mardi 9 août 2011

Mais puisqu'on vous dit que l'antisionisme n'a rien à voir avec l'antisémitisme, bordel !

« D'ailleurs, autant les Palestiniens sont ouverts et accueillants, autant les Israéliens "officiels" (donc juifs) ne peuvent s'empêcher d'être arrogants, brutaux, attachés à l'argent. Le fait saute aux yeux tout de suite, même si l'on arrive avec un esprit neutre et sans aucun parti pris. Ce n'est certainement pas leur faute, ils sont conditionnés ainsi. »


J'ai trouvé ça en allant, comme chaque matin, m'agenouiller devant la Sainte-Étable… C'est extrait d'un commentaire de Lou Ravi, jamais décevant, mais je vous recommande chaleureusement le long billet de la Vieille Crapule qui l'a suscité. Tout cela vous a un petit parfum “presse française des années trente” qui ne pouvait que charmer un passéiste dans mon genre, on s'en doute bien.

lundi 8 août 2011

Au Mont Saint-Michel, la galette ne se partage pas


Faute de films possibles ailleurs – les mois d'août sont durs… –, nous nous sommes hier soir résignés à Capital, sur M6, chaîne dont nous nous tenons d'ordinaire aussi éloignés que faire se peut. Quatre reportages “estivaux” (l'été, les Français sont tous des esti d'veaux), dont un sur le Mont Saint-Michel – magnifiquement mis en valeur ci-dessus par le talent de l'Irremplaçable –, vu bien entendu sous ses aspects économiques. On y a appris notamment que le Mont, ou plutôt ses à-côtés commerciaux, rapportait environ 80 millions d'euros par an, lesquels se partageaient entre une dizaine de familles qui mettaient un soin particulier à ne jamais laisser la moindre boutique tomber entre des mains non montoises.

Les étrangers en question, avons-nous appris de l'un des restaurateurs solidement implantés dans la rue aux œufs d'or, se répartissent en deux groupes : les trois millions de touristes annuels, qui sont les bienvenus ; et les quelques investisseurs qui aimeraient bien profiter du pactole mais qui sont repoussés à coups de fourche ou peu s'en faut.

Ceux-là, les Montois les appellent des hors-venus. Et font alors tout ce qu'ils peuvent, toujours avec succès, pour les transformer immédiatement en hors-va-t-en, si je puis me permettre.

On se doute que l'expression m'a ravi et qu'un élan de sympathie solidaire m'a spontanément poussé vers ces braves cousus d'or ; et nul ne s'étonnera si je prétends avoir tout de suite vu quelle acception très élargie on pourrait attribuer à leur si heureuse formule.

dimanche 7 août 2011

Les blogauches s'ennuient le dimanche…


Je me suis souvent demandé comment un blogueur de gauche faisait pour occuper sa journée du dimanche. Non, non, ne riez pas : c'est une vraie question. Déjà, on sait qu'il ne lit pas de livres – puisque de gauche. Il n'a pas non plus la possibilité d'éplucher la presse de son bled, dans la mesure où il n'y a pas, ou presque pas, de quotidiens le dimanche. Si le temps s'y prête, il peut toujours faire quelques pas avec Mamour en direction de cet avenir radieux qu'il a toujours en ligne de mire, et en profiter pour passer chez Ikéa acheter de nouveaux tapis de salle de bain, puisque ces salauds de capitalistes libéraux sont ouverts le jour du Seigneur ; mais bon : le temps ne s'y prête pas, pour l'heure. Il ne peut pas non plus aller au putes, puisque la prostitution est une honteuse exploitation du corps de la femme. Alors ? Évidemment, il y a toujours le bistrot d'en bas, et j'en connais qui y sacrifient volontiers. Mais enfin on ne peut pas y passer sa vie non plus, de peur de se bloquer une cirrhose qui viendra enrichir les ignobles laboratoires pharmaceutiques, lesquels testent leurs nouveaux médicaments sur de petits nègres crevant la dalle en situation de malnutrition en voie de rassasiement. Pas davantage question de travailler plus pour gagner plus : il est au chômage longue durée. Ou prof.

[À propos de ce mot, prof, je me demandais l'autre jour si les camarades enseignants – obsédés par les nains jusqu'à en deviner au plus haut sommet de l'État – ne le revendiquaient pas avec autant d'empressement que dans l'espoir que l'on ne les prît point pour Simplet.]

