en populace : ils pensent audimat et argent. La télévision est devenue une arme de destruction massive de l’intelligence. »

Je crois qu'Onfray se trompe ; non sur le fait que la télévision ait changé, bien entendu, mais quant aux causes de sa mutation. Il ne me semble pas que lorsque Jean Prat, par exemple, proposait, en 1961,  à huit heures et demie, une représentation filmée des Perses d'Eschyle, il pensait “éduquer le peuple” : il donnait simplement à son public ce qu'il le savait capable de recevoir et d'apprécier. Car, en ces années, un poste de télévision était un achat coûteux, ce qui le mettait hors de portée de la plupart des ouvriers et des paysans : la présence d'un téléviseur dans un salon restait un “marqueur bourgeois”. Il était donc logique, et même naturel, que les gens qui concevaient les programmes les adaptent au niveau culturel, réel ou supposé, de leur “cœur de cible”, ainsi qu'on ne disait pas. Cela le leur était d'autant plus, naturel, que ce niveau d'exigence de leur public correspondait en tous points au leur. On peut donc dire, en un sens, même si celui-ci n'était pas encore l'obsession qu'il est devenu par la suite, que les Lorenzi, Bluwal, Fouchet et autres se souciaient bel et bien de leur audimat, c'est-à-dire de leur audience, pour parler en français de cette époque. C'est lorsque le prix des postes s'est effondré, faisant d'eux des objets de consommation courante, qu'ils ont fait une entrée massive dans les appartements ouvriers et les maisons paysannes, entraînant une sorte de “mise à niveau” des programmes, laquelle me paraît tout à fait légitime : à partir du moment où des gens peu riches décident de dépenser une partie de leur argent pour acheter un récepteur, puis de payer la redevance annuelle, ils s'attendent à ce qu'on leur offre des programmes qui leur plaisent, et je ne vois pas au nom de quel impératif d'éducation, on irait les leur refuser. 

La télévision n'est pas devenue “une arme de destruction massive de l'intelligence”, mais est restée ce qu'elle était depuis son origine : le reflet à peu près fidèle de l'intelligence moyenne des gens qui en font consommation.

vendredi 29 avril 2016

Ciel fâché


Le ciel a brusquement haussé le ton, sa main s'est appesantie sans faiblir sur les toits et les faîtes ; l'orage a éclaté tout proche, tel un coup de théâtre, l'ordinateur s'est éteint et la lampe avec lui, sans doute à leur corps défendant ; les oiseaux se sont tus, hébétés, et nous aussi ; il ne restait que la mitraille sur les tuiles et le grand stroboscope de l'atmosphère ; plus, sur l'herbe frais taillée, les grêlons rebondissant comme un pop-corn céleste.

mercredi 27 avril 2016

Soixantaine, plan de départ et Cotentin


Il y a tout cela, dans le journal de mars.

mercredi 20 avril 2016

Les proverbes qui refoulent et les dictons qui puent


Il a tout à fait raison, ce bon Slobodan Despot : de notre grand sac à proverbes, dictons et autres adages, s'exhalent des puanteurs dont on se demande comment notre époque si délicate du naseau peut encore en tolérer l'existence. Au lieu de se passer le joint et de s'épouiller les uns les autres, les grands bâilleurs de fond des Nuits républicaines feraient bien de sortir les seaux et les moppes (québéquisme) pour s'attaquer à ces écuries d'Augias : ils auront de quoi frotter et récurer, dans cette grande nauséabondance lexicale. Il serait facile de proposer maint autre exemple, mais cantonnons-nous à celui de Despot : chat échaudé craint l'eau froide ; c'est de la plus obscène imprécation ! Car enfin, cessons un instant de nous focaliser sur ce malheureux greffier et sa mésaventure aquatique pour élargir le concept : qu'insinue-t-il, ce dicton, si bonasse de première apparence ? Qu'un matou ébouillanté une fois passera ensuite le reste de sa vie à se méfier même de l'eau froide ; dans le doute, si on peut dire. Est-ce que cette pusillanimité féline ne serait pas un peu amalgamiste sur les bords ? C'est comme s'il ignorait ce que nous savons, nous, êtres pensants, parfaitement : que 95 % au moins des étendues d'eau sont délicatement tièdes, d'un calme absolu, et ne demandent qu'à clapoter en excellente harmonie avec tous les chats de la création. Et il faudrait que ces mares, ces étangs, ces rus, ces lacs et ces rivières pâtissent éternellement d'un injuste ostracisme, sous prétexte qu'un jour, ce crétin à coussinets et moustaches a eu l'imprudence – bien blâmable au fond – de s'approcher un peu trop près d'une lessiveuse pleine d'eau bouillante ? Ce serait un comble ! On fait très bien, finalement, de tenir les chats en haute suspicion.

