dimanche 26 septembre 2010

Quelque chose qui ne tourne pas rond

Très beau chapitre que celui intitulé Prêtres, dans le quatrième tome de La Grande Intrigue, de Taillandier. Il commence ainsi :

« Assez peu de temps, trois ou quatre mois peut-être, après son arrivée en tant que nouveau curé dans la paroisse de Vernery-sur-Arre, en 1967, le père Jean Noirac dut se rendre à l'évidence : il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. »

Le souffle de Vatican II est précisément parvenu à atteindre ce bourg imaginaire de l'Yonne, d'où part toute la pentalogie et dans lequel elle se déroule en grande partie – souffle que l'âge et la mauvaise volonté du curé précédent, le père Bordessoule, avaient pour un temps empêché de mettre à bas les coiffes des paroissiennes. Un peu plus loin, l'auteur introduit son motif, si je puis dire :

« Noirac était un petit homme gras, d'environ trente ans. Il était sérieux, sincère, de bonne volonté. Il considérait que la mission des prêtres était désormais de “réconcilier l'Église avec le XXe siècle” ; du moins avait-il loyalement accepté que ce fût là le mot d'ordre de son apostolat. En même temps, il avait des doutes. Le XXe siècle ! Le XXe siècle avait une façon qui n'était qu'à lui de parler du XXe siècle, sur un ton de gravité et d'importance. Le XXe siècle se faisait une haute idée du XXe siècle. Tout le monde aurait souri d'imaginer les gens de 1450, par exemple, s'exclamer : « Mais enfin !... Nous sommes tout de même au XVe siècle ! Voir des choses pareilles en plein XVe siècle ! » Au XXe siècle, on entendait couramment de tels propos, et personne ne souriait. »

Quelques pages encore, et cette notation à propos de la soutane :

« Avant, tout le monde savait ce qu'était un curé ; on en pensait du bien ou du mal, mais on savait. Sa silhouette noire, si souvent caricaturée, le posait dans le décor comme une référence ; il avait l'air d'un mot du dictionnaire se promenant avec sa définition. »

Le chapitre se clôt en 2008, lorsque le père Noirac est affecté à la formation des diacres et qu'il cède sa place à un prêtre africain, lequel devra courir d'une paroisse à l'autre, parce qu'il est seul pour en faire (sur)vivre douze ou quinze. Taillandier conclut :

« Bien d'autres choses le rendent tristes. En France, en 2008, on détruit des églises, on construit des mosquées. Impossible de dire la simple tristesse sans déclencher le feu roulant de lieux communs des journaux. Noirac n'est pourtant pas un croisé ni un brandisseur d'anathèmes. Simplement il n'était pas né dans ce monde et n'a pas été préparé pour ça. Il se réconforte et se soumet en se disant qu'avec le Christ, personne n'a jamais été “préparé pour ça” ni pour quoi que ce soit d'autre. Pierre, Jean et Jacques, et toute la clique, n'avaient pas été “préparés pour ça”. Jésus lui-même avait-il été “préparé pour ça” ? Avec le Christ, on n'est pas prêt. On n'est jamais prêt. Noirac le sait.
« Il se sait aussi atteint d'un cancer probablement incurable. Tout va s'achever pour lui. Une vie d'homme sera accomplie, usée, vidée, déversée dans le courant. Et personne ne pourra dire ce qu'elle fut.
« Il n'y a d'autre clef, mon Dieu, que celle que vous ne nous donnez pas. »

François Taillandier, Les Romans vont où ils veulent, Stock, pages 172 à 195.

Mais se préoccuper de ce que put être une vie terminée, disparue, simplement faire mine de s'y intéresser, est-ce que ce n'est pas déjà lâcher l'aveu un peu ridicule que l'on est resté coincé dans le monde d'avant ? Que le grand Maintenant se fabrique sans nous ?

24 commentaires:

  1. "Impossible de dire la simple tristesse sans déclencher le feu roulant de lieux communs des journaux."

    Très belle phrase ! Eu envie de la traduire, comme ça, ne serait-ce que pour voir comment traduire l'expression "feu roulant", qui, pour être attestée et même figée, évite tout de même (et fort justement) le cliché, l'alliance convenue. Après avoir négligé "offensive tactics" (la traduction littérale de la technique de combat nommée "feu roulant") puis penché pour "fierce fire", j'ai préféré l'adjectif whirling, qui, au moins, rend l'image du tourbillon. Ce qui donne :

    Unconceivable merely to say you are sad without sparking off the whirling fire of hackneyed phrases in newspapers.

    (Je sais, je devrais retourner préparer mon cours de traductologie au lieu de trolliser votre site...)

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  2. Ah, mais c'est qu'il y a quelques anglophones distingués, chez moi ! (En dehors de vous, veux-je dire.)

    Évidemment, j'espère que vous n'attendiez aucune observation circonstanciée de ma part, concernant votre traduction...

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  3. Je vais être quelque peu hors-sujet, Didier, mais figurez-vous que je pense comme Taillandier, si toutefois je l'ai bien saisi.