Bref, à l'instar des enfants de Charles Trenet (un petit bonjour à Marie-George au passage), les blogauches s'ennuient le dimanche. Sauf quelques-uns qui, aujourd'hui même, se sont trouvé une nouvelle activité, ô combien passionnante et utile.

Ils envoient un signal fort aux marchés.

Si vous ne me croyez pas, allez voir ici ou ou ailleurs. Et la liste est loin d'être limitative, Blogauche aimant se rendre au marché en troupeau, sous la houlette de son bon berger.

« Dis donc, Mamour, et si on envoyait les gosses porter un signal fort aux marchés ? Ça nous laisserait le temps de tirer un petit coup avant que ta mère n'arrive pour déjeuner… »

samedi 6 août 2011

vendredi 5 août 2011

Béni sois-tu, carillonneur

Ce n'est pas loin d'être le premier son dont je me souvienne, hors la voix de ma mère et de mon père, j'imagine. La première musique, en tout cas, c'est sûr. Le carillon. Nul besoin de préciser, dans la famille de ma mère, l'ardennaise, de quoi on parle : de ce caisson de bois sculpté qui, de mémoire de génération, a toujours trôné à gauche du buffet (vu de la porte), dans cette cuisine à quoi, finalement, pourrait bien se résumer mon enfance – en tout cas l'envie que j'en ai encore.

J'ai écrit “génération” au singulier, car il s'agit de la mienne, celle des petits-enfants, celle dont je suis l'aîné absolu (fils aîné de la fille aînée). Il est très mystérieux de savoir pourquoi et comment un couple est plutôt un fondateur de lignée qu'un continuateur, alors même que la chose ne souffre aucune contestation. René et Suzanne, mes grands-parents, étaient des fondateurs. Mes parents (et mes oncles et mes tantes…) sont des continuateurs ; et nous-mêmes, les petits-fils, les cousins, des liquidateurs de ce qui fut. À partir de nous, tout repart à zéro (et personne ne trouve ça drôle). C'est ainsi de tout temps, je pense – sorte de cycle, qui doit bien dépendre de quelque chose, mais de quoi ?

Néanmoins, éparpillement ou non, nous avons ceci, les cousins et cousines, en commun : le carillon ; que les plus vieux (dont moi) ont connu dans cet univers entier et doux qu'était la cuisine du boulevard Fabert, et les autres ailleurs, dans une autre maison – mais il doit leur être aussi cher, je suppose.

J'ai posé le premier mes griffes sur cet objet imposant, immobile, sonore, argentin et incongru. Incongru parce que mes grands-parents, sauf vers la fin de leur vie (phrase scabreuse, puisque Suzanne est encore vivante, à l'heure où je…), n'ont jamais eu plus d'argent qu'il n'en faut pour nourrir leur nombreuse marmaille, et que le carillon n'a pas été acquis à l'économie : je voudrais, aujourd'hui encore, que vous le voyiez et l'entendiez. À quoi, en 1950, qui est à peu près sa date de naissance, ou au moins d'achat, a-t-il correspondu ? Tout le monde en ignore, ma mère y compris. Devait-il présider à la naissance de cette défilongée de petits-enfants dont je fus le premier ? J'ai du mal à le croire : je connais bien René et Suzanne – pas trop le sens des symboles.

Il n'empêche que ce carillon fut, et moi aussi. Un jour, ou un soir, et je ne sais plus quand, et ma mère non plus je le crains, la conversation virant sur des bords alors sans danger, j'ai dit ceci : « Quand vous serez morts, moi, j'aimerais bien avoir le carillon ! » C'était presque une plaisanterie, alors, tellement nous étions tous loin de la mort. Et René a dit : « Tu l'auras, mon gamin, tu l'auras ! »

Personne d'autre ne m'a jamais appelé “mon gamin”, évidemment. René appelait tous ses petits-fils “mon gamin” (et je me rends compte que j'ignore tout à fait comme il appelait ses petites-filles, mais bon) – mais j'étais le premier. J'étais aussi, je crois, le seul qui lui réclamait dix fois fois par jour de lui chanter cette chanson, que l'on doit je suppose retrouver facilement : « Le bon vin m'endort, l'amour me réveille… »

Donc, ce jour très ancien, il a été admis que le carillon devait me revenir. Lorsque René est mort, en 1993 si je me souviens, il ne s'est rien passé, puisque Suzanne était toujours vivante. Ensuite, longtemps après, on est entré dans cette période où les vieux deviennent très vieux, puis excessivement vieux, puis… plus tellement là.