lundi 18 avril 2016

Le Moulin sur la Floss


Il est encore trop tôt pour parler de cette œuvre de George Eliot : commencée hier matin, je n'en ai lu qu'à peine deux cents pages sur les sept cents qu'elle comporte. Mais c'est que je n'en pouvais plus, ouvrant ce blog, de retomber chaque fois sur la une du fanzine communiste, avec l'olibrius débraillé et agressif qui s'y pavane. Donc, mieux vaut le buste pensif, douloureux même, de la grande romancière anglaise.

Sachant que Marcel Proust avait dit plusieurs fois, dans ses lettres, mais aussi, je crois bien, dans tel ou tel article écrit pour la NRF, son admiration pour Le Moulin sur la Floss, j'essaie de relire le roman “avec ses yeux” – toutes proportions gardées, il va de soi –, pour tenter de discerner ce qui a pu l'y séduire et quelle parenté avec sa Recherche on y trouvere éventuellement. Pour cette première partie (sur sept) que je viens de finir, et qui baigne dans un climat d'enfance pouvant en effet rappeler Combray, ma récolte n'est pas si mauvaise : j'ai coché trois ou quatre pages, en me promettant d'y revenir une fois le livre terminé. Le ferai-je ? C'est toute la question. 

vendredi 15 avril 2016

La contagion selon L'Humanité


Le camarade Gauche de Combat (Adolfo Ramirez pour les intimes) s'extasie sur cette une de L'Humanité, bulletin communiste financé par nous tous dans la joie pluraliste et la bonne humeur citoyenne. Il a raison, elle proclame tout ce qu'il y a à dire, avec une franchise telle qu'il paraît difficilement pensable que les folliculaires qui l'ont montée aient pu avoir conscience des vérités qu'ils laissaient échapper. Il y a d'abord, bien sûr, ce qui saute aux yeux du nouveau monde promis, c'est-à-dire ce jeune homme racailleux et pléthoriquement dentu, qui exhibe sa béance buccale mais interdit qu'on le regarde dans les yeux. Il y a aussi son geste qui, renforcé par l'agressivité de la mine, semble bien nous indiquer le chemin de la sortie, ou de l'exil, plutôt que la route fleurie conduisant à l'avenir radieux. Il y a enfin ce mot qui hurle si fort que personne, à la rédaction de L'Humanité, ne doit l'avoir entendu : ce qui se répand désormais, par les voies et les chemins du monde, c'est ce contre quoi il va bientôt devenir impossible de se protéger et, à plus forte raison, de s'immuniser : des germes.

mardi 12 avril 2016

Ici l'ombre


On entend souvent dire, et parfois d'un ton si docte qu'il semble n'admettre aucune réplique contradictoire, que les chats adorent le soleil. Il serait plus juste, et plus prudent, de se contenter de l'assertion suivante : la plupart des chats adore le soleil. Chez nous, la proportion tombe même à 50% : Boulou, la chose obèse que l'on peut contempler en relevant très légèrement les yeux, ne se couche jamais ailleurs qu'à l'ombre. Et ce ne peut être le fait du hasard dans la mesure où, s'il se trouve dans le jardin, on le verra changer de place à intervalles réguliers, afin d'échapper aux manœuvres sournoises de l'astre se déplaçant dans le ciel et de rester toujours à l'abri de ses rayons ; s'il a choisi la terrasse, exposée plein sud, au plus fort de l'après-midi, on ne le repèrera jamais ailleurs que dans le rectangle ombreux produit par la table de bois ; et, là encore, il bougera subtilement avec l'avancée des heures, à seule fin d'y demeurer.