    Je considère en effet que l'une des premières entreprises de destruction de l'Eglise - laquelle Eglise ne mourra jamais, foi d'Esprit Saint... - se trouve dans l'Eglise elle-même : c'est Vatican II (CQFD).

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  4. Christophe : c'est possible, mais j'avoue être trop éloigné de l'Église pour me permettre d'avoir une idée sur la question. Enfin, une idée à la rigueur, mais un avis autorisé sûrement pas.

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  5. Il faut installer des sucettes noires pour indiquer les lieux où l'on portait soutane, qui ont disparu. J'aime beaucoup l'idée du mot se promenant avec sa définition, et plus largement le ton de ces extraits. Ils me mettent dans la situation curieuse et inconfortable de comprendre, sans partager.

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  6. Je me demandais d'où je connaissais ce nom. Le château Noirac c'est un Bordeau !
    http://www.concours-de-bordeaux.com/spip.php?page=fiche&lang=fr&idmillesime=42871
    J'ai du croiser la bouteille, je suppose…
    :-)

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  7. Ces extraits que vous nous proposez sont exellents!
    J'adore Sa silhouette noire, si souvent caricaturée, le posait dans le décor comme une référence ; il avait l'air d'un mot du dictionnaire se promenant avec sa définition. ».
    Ce que j'aime moins c'est le prêtre africain qui fait les 3/8 pour 10 pékins grelettant dans des églises vides, mais bon..
    Credo in unum Deum, Patrem omnipotentem, factorem caeli et terrae, visibilium omnium, et invisibilium.
    C'est celà qui donne de la gueule à l'eucharstie car enfin, nous sommes tout de même un peu du 15 ème siècle.

    Pour faire écho à votre avant dernier billet, et à ceux qui affirment qu'un autre monde est possible nous leur répondons oui: celui d'avant.

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  8. Ici aussi on trouve de bon extraits.
    Il serait en bonne compagnie avec Millet.

    Je crois que je vais me laisser tenter.

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  9. @ Christophe :
    Tout à fait d'accord avec vous : Vatican II est la réforme, depuis longtemps préparée en loges, pour signer de l'intérieur l'arrêt de mort de l'église. C'est la suite d'un mouvement de fond déjà dénoncé par Léon Bloy. Voir à ce sujet le texte terrible de La Salette (l'église sera éclipsée...).

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  10. Lecture hautement recommandable : on peut, je crois, se laisser tenter.

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  11. Christophe, Solko,

    Vatican II est une réforme que la majorité des pratiquants approuvent encore.

    Je suis heureux de ne pas suivre la messe en latin (cela n'empêche pas de chanter le Régina Caeli), content de ne pas m'agenouiller pendant l'eucharistie et de ne pas tirer la langue pour recevoir l'ostie...

    Le problème du catholicisme, ce n'est pas du tout Vatican II, c'est que face à la perte de spiritualité, les fidèles restent démunis, cloitrés dans leur Eglise. Il s'agit moins pour eux de se renier que de s'affirmer.

    L'Eglise a cessé d'être un état omnipotent, Vatican II a responsabilisé les fidèles, à eux de rendre à l'Eglise ce qu'elle leur a donné. L'important demeure : les Evangiles. Et leur vérité supporte toutes les réformes ou toutes les traditions.

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  12. Il est content, Dorham. (Agenouillez-vous, mes frères.)

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  13. Non pas content, mais heureux. Je n'adhère pas à je ne sais quelle fraternité sacerdotale à la noix.

    Je suis toutefois CONTENT que ceux-là soient maintenus à distance. Il le mérite.

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  14. Quoique baptisé, je ne suis pas chrétien: j'ai vogué vers d'autres cieux.
    Néanmoins, je suis un mystique: un pur un dur, qui sent sous les bras.

    J'ai assisté une fois à une messe de Pentecôte en latin, alors que ma foi était déjà faite... eh bien je pense que si j'y avais assisté avant, je n'aurais pas quitté le troupeau. Pourquoi?
    Parce qu'au sein du catholicisme, j'aurais toujours pu gloser et disputer des Evangiles, histoire de me les approprier et ma foi aurait été intacte, mais surtout, c'est mon côté mystique qui aurait été satisfait, mon goût pour les thaumaturge et ma prédilection pour l'ésotérisme et la foi quand elle est mystères.

    En fait, si je ne suis plus chrétien, ce n'est pas par rejet d'un dogme où, finalement, chacun peut y trouver ce qu'il cherche. Non! C'est parce que plus rien ne satisfait mon goût de la mystique depuis Vatican II.

    La religion n'est pas là pour se rendre compréhensible au commun, pour s'abaisser à lui parler un langage qu'il comprend. La religion est là pour attirer l'homme vers l'immanent, vers l'altitude et le vertige de l'incompréhensible.

    Mais je prêche pour ma paroisse et je comprends que d'autres y cherchent d'autres choses.

    Laurent l'Anonyme

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  15. « La religion n'est pas là pour se rendre compréhensible au commun, pour s'abaisser à lui parler un langage qu'il comprend. La religion est là pour attirer l'homme vers l'immanent, vers l'altitude et le vertige de l'incompréhensible. »

    J'aurais peut-être écrit transcendant à la place d'immanent, mais je suis d'accord avec le reste de vos deux phrases.