Le 4 juillet dernier, à Sedan, c'était la première fois depuis longtemps que je voyais mes parents seul – Catherine étant restée à la maison. Et le hasard a voulu que ce soit ce jour-là (avec un empressement et un enthousiasme auquel je m'en veux un peu de n'avoir pas répondu tout de suite) qu'ils m'aient, mes parents, entraîné dans leur sous-sol pour me montrer ce qu'ils avaient de précieux à me donner : le carillon.

Il est désormais au mur, comme il se doit. On l'a accroché au-dessus de mon fauteuil. Il sonne tous les quarts d'heure. Entre deux sonneries, il fait “tic-tac” ou plutôt “cling-clong”, à la réflexion : ce sont les stupides réveils qui font “tic-tac”. Deux fois par semaine, depuis sa conception, il faut le remonter : je le fais – chaque mercredi et chaque samedi. Il ne faut pas le remonter trop fort, ce carillon, ne pas bloquer les délicats mécanismes. Il avance un peu : quelques minutes par semaine, je n'ai pas encore compté…

Je commence, c'est plus étonnant, à ne plus l'entendre, sauf lorsque je suis assis juste en dessous. Je me souviens, lorsque j'allais dormir chez mes grands-parents et que René me demandait : « Tu veux que j'arrête le carillon pour la nuit ? », je lui répondais toujours : « non ! » Et j'écoutais avec un bonheur indicible – vraiment indicible – ce son qui a plus ou moins présidé à ma naissance. Si j'ai la chance de mourir à domicile, il devrait aussi hériter de cette présidence-là.

Notre manie de baptiser d'un prénom humain un certain nombre d'objets familiers étant toujours aussi active, nous avons décidé très logiquement que le carillon s'appellerait désormais René. Pour le moment, nous n'avons pas encore osé le présenter à Roselyne, mais on y songe sérieusement.

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Mais quel sale pétainiste, ce Trenet !


CHARLES TRENET - DOUCE FRANCE par Francis-Albert

Pour rien… parce que je l'ai écoutée ce matin dans ma voiture, au milieu des embruns…

jeudi 4 août 2011

Si vous cherchez une maison dans les Ardennes…


J'en ai une à vendre ! (Salauds de pauvres s'abstenir…)

Ces ormes-là n'étaient pas si anciens


Hier après-midi, en proie à un gluant ennui, je me suis mis à faire ce que jamais je ne fais : relire, deçà, delà, de vieux billets écrits par moi sur ce blog – fin 2007, tout début 2008. Que de bavardage stupide ! Que de considérations dispensables ! Enfin… Ce faisant, j'ai pu constater que, de cette époque pourtant proche à nos jours, mon “parc” de commentateurs s'était presque entièrement renouvelé ; et je me suis demandé si, reproduisant à l'identique l'une de ses vieilleries, il s'en trouverait pour relever la supercherie. Eh bien non, pas un. Anatole, qui n'y est vraiment pour rien, et moi en sourions encore.

mercredi 3 août 2011

Tant qu'il y aura des ormes – petit test

La blogosphère, le dimanche, ça ressemble à une petite ville de province au début des années soixante. Ou même, si l'on veut, à un roman d'Anatole France. Mais transposé dans les années soixante, j'y tiens beaucoup. Le matin, tout guilleret de cette longue journée sans travail, on fait sa grande toilette hebdomadaire, dans l'évier de la cuisine, on récure bien dans tous les coins qu'on n'a pas le temps de visiter la semaine, parce qu'on travaille plus pour gagner trois fois nib. Ensuite, on enfile ses beaux habits, on se met un peu de pommade dans les cheveux si on est célibataire - sinon, c'est pas la peine.

Comme on est libre penseur, on saute la messe sans le moindre problème de conscience, tout admiratif de soi-même. Mais on se fait quand même un peu chier en attendant que la bourgeoise revienne de l'église. D'autant plus qu'on commence à avoir la dent et que le poulet rôti sent drôlement bon, dans le four.

On mange un peu trop lourdement, un peu trop richement, un peu trop longuement. Puis, enfin, vient l'heure de la promenade sur le mail, où l'on va pouvoir se montrer, échanger de brefs saluts, quelques mots à propos des Russes, ou du franc qu'il ne saurait être question de dévaluer, ou de la bombe qui détraque le temps.