On prétend aussi que les chats ont horreur de l'eau. En dehors du fait que j'en ai connu un qui n'aimait rien tant que sauter dans la baignoire pleine dès que son maître s'y trouvait (que de que, mon Dieu, que de que !), le même Boulou n'est jamais dérangé d'aller se coucher dans l'herbe haute lorsqu'elle est encore ruisselante de la rosée matinale. Heureusement, sur nos deux félins, l'autre semble à peu près normal.

mardi 5 avril 2016

L'affaire panama


Je dis : chapeau !

samedi 2 avril 2016

Les revenants fugitifs



Est-ce parce que nous avons passé l'essentiel de cette journée en compagnie de Matthieu et Marie-Adeline, ridiculement jeunes (ils ne semblent même pas s'en apercevoir), que nous nous sommes mis à évoquer après leur départ des fantômes plus vieux que nous, partiellement oubliés ? Possible. Nous en sommes arrivés à nous dire que la mort se déréalisait volontiers, lorsque les gens n'étaient plus dans la constante ligne de mire ; en tout cas la leur, de mort. Ce maquettiste de FD, par exemple, que tout le monde appelait Nunu, qui me paraissait déjà vieux quand je suis arrivé, et dont, avec une certaine consternation, je me suis aperçu que sa véritable identité m'était incertaine (Bernard Périot est le nom qui m'est finalement revenu, mais je ne jurerais de rien) : est-il vivant encore ou bien mort ?  Dans ce deuxième cas, comment le saurais-je ? Nous n'étions que collègues, c'est-à-dire à peu près rien : qui (et pourquoi ?) m'aurait averti de sa mort ? Se poser la question à propos de celui-ci fait immédiatement surgir dix ou vingt autres hommes ou femmes, dont le visage s'était estompé un moment, parfois beaucoup d'années. Sont-ils morts ? Sont-ils encore vivants ? Je mourrai moi-même sans le savoir, et eux non plus. Notre vie est ainsi peuplée de gens disparus, soustraits à l'écoulement de nos jours, dont le cœur bat peut-être encore, ou bien non, et dont nous ne savons rien.

mercredi 30 mars 2016

Retour de couches façon boomerang


Je sais que cette illustration a de quoi surprendre. 
Mais elle s'expliquera par la lecture du journal.

mardi 29 mars 2016

Fukushima ? Ni morts, ni cancers !


Ah, ils ont bonne mine, nos écolos de vaisselle, si même l'ONU commence à disperser leurs fantasmes rétrogrades façon puzzle ! À moins que les commissions scientifiques mandatées par icelle ne soient méchamment noyautées par le très-fameux et très-méchant lobby nucléaire. Dans le doute, les journaux français, à deux ou trois exceptions près, ont gardé un pieux silence sur cette information pourtant sensationnelle : à l'heure actuelle, cinq ans après sa survenue, l'accident de la centrale de Fukushima n'aurait entraîné aucune mort (par radiations) ; de surcroît, nulle augmentation des cancers, thyroïdiens et autres, n'a pu être décelée. C'est vraiment, des informations pareilles, à vous dégoûter du militantisme honnête.

dimanche 27 mars 2016

Les Belges ratent une marche



C'est toute l'époque qui se résume en deux actes ; un fichu miroir que l'on nous tend. Aujourd'hui, dimanche de Pâques, nos voisins immédiatement septentrionaux, du moins les plus atteints d'entre eux, avaient résolu d'organiser, dans les rues de leur capitale, une grande et belle “marche contre la peur” : on allait voir de quel bois on se chauffait, en Flandre comme en Wallonie.

Hier après-midi, les autorités belges ont annoncé que cette procession conjuratoire était annulée “pour des raisons de sécurité”, laquelle, on était au regret de le laisser entendre, n'aurait peut-être pas été totale. Du coup, les sans-peur vont rester sagement chez eux et adresseront leurs coups de menton aux Méchants devant leur écran plat. Peut-être certains marcheront-ils tout de même contre la peur, du salon jusqu'au réfrigérateur, avant d'allumer une petite bougie de couleur et parfumée sur la petite table en rotin transformée en autel votif.

On notera en outre que le ministre de l'Intérieur de par-là se nomme Jambon, ce qui constitue déjà une intolérable provocation envers les diverses communautés paisibles qui innervent  et vivifient ce sympathique pays.

mercredi 23 mars 2016

C'est décidé, je me fais progressiste


Donc, je suppose que, depuis hier, tous les gentils petits nounours en guimauve de la tolérance et des bisous dans le cou sont devenus Bruxelles, comme ils avaient été Charlie, puis trois ou quatre autres choses encore. #jesuisbruxelles : voilà qui fera joli dans les blogs, sur les touites, ou appendu aux murs virtuels, surtout assorti du dessin adorablement lacrymal de Plantu. Mais qu'on me permette de dire que je trouve l'expression encore un peu violente, et susceptible d'irriter nos frères-en-islam (qui, n'hésitons pas à le clamer, n'ont absolument rien à voir avec les dernières péripéties belges) par le rappel de la ville où s'accomplirent leurs exploits guerriers (mais dans lesquels ils ne sont absolument pour rien, n'ayons pas peur de le répéter). Par conséquent, pour manifester notre solidarité sanglotante avec nos amis d'outre-Quiévrain (langage de folliculaire sportif des années soixante), je propose l'adoption du slogan suivant :

#jesuischou.

