lundi 6 septembre 2010

Les voix de Jérôme Vallet (les mots, ça console et ça venge)

Plus je l'écoute et plus il me semble que Jérôme Vallet est un compositeur d'opéra. Parce que les voix sont maîtresses, dans chaque pièce. Voix humaines (intelligibles), voix semi-humaines (inintelligibles, soit par éloignement soit par l'utilisation d'une langue étrangère, soit encore par combinaison des deux), voix musicales ou “bruitales” (je n'ai pas de mot adéquat) qui, étrangement, sont bel et bien des voix par la manière dont elles s'enroulent à celles purement humaines, les soutiennent (parfois) ou au contraire les interrompent (plus souvent), les contredisent, sous-entendent autre chose que ce qui se dit – toute proportion gardée comme les leitmotive de Wagner contredisent les chanteurs, les protagonistes, le drame exprimé en mots.

Je ne connais presque rien de ce champ musical qu'on appelle “concret” ou encore “électro-acoustique”, mais du peu que j'ai écouté, il me semble que Jérôme Vallet est le seul à être un compositeur lyrique, en tout cas celui qui sait le mieux – comme je l'ai peut-être déjà dit – faire chanter les voix qui parlent, créer entre elles des contrepoints qui, eux-mêmes, disent des choses sans besoin de paroles (je ne suis pas tellement capable de m'exprimer plus clairement).

J'ai parlé tout de suite de Wagner. Et il me semble que la piste est féconde, dans ce jeu de lutte et d'interruption, de surenchère et de contradiction, de soulignement et de remise en cause, entre la voix et l'orchestre. On me dira qu'il n'y a pas d'orchestre, et même qu'il n'y a pas de voix, ici. Si, bien sûr, il y a. C'est juste que, dans cette musique-là, ce n'est pas l'orchestre et ce ne sont pas les voix qui expriment la musique, une musique préexistante ; mais la musique qui organise (et il y a "orgue", là-dedans, dans ce verbe) des voix pêchées ailleurs puis rassemblées, opposées, appariées, triolisées, quartettisées – et finalement orchestrées.

Il y a aussi des voix solistes. Identifiables (Carlos Gardel, André Dussolier, ....) ou non. Celles qui ne le sont pas peuvent l'être, selon votre degré de culture (cette musique est scandaleusement discriminante...), ou non. Mais ces voix-là sont toujours un cri, toujours, et jamais un cri d'allégresse, elles sont violentes et éruptives : elle rompent le tissu musical, elles déchirent ce qui a tant de peine à se tisser.

(Il faudrait aussi parler de l'humour qui parfois fait irruption – et même du burlesque, car il y en a.)

Mais il faut revenir à ces voix. Qui disent des choses mais, aussi, ne sont rien par elles-mêmes, ne valent que par ce contrepoint serré qui seul les fait chanter, même quand elles parlent, et surtout quand elles parlent, s'additionnent, semblent s'annuler alors qu'elles se renforcent, se multiplient.

Et enfin il y a ces courts passages de piano et d'orgue qui nous rappellent qu'il y a un compositeur, c'est un peu sa signature au bas du tableau, ces notes-là.

12 commentaires:

  1. Ben au moins une ref. de CD quoi!

    Pas si mal exprimée d'ailleurs la fonction contradictoire à l'œuvre dans le travail psychique de la musique!

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  2. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  3. Didier, je vous remercie beaucoup de cet éclairage très pertinent.

    Mon Dieu, être cité à côté de Wagner me fait froid dans le dos, tant la distance est grande entre ce génie et moi, mais je comprends néanmoins parfaitement ce que vous voulez dire.

    ("Les mots ça console et ça venge", vous avez trouvé d'où ça vient ? Je vous pose la question puisque vous avez presque tout identifié.)

    Pour ceux qui réclament un lien

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  4. Georges : non, je n'ai pas trouvé et ça m'agace ! La voix m'est pourtant très familière...

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  5. Le texte : un écrivain dont vous disiez du mal il y a peu. La voix, un comédien dont les initiales sont l'inverse des vôtres.

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  6. Gérard Depardieu ?

    Et Dumas pour l'auteur ? Ou Hugo ? Non, je dirais plutôt Dumas.

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  7. Albert Cohen pour l'écrivain, Gérard Desarthe pour le comédien.

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  8. Cela étant, je n'ai pas dit de mal d'Albert Cohen : juste de Belle du Seigneur...

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  9. Georges, vous avez bien eu mon mail ?

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  10. Oui, Catherine, je viens de vous répondre, pardon pour le retard.

    Juste de Belle du Seigneur, oui…

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