Sauf que, sur le mail, il n'y a personne. Parce qu'il fait trop chaud, parce qu'il fait trop froid, parce qu'il pleut, parce que le casimir cogne trop fort sur les crânes pommadés, entre les branches des ormes. On a beau le parcourir trois fois dans chaque sens, pas mèche de lier un brin de causerie avec quiconque.

On finit par rentrer en silence, dans le petit appartement de la rue Saint-Éloi, un peu triste et des auréoles de transpiration sous les bras. En se disant qu'on aurait mieux fait de lancer une belote avec Auguste et sa femme, en sirotant la mirabelle de tante Suzanne.

Et c'est encore le gamin qui prend, parce qu'il a sali son costume en allant faire le con au bac à sable avec le petit des Michaud, bien qu'on le lui ait interdit cent fois - René, ce gosse me rendra folle.

mardi 2 août 2011

Les soutiens du franquisme et le vieil anarchiste

L'un des commentateurs de mon billet d'hier, consacré à José Ortega y Gasset, annonçait au monde, avec cette fierté naïve que confère une sorte de rebellitude de naissance, qu'il ne lirait pas cet auteur parce qu'il avait été “un soutien du franquisme”. Outre qu'il est toujours amusant de voir Modernœud se draper dans son refus de la connaissance, il y a tout de même des choses trop énormes et stupides pour qu'on les laisse passer dans le silence.

José Ortega y Gasset ne fut jamais un soutien du franquisme, ce qui s'appelle un soutien. Dès 1936, il part pour l'exil, en butte à la fois aux tracasseries des franquistes – qui ne lui pardonnent pas son non-catholicisme, ni d'avoir signé un appel en faveur de la République – et des communistes. Néanmoins, il est vrai qu'en ce tout début de guerre civile, sa profonde répugnance envers le communisme le conduit à regarder avec une certaine sympathie la “révolution franquiste” – exactement comme Georges Bernanos à la même époque. L'illusion se dissipera vite.

Si Ortega y Gasset revient en Espagne en 1945, c'est parce qu'il partage l'illusion de beaucoup de Républicains espagnols au même moment : que la victoire des alliés et la chute des différents fascismes européens, vont entraîner Franco à l'abîme, ou tout au moins le contraindre à infléchir sa politique vers plus de liberté. Il n'en est rien, Franco ayant été assez habile pour ne jamais s'engager vraiment aux côtés de Hitler et de Mussolini lorsque ceux-ci le pressaient de le faire.

Durant les dix années qui lui restent, le philosophe va vivre une sorte de semi-exil intérieur, en butte à l'hostilité latente mais réelle des pouvoirs en place. Lorsqu'il meurt, le 18 octobre 1955, ses étudiants organisent des sortes de funérailles laïques, qui seront considérées comme la première vraie manifestation sous le franquisme et, à ce titre, sévèrement réprimées.

Je terminerai par un souvenir personnel, si l'on veut bien. J'ai découvert l'existence de José Ortega y Gasset vers 1975. C'est un anarchiste espagnol exilé, exerçant encore, à ce moment-là, des responsabilités au sein de la branche française de la CNT espagnole, qui m'a mis La Révolte des masses entre les mains – j'avais 19 ans et n'en ai pas retiré grand-chose, je le crains. Ce livre, qu'il avait lu en espagnol, il avait dû l'abandonner derrière lui avec tous les autres, pour cause de fuite précipitée de son pays, en 1949 (on pourrait donc dire, si l'on suit mon commentateur à la vertu tatillonne, que cet homme fut un “soutien du franquisme” durant les dix ans qu'il demeura en Espagne après la victoire de Franco en 1939…). Cet anarchiste-là, Monsieur Luc, avait jugé utile, dès que sa maîtrise de notre langue avait été suffisante, de racheter La Révolte des masses afin de le relire et de le garder. Et il n'hésitait pas, donc, à tenter de le faire lire aux jeunes godelureaux de mon espèce et de mon âge d'alors. Ce qui semblerait prouver que l'on peut être très à gauche et disposer néanmoins d'un cerveau en état de fonctionner.