Et la grande réconciliation pourra ainsi se sceller autour d'un plat agréablement fumant, riche en phytonutriments et en indoles, à condition toutefois que l'on ait pris grand soin de n'y point adjoindre étourdiment saucisses ni lardons.


dimanche 20 mars 2016

Descente de Tonnerre


J'ai beau, depuis une grosse douzaine d'heures, prendre l'idée par tous les angles, la retourner sur toutes ses faces, avoir désormais 60 ans me semble relever de la bouffonnerie la plus incongrue. Même les deux bouteilles de Montée de Tonnerre n'ont pu chasser cette impression de grande étrangeté.

mercredi 16 mars 2016

Journaux et correspondances

Je crois avoir toujours été attiré, chez les écrivains, par les à-côtés de leurs œuvres, c'est-à-dire principalement par leurs journaux et correspondances. Plutôt que et, j'aurais sans doute mieux fait d'écrire ou, car, à la réflexion, il me semble bien que les deux genres s'excluent mutuellement ; en bref, mais il y a forcément des contre-exemples qui ne me viennent pas à l'esprit pour le moment : la correspondance des diaristes n'est généralement pas passionnante (Léautaud) et les grands épistoliers (Flaubert, Proust) ne tiennent pas de journal – j'attends la contradiction sur ce point (Stendhal, peut-être ?).

Toujours est-il que journal et correspondance ne sont nullement équivalents, chacun présentant sur l'autre des avantages et des inconvénients. Le principal écueil du journal est bien sûr que l'écrivain qui le tient peut être fortement tenté de ciseler sa future statue plutôt que de s'y montrer “en vérité” : c'est plus ou moins le cas de Gide. Ce risque est bien moindre dans la correspondance, du fait surtout de la multiplicité des destinataires, qui fait que les mensonges ou omissions ou petits arrangements de l'auteur sont assez facilement détectables. Prenons l'exemple des lettres échangées par Flaubert et George Sand, dans les années soixante et soixante-dix. Du fait de l'amitié très réelle qui existe entre eux, Flaubert ne rechigne jamais à envoyer des gerbes complimenteuses à Sand dès qu'il reçoit et lit un nouveau livre d'elle. Or, on sait qu'en réalité le maître de Croisset n'avait aucun goût pour les romans de la dame de Nohant (style journalistique de province…) ; comment le sait-on ? Par les lettres qu'il envoie au même moment à d'autres correspondants, à qui il peut montrer le “fond de son sac” (expression flaubertienne) et dire à quel point le côté “bisounours socialiste” de son amie a tendance à lui agacer les gencives.

À l'inverse, la correspondance souffre d'une grave faiblesse par rapport au journal. Restons un moment avec Flaubert et Sand, puisqu'ils sont là. Dans l'édition de la Pléiade sont reproduites les lettres des deux protagonistes, et il y en a beaucoup, le plus souvent passionnantes, parce qu'émaillées de considérations littéraires souvent divergentes et donc éclairantes sur l'un comme sur l'autre. On y trouve aussi des ébauches de stratégie pratique, afin de savoir quand Flaubert pourra aller passer une semaine à Nohant, ou Sand débarquer pour quelques jours à Croisset. Quand enfin la réunion a lieu, le lecteur jubile et… et rien. Si Flaubert avait tenu un journal, on saurait ce qui se passe durant les soirées au coin de la cheminée où les deux écrivains parlent à n'en plus finir. Mais avec la correspondance, évidemment, c'est le trou noir. Ce n'est pas grand-chose, c'est entendu, on s'en remet facilement, et le dialogue se renoue dès que chacun a retrouvé son chez-soi. Mais, tout de même, c'est agaçant.