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  16. @ Doram : Vatican II a vidé les églises. Le catholicisme, devenu une sorte de bien pensance sociale, a en effet, comme le souligne Anonyme, abandonné son mysticisme, ses fondamentaux, son originalité. Songez que Jean Paul II est allé jusqu'à embrassé le Coran dans son souci maladif d'œcuménisme. Et que bientôt, des catholiques applaudiront à la construction de mosquées...
    Du bon boulot. Et encore une fois, bien penser en loges.

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  17. "« La religion n'est pas là pour se rendre compréhensible au commun, pour s'abaisser à lui parler un langage qu'il comprend. La religion est là pour attirer l'homme vers l'immanent, vers l'altitude et le vertige de l'incompréhensible. »"

    "J'aurais peut-être écrit transcendant à la place d'immanent, mais je suis d'accord avec le reste de vos deux phrases."

    Le Christ parlait sans aucun doute en martien...

    La base du christianisme, c'est Dieu prenant chair, Dieu s'abaissant justement au niveau de l'homme, jusqu'à mourir tout comme lui, c'est Dieu se révélant, Dieu s'expliquant, Dieu s'annonçant. Dieu lavant les pieds de ses disciples et demandant à ses disciples de faire la même chose les uns envers les autres. Le Christ a parlé et a utilisé pour ce faire une langue simple, directe, il s'est explicité longuement, y compris après la résurrection, par le biais de paraboles, d'allégories, pour nous dire ce qu'il était et l'espérance qui nous était donnée.

    La vie du Christ est tout cela, en aucun cas une sorte d'énigme nébuleuse pour triper (sans ironie) tout seul dans son coin.

    Cette religion est essentiellement dialogue. Elle est toujours transcendance (la prière existe, la musique pieuse existe) mais elle est aussi message, et témoignage. Avant tout. Chaque chrétien est d'abord un témoin. Et "missionné" pour cela.

    Laurent, je comprends votre propos, et je le respecte. Je le comprends d'autant plus que vous avez changé de religion. Je trouve que, compte tenu de ce que vous attendez, c'est un choix absolument logique.

    ----

    Solko,

    "Le catholicisme, devenu une sorte de bien pensance sociale..."

    C'est vrai, le Christ dit que l'individualisme, c'est chouette, que les pauvres peuvent crever, que les étrangers on les emmerde...etc... C'est tout dans les Evangiles, y a qu'à lire.

    Je crois que vous vous trompez de coupable. Les Eglises se sont vidées parce que l'athéisme et l'agnosticisme ont gagné du terrain. Remettez la messe en latin, du rite en veux-tu en voilà, ils ne reviendront pas. Encore moins, aurais-je tendance à dire.

    Ce procès est un mauvais procès, c'est un constat biaisé, basé sur une idéologie et un mensonge.

    Voilà une vérité. La majorité des individus nés en 50 n'ont pas fait baptiser leurs enfants et ils ont agi de la sorte parce que l'époque voulait cela. Vatican II n'a pas créé Mai 68, réveillez-vous.

    En revanche, ce que l'on constate, Solko, c'est que chaque année, il y a de plus en plus d'adultes qui demandent à recevoir le baptême. Ceux-là contredisent votre propos. Ces enfants non baptisés reviennent, seuls, malgré leurs parents, parce que la vérité des évangiles les atteint, parce qu'il répondent à l'appel qui leur est fait (et non l'inverse comme croit le comprendre Georges quand il évoque la prière).

    Ce que vous dites est également grandement contredit par le simple fait que partout dans le monde les églises évangélistes gagnent des fidèles de plus en plus nombreux. Or, leurs pratiques sont encore plus dépouillées, leur lecture de la Bible et des évangiles deux fois plus simples, voire proprement littérales. Elles sont enfin deux fois plus prosélytes.

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  18. J'adore quand Dorham nous prodigue ses leçons. Un demi-savant comme ça, qui noie le poisson chrétien dans une pissotière saumâtre, ça vaut le coup de nez.

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  19. Georges : vous dites pissotière, c'est à cause de l'urine dans les violons ou bien c'est un souvenir personnel ?
    :-)

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  20. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  21. Georges, va falloir que tu sois un peu meilleur que cela... Faire un poil mieux, je veux dire, mieux que de la citation faussement inspirée de Julien Green.

    "Hier, j'ai appelé Dieu au téléphone et il a répondu, c'est miraculeux."

    Tu devrais devenir bouddhiste, ça te conviendrait nettement mieux comme religion.

    ("on peut faire dire ce que l'on veut au silence" - je suis sympa, je te donne le titre de ta prochaine symphonie)

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  22. Cela dit, Georges, en VRAI CHRETIEN, de ma pissotière, je te pardonne.

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  23. Tout bien réfléchi, Dorham, je reconnais que je ne suis pas un VRAI CHRÉTIEN. Si LES VRAIS CHRÉTIENS vous ressemblent, il va de soi que je ne peux pas être UN VRAI CHRÉTIEN.

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