Rajout de cinq heures et demie : J'ai oublié de préciser que c'est le même homme, et à la même époque, qui m'a donné à lire Les Grands Cimetières sous la lune.

lundi 1 août 2011

Ortega y Gasset : je lis et je relie

Venant tout juste de tourner la dernière page du livre majeur d'Ortega y Gasset, je brûle de l'envie de le reprendre immédiatement et da capo ; tant je sens bien que, en dehors du choc qu'il m'a causé, l'essentiel de sa démonstration est déjà en train de m'échapper, d'autant plus facilement que je l'ai lu dans de fort mauvaises conditions… atmosphériques, disons.

Le malentendu qu'il me semble important de dissiper dès maintenant concerne cet homme-masse, dont Ortega fait le pivot de son livre, pour l'opposer aux élites, qu'il préfère d'ailleurs désigner par une expression à la fois plus belle et plus parlante : les minorités exemplaires. L'homme-masse ne se confond pas avec l'ouvrier, ni même avec l'homme du peuple : il ne s'agit aucunement d'un concept “de classe”. L'homme-masse, « c'est l'homme en tant qu'il ne se différencie pas des autres hommes et n'est qu'une répétition du type générique ». L'homme-masse est surtout celui qui, face à la disparition des minorités exemplaires, en vient à se concevoir comme la totalité de l'homme et à en éprouver une sensation de triomphe et de domination, sensation qui « l'invitera à s'affirmer lui-même, tel qu'il est, à proclamer que son patrimoine moral et intellectuel lui paraît satisfaisant et complet. Ce contentement de soi-même l'incite à demeurer sourd à toute instance extérieure, à ne pas écouter, à ne pas laisser discuter ses opinions et à ne pas s'occuper des autres. Cet intime sentiment de domination le pousse constamment à occuper la place prépondérante. Il agira donc comme s'il n'existait au monde que lui et ses congénères. Aussi interviendra-t-il partout pour imposer son opinion médiocre, sans égards, sans atermoiements, sans formalités ni réserves, c'est-à-dire suivant un régime d'“action directe”. »

Des caractéristiques dont Ortega y Gasset souligne qu'elles sont semblables aux attitudes humaines déficientes qui sont celles de l'enfant gâté (le señorito) ou du primitif révolté, c'est-à-dire du barbare. Et comment, nous, ne pas relier cet homme-masse, devenu incapable de concevoir le moindre extérieur à lui-même, et se transformant donc en une sorte de tyran aussi bonasse que féroce, comment ne pas le relier à ce petit bourgeois universel dont le règne est annoncé par Renaud Camus ? De le relier aussi, par certaines de ses caractéristiques, qu'Ortega y Gasset énonce plus loin dans son ouvrage, lorsqu'il parle de ses “cabrioles”, à l'Homo festivus de Philippe Muray ? Et l'on pourrait certainement le relier encore aux observations les plus acérées de Nicolàs Gòmez Dàvila. On pourrait même le relier à Modernœud, mais restons d'une modestie de bon aloi…

José Ortega y Gasset est un penseur qui incite à la fois à la relecture et au reliage.

Mais le portrait qu'il fait de l'homme-masse, encore une fois, ne correspond pas du tout à un seul type d'homme social, que l'on pourrait s'imaginer être réductible à l'ouvrier ou à l'homme du peuple. L'un des chapitres du livre s'intitule La Barbarie du “spécialisme”. Ortega y brocarde – fustige serait d'ailleurs mieux adapté – ces hommes de sciences qui, sous prétexte de leur excellence dans leur étroit domaine, se croient autorisés à juger de tout avec le même aplomb : « Cela signifie que c'est un monsieur qui se comportera dans toutes les questions qu'il ignore, non comme un ignorant, mais avec toute la pédanterie de quelqu'un qui, dans son domaine spécial, est un savant. »

Et, dans un autre texte, de 1937 celui-là, À propos du pacifisme, Ortega y Gasset choisit comme exemple de “barbare spécialiste” Albert Einstein en personne : « Il y a quelques jours, Albert Einstein s'est cru autorisé à donner son opinion sur la guerre civile espagnole et à prendre position à son sujet. Or, Albert Einstein peut se prévaloir d'une ignorance radicale sur ce qui se passe en Espagne depuis quelque temps, depuis des siècles, et même depuis toujours. L'esprit qui l'a poussé à cette intervention insolente est celui-là même qui depuis fort longtemps est à l'origine de la perte de prestige universelle de l'intellectuel, lequel, à son tour, participe au fait que le monde parte à la dérive, par manque de pouvoir spirituel. »

Il y aurait, il y a encore beaucoup à dire sur cet homme-masse, ce señorito conformiste et égalistariste, ayant rejeté tout passé et toute exigence morale, qui, 80 ans après sa détection et sa saisie par Ortega y Gasset, nous cerne aujourd'hui de toute part, étend son empire et règne sans partage – jusque, trop souvent, dans les miroirs de nos propres salles de bain. On tâchera d'y revenir, après relecture.