mardi 15 mars 2016

CNRS – SS

La couverture est si laide qu'on ne la trouve même plus sur Amazon : c'est le moindre défaut du livre. Peu importe par quels méandres j'en suis venu à rouvrir l'Histoire de la littérature française d'Albert Thibaudet : ce qui compte ce soir c'est la rage dans laquelle me met cette édition qu'en a donnée le CNRS en 2007. Si, à 17 ans, je m'étais mis en tête de ronéoter un fanzine gauchiste, je vous jure qu'il aurait contenu dix fois moins de fautes d'impression au centimètre carré que cette déjection parvenue entre mes mains. Je ne sais pas ce que valent les fonctionnaires de la science qui ronronne au profond de cette institution d'État, mais s'ils sont du même niveau de conscience professionnelle et d'aussi consternante compétence que leurs voisins de palier qui prétendent éditer des livres, il serait urgent de les passer par les armes. Pas une page, dans cet étron imprimé, où ne s'étale la preuve qu'aucune personne non mongolienne n'a jamais relu le texte de Thibaudet qu'on se proposait d'imprimer à vos frais de contribuables ; beaucoup de phrases finissent par en devenir parfaitement incompréhensibles. La ponctuation se livre à à une gigue si folle qu'elle paraît commandée par la baguette du Woland de Boulgakov. Si CNRS éditions décidait – que Dieu nous protège de cette catastrophe – d'éditer l'œuvre de Proust, la première phrase ressemblerait sans doute à ceci : Longtemps, me suis couché de bonne, heure. Au nom de quelle indulgence coupable laisse-t-on vivre les responsables de forfaits semblables ? Par quelle faiblesse incompréhensible refuse-t-on de rétablir la question médiévale pour des gens qui soumettent ainsi leur propre langue à la torture ? Et pourquoi la police ne met-elle pas tout en œuvre pour retrouver, et nommer bien haut, les responsables d'un aussi ignoble forfait ? Naguère, dans une nation ultramarine, un régime jeune et dynamique eut l'idée de rassembler dans un stade ses indécrottables opposants, afin de les passer plus commodément au fil de l'épée : ne pourrait-on, de même, regrouper ces assassins typographiques, et leurs chefs avec eux, dans un quelconque Bataclan parisien, avant de prier les habituels nettoyeurs de l'endroit d'y venir faire leur office ?

mercredi 9 mars 2016

Impossible ! C'est une vieille peinture italienne…

J'ai terminé juste avant le dîner – un gratin parfait – L'Éducation sentimentale : après cette troisième lecture (au moins), mon admiration pour ce roman est intacte. Je trouve notamment prodigieux d'avoir réussi à bâtir une œuvre aussi cohérente, solide dans ses moindres parties, alors que Flaubert l'a volontairement dépourvue de tout centre de gravité, du moindre pôle d'attraction un peu efficace, ne l'ayant peuplée que de personnages falots, velléitaires, ballottés par les événements, incapables de vouloir vraiment quelque chose, à l'inverse des personnages balzaciens. Admirable aussi de tisser ensemble sa “comédie” sur son fond historique, sans que se voie la moindre couture, les événements réels étant là essentiellement pour rendre perceptible l'écoulement du temps (le roman se déploie sur 27 ans), en marquer les ralentissements et les précipitations. Toujours aussi étonnante, bien qu'archi-connue depuis l'article de Proust dans la NRF en 1920, cette énorme faille temporelle qui sépare le dernier paragraphe de l'avant-dernier chapitre du premier du dernier (non mais quelle phrase, je te jure ! l fallait oser…), ce gouffre d'années qui s'ouvre entre : « …et Frédéric, béant, reconnut Sénécal. » et : « Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues. Il revint. Il eut d'autres amours encore., etc. » Et quel tour de force que de bâtir tout un roman autour d'un individu aussi pâle, aussi veule, aussi inintéressant que Frédéric Moreau ! À mon tableau d'honneur des personnages de roman antipathiques et méprisables, il figure à la meilleure place, juste à côté de Lucien Chardon dit de Rubempré – c'est tout dire.

lundi 7 mars 2016

Le style des journalistes modernes


Je ne voudrais pas faire mon Renaud Camus, mais enfin j'ai tout de même eu un léger sursaut en recevant, il y a une couple d'heures, le mail suivant :

Bonjour Didier,

Je suis journaliste pour France 2 et je prépare un reportage sur les grands-parents qui prévoient de garder leurs petits-enfants pendant les vacances de Pâques.

