La tragédie a, entre autres, la caractéristique de ne laisser aucune place à cette notion que nous appelons faute de mieux le suspense. Elle procède de la fatalité, de l'anéantissement inéluctable par des forces supérieures : dieux, caractères ou passions. Pour s'exprimer en langage d'aujourd'hui : dès la première scène, le spectateur sait que « tout ça va mal finir ». Si, chez les Grecs anciens, les dieux jouaient le rôle prépondérant, c'est à Corneille qu'il revient d'avoir donner sa grandeur à la tragédie de caractères, avant que Racine ne vienne établir celle des passions. Mais c'est aux frères Coen que l'on doit d'avoir, sinon inventé, du moins superbement illustré ce que l'on pourrait appeler la tragédie de la connerie. Acte de naissance : Fargo, le film, en 1995.
Mais c'est de la série que je compte parler un peu. Si les scénaristes de la première saison se sont assez largement appuyés sur le film originel, ceux de la seconde ont créé une histoire entièrement originale, bien que liée organiquement à la première et se déroulant dans les mêmes lieux enneigés et plats, entre le Minnesota et les deux Dakota. Dans l'une comme dans l'autre, d'emblée, tout le monde comprend que la plupart des personnages qu'il découvre dès le premier épisode courent à la perte, et que c'est leur profonde bêtise qui va se charger de les y mener, souvent en s'exaspérant en une sorte de démence “à bas bruit”. De fait, chaque réflexion qu'ils font, chaque mensonge qu'ils échafaudent, chaque initiative qu'ils prennent pour tenter de redresser leur situation ne font que les engluer un peu plus dans le marécage qui, à la fin, va les engloutir et les étouffer. La connerie les guide en même temps qu'elle les aveugle, et le phénomène est valable aussi bien pour les “gentils” que pour les “méchants” : la connerie, tout comme la mort, traite ses proies avec un louable sentiment d'égalité, voire d'équanimité. Du reste, et c'est l'une des caractéristiques de Fargo, les gentils ne le sont jamais autant qu'ils paraissent l'être de prime abord, ni les méchants ; sans doute, justement, parce que leur connerie commune a tendance à araser tout ce qui pourrait les différencier par ailleurs. Seuls les deux policiers faisant pivot (une femme dans la première saison, et son père, vingt-sept ans avant, dans la seconde) échappent à cette course à l'abîme ; non qu'ils soient beaucoup plus intelligents que leurs concitoyens, mais parce que, chez eux, la connerie naturelle est tenue en lisière, contrecarrée dans ses plans, par une obstination patiente les poussant vers la découverte de la vérité.
Doit-on préciser que l'histoire elle-même est parfaitement écrite, et que les réalisateurs tirent le meilleur parti de ces paysages presque uniformément blancs, où rien ne vient accrocher l'œil ni distraire l'attention ? Il résulte de ce décor que les personnages semblent jetés sur le terrain le plus neutre possible – presque comme s'ils jouaient devant un rideau de scène uniforme ou un “fond vert” de cinéma –, afin de laisser le champ parfaitement libre, au propre comme au figuré, à leur puissant moteur commun : la connerie. Mais il faut dire un mot de ces personnages et des comédiens qui les incarnent. Si les deux volets de la série, malgré l'action et les violences copieuses, peuvent parfois paraître un peu lents, c'est parce que les protagonistes ont tous, à des degrés divers, de grandes difficultés à s'exprimer, à traduire en mots ce qu'ils parviennent péniblement à penser et qui est presque toujours “à côté de la plaque” et provoquant d'irrésistibles effets d'ironie. On devrait, à leur sujet, retourner Boileau : Ce qui se conçoit mal s'énonce péniblement, Et les mots pour le dire viennent difficilement. Et c'est en quoi les acteurs choisis sont tous excellents, certains même prodigieux, qui ne sont pas forcément les “têtes d'affiche” (Billy Bob Thornton, Kirsten Dunst, Adam Goldberg, Keith Carradine, Ted Danson…) : ils parviennent à éteindre leurs regards, à donner de l'hébétude à leurs sourires, à blanchir leur voix, bref : à prendre cette apparence de poupée mécanique et impuissante que peuvent avoir les humains lorsqu'ils sont manipulés par une force incommensurable avec la leur, comme c'est le cas, par exemple, dans les grandes danses macabres des peintres médiévaux.
Série recommandable, donc ? Oui, hautement. Aussi bien la saison seconde que la première. Et ce peut être l'occasion de revoir le film initial des frères Coen, remarquable lui aussi : une véritable trilogie de notre sainte mère la connerie.


