Rajout de deux heures vingt : Alain Finkielkraut a consacré son dernier numéro de Répliques, la semaine dernière, à Ortega y Gasset ; émission qui me semble constituer une excellente introduction à l'œuvre. C'est par ici…

Soirée nauséabonde et bruits de bottes à la Comète


« Ça avait pris des mois pour organiser ce simple diner ! Des pléiades d'échanges de mails, de commentaires, de coups de téléphone, de sms. Les plus réacs d'entre nous, les coriaces, s'obstinaient même à ne communiquer que par lettres manuscrites – calligraphiées quoi – sur papier bible. Le plus têtu imposa jusqu'à l'envoi par la poste de bristols d'invitation. Le lieu proposé récolta très vite tous les suffrages. D'ailleurs, rien que ce point aurait dû me conduire à la méfiance : suffrage, vote, volonté générale, démocratie. Comment n'ai-je pas deviné le cauchemar qui s'annonçait ? Le lieu donc, la Comète. On présenterait ça comme une victoire sur le terrain de la Gauche. On camouflerait notre total manque d'imagination : Feignons de vaincre ce qui nous a déjà battu. Le menu ? Du cochon bien sûr. C'est des filles comme Carine ou Dx qui l'ont imposé (je ne citerai plus aucun autre nom dans ce billet, la peur et la honte, voyez-vous). Elles avaient bien précisé : “un cochon mâle, et les rognons seront servis avec !”, dévoilant ainsi leur féminisme exacerbé jusqu'au cannibalisme. L'arrivée des convives, déjà, semblait chargée d'électricité. » (…)


Merci à Pierre Robes-Roule pour ce compte-rendu scrupuleusement conforme à la triste réalité des faits.

Notre document : photo de classe à la Comète…

dimanche 31 juillet 2011

Modernœud est-il un señorito satisfait ?

On le dirait bien. Mais un señorito satisfait (enfant gâté, héritier privilégié s'imaginant que tout lui est naturellement dû – c'est-à-dire chacun de nous) rendu presque au terme de sa putrescence.

Je suis depuis avant-hier plongé dans La Révolte des masses, le livre le plus connu de José Ortega y Gasset, œuvre d'une actualité stupéfiante si l'on veut bien mettre en regard son homme-masse avec le petit bourgeois désormais quasi universel dont Renaud Camus a dressé l'implacable portrait. Bien que n'ayant pas encore atteint la moitié de l'ouvrage, je brûlais de l'envie d'en parler, par une prétention qui me consterne moi-même. Et voilà que, cherchant une photographie du philosophe, j'ai atterri sur le blog de La Crevette, laquelle reproduit une conférence d'Alain Laurent, un affreux libéral qui mange les petits enfants du Tiers-Monde dès qu'il en a l'occasion, mais qui a également republié en 2010 La Révolte des masses aux éditions des Belles Lettres. Par conséquent, m'effaçant (pour l'instant…) modestement devant lui, je me contenterai pour aujourd'hui d'un petit extrait apéritif. Que voici :

« Être de gauche ou être de droite, c'est choisir une des innombrables manières qui s'offrent à l'homme d'être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d'hémiplégie morale. De plus, la persistance de ces qualificatifs ne contribue pas peu à falsifier encore davantage la “réalité” du présent, déjà fausse par elle-même ; car nous avons bouclé la boucle des expériences politiques auxquelles ils correspondent, comme le démontre le fait qu'aujourd'hui les droites promettent des révolutions et les gauches proposent des tyrannies. »

Ce paragraphe est extrait de la Préface pour le lecteur français, qu'Ortega y Gasset écrivit au moment de la sortie de son livre à Paris. Il n'est évidemment pas indifférent que cette préface date de 1937, La rebeliòn de las masas ayant paru à Madrid sept ans auparavant. Et comme je vois que certains en redemandent, voici pour terminer :