Je suis tombée sur un article de votre site internet : http://didiergouxbis.blogspot.fr/2012/04/les-grands-parents-chicoufs-cest-nous.html

Apparemment vous êtes concerné ? :)

A votre dispo pour en parler par téléphone !

Mes coordonnées : 06 ** ** ** **.
A très vite !
Leslie

Voilà donc comment s'expriment désormais les jeunes gens (car j'imagine assez mal une Leslie française et sexagénaire) qui font carrière dans la presse, ou au moins y prétendent. Je n'ai rien contre cette Leslie-de-France 2, mais je trouve un peu fort de café (ou Fort-de-France si elle est lyonnaise…) que, sous prétexte de n'avoir pas de nom de famille, elle décide d'emblée de me priver du mien : je suppose qu'il s'agissait, dans l'esprit de cette personne, de créer un climat super cool entre elle et moi – c'est manqué.

Mais, évidemment, la suite est encore plus savoureuse, puisque notre intrépide reporter a décidé, ayant besoin de mon éventuel témoignage, que c'était un honneur qu'elle me faisait et que, donc, c'était bien le moins que je l'appelasse et non l'inverse ; elle se contenterait, elle, de rester à ma dispo, ce qui est déjà, j'en conviens, fort aimable de sa part. Mais dispo pas trop longtemps tout de même (J'ai autre chose à faire, moi, merde, fait chier, quoi !), comme semble le souligner la sommation finale “à très vite”, assortie de son point d'exclamation, qui en augmente encore l'urgence.

J'espère malgré tout que la charmante Leslie sait ce que patience veut dire, si vraiment elle attend mon appel – lol.

dimanche 6 mars 2016

Guy Lux reviens, ils sont devenus fous !


Au fond, contourner les oukazes, anathèmes et intimations au silence des enragés de l'antiracisme pénaliforme n'est pas si compliqué ; il est même assez simple de continuer à parler et à rire par-dessus ou dessous les bâillons dont ils s'emploient à nous affubler : il suffit de s'adosser à leur écumante sottise et de s'en servir comme d'un levier. Prenons l'exemple de ces populations françaises de très fraîche date et de peu d'accointances, arrivées en cohortes serrées d'au-delà des sables orangés où est allé se rencontrer le père de Foucauld et où Saint-Exupéry manqua se perdre. Comme sont désormais frappés d'interdit, en tout cas d'opprobre, les mots qui jusqu'ici servaient à les désigner, à les discriminer, il conviendra donc de leur en trouver d'autres, qui présenteront d'autant plus de garanties de virginité qu'ils sont très innocemment revendiqués par ceux qu'ils n'avaient encore jamais désignés ; c'est ainsi que notre méphitisme inhérent prendra des parures de fleur d'oranger. Nous pouvons par exemple décider que ces populations d'outre-erg dont nous parlions serons désormais désignées comme : les Lyonnais ; pour une raison qui échappera à certains de mes lecteurs mais en fera sourire d'autres. Peut importe d'ailleurs que l'on comprenne ou pas le choix de ce nom : l'important est son adoption générale. Nous parlerons donc, désormais, d'invasion lyonnaise, de délinquance lyonnaise, voire du formidable et inné sens du rythme des Lyonnais, ou de leur capacité à courir plus vite que les non Lyonnais.

Évidemment – j'entends l'objection – qu'adviendra-t-il le jour où l'on voudra parler des anciens Lyonnais, ceux correspondant au sens primitif de ce mot ? Diverses solutions s'offrent : on pourrait les désigner comme des Croix-Roussiens, des Bellecouristes, voire des Perrachons ou des Canuzards (on évitera cependant de parler de population des Terreaux, la sonorité de l'expression pouvant prêter à confusion et nous valoir d'autres séries de procès). Mais je crois que le plus simple, pour désigner les natifs d'entre Rhône et Saône, serait de recourir à l'appellation de vieux Lyonnais, comme il y eut, dans l'Espagne de jadis, des vieux chrétiens. Simple et directe, elle présente en outre, cette appellation, l'avantage d'être facilement adjectivable : on parlera ainsi, tout naturellement, de la gastronomie vétéro-lyonnaise, soyeuse et chantante au bec, par opposition à la cuisine lyonnaise, qui a tendance à emporter la gueule. 

On fera tout cela en riant sous cape, attendant avec impatience et délices le jour où les habituelles officines lyonnaises prétendront nous interdire, par arrêts des tribunaux qui leur sont dévoués, de les désigner ainsi. Il nous restera alors à nous tourner vers une autre grande cité française, tout aussi arbitrairement désignée ; vu leur nombre, on n'est pas à la veille de voir se tarir les escarmouches intervilles.

jeudi 3 mars 2016

Gloire au bâtiment !


On aurait voulu goupiller l'affaire qu'on n'y serait jamais parvenu avec une précision telle. À trois heures et demie, au moment où je désengageais Liselotte de l'autoroute A13 pour la diriger vers Pacy, sonnait le téléphone portatif de Catherine ; c'était le peintre. Pour nous informer qu'il venait de terminer entièrement son chantier, c'est-à-dire le nôtre, et qu'il s'apprêtait à regagner ses pénates. Lui ayant demandé de nous attendre une dizaine de minutes, c'est lui-même qui nous a fait les honneurs d'une maison aux plafonds et aux murs rutilants, où pas un grain de poussière ni la moindre trace de peinture intempestive n'était décelable à l'œil nu. Il ne restait plus qu'à nourrir chats et oiseaux, et à mettre le riesling au frais ; ce que fis.

lundi 29 février 2016

S'avouer vaincu



Il faut parfois savoir se retirer du combat, lorsqu'on le sent par trop inégal, et se replier sur des bases même pas préparées à l'avance : c'est ce que nous allons faire dès demain matin et pour deux jours. Nous pensions être de taille à affronter le bloody peintre en bâtiment qui s'est mis dans l'idée qu'il lui fallait absolument, cette semaine, repeindre certains plafonds de la maison principale. Ayant débarrassé la plupart des meubles, cadres, bibelots, etc, pour les entasser ailleurs, hors des pulsions prédatrices de l'homme aux rouleaux (arriver jusqu'à mon lit est, depuis deux jours, une entreprise des plus délicates), nous nous jugions suffisamment forts pour survivre durant cinq jours dans la Case. Il n'en fut rien. Dès le milieu de la matinée, cependant que notre apocalyptique cavalier commençait à répandre dans la maison ruine, désolation et pestilence, nous avons décidé de fuir vers ces finis terrae normandes que constitue la pointe du Cotentin. J'ai choisi Barfleur pour la photographie, mais c'est à Valognes que nous établirons nos quartiers, dans cet hôtel. Retour mercredi soir si tout se passe comme prévu. Normalement, il devrait pleuvoir.

vendredi 26 février 2016

Un mois très Chouette


C'est par là que ça ulule…

lundi 22 février 2016

À titre personnel


Des circonstances extérieures particulières, qui deviendront explicites fin mars quand on lira le journal de ce mois-ci, m'ont conduit à reprendre le dernier roman paru d'Eugène Nicole, celui qui s'appelle Le Démon rassembleur. J'avais tenté, naguère, d'en dire tout le bien que j'en pensais ; puis, ma mémoire étant devenue ce qu'elle est, en tout cas la partie d'elle dévolue à la littérature, je m'étais empressé d'en tout oublier. Et c'est – phénomène un peu surprenant d'auto-alimentation – la lecture du billet que je viens de mettre en lien, oublié lui aussi, qui m'a donné envie de relire le livre dont il traitait. Nicole a placé cinq phrases en exergue, dont celle-ci, de Dany Lafferière, en premier : 

                                     Quand on a le titre, le plus gros de l'ouvrage est fait.
                                     Mais il faut quand même écrire le livre.

C'est exactement ce qu'il m'aurait fallu pour ouvrir le Chef-d'œuvre, dont on pourrait difficilement mieux et plus complètement circonscrire l'existence ; mais, bien sûr, j'avais également oublié ces quelques mots liminaires. D'un autre côté, m'en serais-je souvenu que la frustration eût été bien pénible, dans la mesure où je n'aurais probablement pas osé passer après Nicole en en faisant une sorte d'exergue au carré. Finalement, tout est bien.

dimanche 21 février 2016

L'appel de Jack London


Par quel enchaînement de circonstances, aussi stupide que néfaste, ai-je dû attendre le mois de février 2016 pour lire quelque chose de Jack London ? Et encore, sans Michel Desgranges, mon infatigable génie littéraire (qu'on ne trouve pas dans une lampe magique mais, plus généralement, dans son salon ou autour d'une table garnie de victuailles diverses), je serais encore aujourd'hui plongé dans cette dommageable ignorance. Car c'est bien lui, mon génie, qui m'a incité, la semaine dernière à lire Profession : écrivain, ensemble d'articles, de lettres, etc., de London, tournant autour de son expérience littéraire, aussi bien en tant que lecteur que comme auteur, que viennent de publier les Belles Lettres. J'ai été emballé, intéressé, amusé par la première partie du livre, celle dans laquelle London traite, avec un humour volontiers sarcastique, des “ficelles” du métier, des écueils et des bévues qui attendent l'écrivain débutant, etc. J'avoue que la suite, la partie purement critique, m'a moins convaincu. 

Ce fut néanmoins suffisant pour me donner le désir de pénétrer au cœur de l'œuvre, et je commandai aussi sec Martin Eden ainsi que L'Appel de la forêt. Le second étant fort court, et racontant une histoire de chiens, c'est par lui que j'ai commencé hier matin… et fini l'après-midi même : roman remarquable, où l'allégorie est renforcée par le fait que l'auteur connaît véritablement ce monde des chiens de traîneau dont il parle, que ceux-ci ne lui sont pas un simple prétexte. Catherine, quand elle l'aura lu, va l'envoyer à Gaston, son petit-fils. Mais même s'il est un enfant intelligent, éveillé et apparemment pris par le goût de la lecture, j'ai peur que ses huit ans soient encore trop peu nombreux pour lui faire aimer ce livre. Mais au fond, qu'en sais-je ? Il me semble bien me souvenir que, lorsqu'on est enfant, on n'est pas vraiment dérangé, dans les livres qu'on lit, par les parties qu'on ne comprend pas ; il y a, de ce point de vue, une sorte de fatalisme de l'enfance, période où l'on est plus ou moins habitué au fait que beaucoup de choses nous échappent, que c'est normal, qu'il n'y a pas lieu de s'en mettre martel en tête, que de toute façon on comprendra quand on sera grand. Et puis, je pense que c'est aux enfants eux-même de faire le tri dans les livres qui se présentent à eux, et certainement pas aux adultes qui les entourent et prétendent les gouverner. À peine fini celui-ci, je me suis plongé dans Martin Eden qui, dès les premières pages (les seules lues à cette heure) semble d'une toute autre facture, et pas du tout “pour enfants”. Il me semble y entendre comme un écho de Thomas Hardy, celui de Jude l'obscur. On verra si la suite de la lecture confirme cette impression – mais je crois que oui : après tout, le nom même d'Eden implique bien l'idée d'une chute.

mardi 16 février 2016

La réalité dépasse ma fiction



L'Amiral Woland m'a fait parvenir la vidéo ci-dessus, en me disant qu'elle lui faisait penser au Chef-d'œuvre de Michel Houellebecq. Les huit personnes et demie ayant lu le roman en question pourront vérifier à quel point son rapprochement est judicieux.

Judicieux et savoureux. Car enfin, ce n'est pas pour me vanter, mais je vais finir par passer pour visionnaire, au moins auprès de moi-même et de ma famille proche. Il y a une semaine, alors qu'un lecteur venait de me reprocher d'avoir forcé le trait en imaginant un couple de jeunes lesbiennes adhérentes du Front national, une enquête sondagière nous apprenait que les couples homosexuels votaient davantage pour ce parti que les hétérosexuels. Et voici que, maintenant, les Finlandais se mettent à créer des “commandos paillasses” comme de simples Cussimontains de souche : avouez qu'il y a de quoi prendre le melon.

samedi 13 février 2016

Journal du Chef-d'œuvre


En même temps que je commençais l'écriture du Chef-d'œuvre de Michel Houellebecq, le 15 novembre 2014, je décidais de tenir une sorte de “journal parallèle”, à qui, dans mon esprit, devait être dévolu tout ce qui concernait le travail désormais en cours : réflexions sur ce travail lui-même, ébauches d'idées éventuellement surgissantes, doutes, petites satisfactions, etc. Je l'ai abandonné à la fin de février, lorsque je me suis mis, insensiblement, à parler du roman dans le journal “normal”. Je me suis dit, ce matin, que ces notes prises durant trois mois et demi, pourraient peut-être intéresser les sept ou huit personnes ayant lu le roman dont il est question ; pour les autres, je pense qu'il est tout à fait inutile d'y aller voir. Enfin, bref, voici.