« Le politicisme intégral, l'absorption de tout et de tous par la politique, n'est que le phénomène même de la révolte des masses, décrit dans ce livre. La masse en révolte a perdu toute capacité de religion et de connaissance, elle ne peut plus contenir que de la politique – une politique frénétique, délirante, une politique exorbitée puisqu'elle prétend supplanter la connaissance, la religion, la “sagesse”, en un mot les seules choses que leur substance rend propres à occuper le centre de l'esprit humain. La politique vide l'homme de sa solitude et de sa vie intime, voilà pourquoi la prédication du politicisme intégral est une des techniques que l'on emploie pour le socialiser.

« Lorsque quelqu'un nous demande ce que nous sommes en politique ou – prenant les devants, avec l'insolence inhérente au style de ce temps – nous inscrit d'office dans une politique déterminée, nous devons, au lieu de répondre à l'impertinent, lui demander ce qu'il pense qu'est l'homme, et la nature, et l'histoire, ce que sont la société, l'individu, la collectivité, l'État, la coutume, le droit ; mais la politique s'empresse de faire la nuit pour que tous ces chats soient gris. »

Pour ce qui est de la politique “frénétique, délirante et exorbitée”, je crois que Modernœud est parvenu à une sorte d'achèvement splendide. Même pas besoin de vous mettre de liens…

samedi 30 juillet 2011

C'est guignol ! c'est guignol !


Un message de Pierre Rabhi par supervielle

Écoutez-moi un peu ce clown escroc ! Savourez chaque vide de sa non parole.
Et, accessoirement, ne ratez pas la componction grave des douze crétins qui boivent ce rien.

Didier Goux, ruine parmi les ruines


C'était à Jumièges, et ça s'est passé en juin : je peux le prouver.

vendredi 29 juillet 2011

jeudi 28 juillet 2011

Désaccords de Claviers

C'était en août 2010. Lorsque, entre mon premier et deuxième pastis in memoriam, j'ai demandé à Catherine de me préciser la date, elle est allée voir dans le grand cahier où elle consigne les micro-événements de nos vies transitoires, et elle m'a répondu : « Le 22. »

Donc, le 22 août 2010, nous étions au fin fond du fond de l'Auvergne, chez Mère Castor (et Père avec) – et sans trop le comprendre déjà sous le signe du deuil, plus ou moins, puisque la maison qui nous abritait avait été celle de sa mère à elle, morte peu de temps avant.

Nicolas était avec nous, arrivé une poignée de minutes plus tôt. La soirée fut ce qu'elle devait être, c'est-à-dire à peu près parfaite. Le lendemain matin, chacun de nous ayant des oiseaux pénibles piaillant sous la calbombe pour cause d'abus de spiritueux, Nicolas nous quitta relativement tôt (“de fourrure”, comme aimait à dire cet autre mort de Philippe Bernalin), parce qu'il était attendu quelque poignées de kilomètres plus au sud, chez un type qui avait décidé de s'appeler dans la blogosphère Le Coucou de Claviers. Parce qu'il vivait dans un bled dont j'avoue tout ignorer et qui s'appelle Claviers – ce qui induit déjà une certaine musique, si l'on veut prendre la peine d'y songer ; et je dirai après laquelle, si j'ai le temps et le courage – mais ça m'étonnerait.

Ce Coucou-là, avec sa femme, prénommée je crois Marcelle, avait pris l'habitude de publier chaque dimanche sur son blog un rébus par lequel il fallait deviner le nom d'un homme politique, passé ou présent. Au moment de saluer Nicolas partant pour Claviers, je lui ai dit, malgré ma bouche pâteuse et ma tronche en vrac : « Dites-lui que je réponds à son rébus : “Jean Lecanuet” ! »

À la suite de cette matinée fondatrice, j'ai répondu “Jean Lecanuet” chaque dimanche pendant plusieurs mois. Si bien que, un jour, ce Coucou dont on cause a décidé – par pitié pour moi sans doute – de faire réellement sortir de son chapeau le nom de cet homme politique alto-normand que le monde continue de nous envier : je n'étais pas peu fier, ce jour, d'avoir enfin vaincu le rébus que ces pénibles Castor résolvaient chaque semaine en se jouant.

Là-dessus, la femme du Coucou est morte (Modernœud dit plutôt : décédée. Mais le Coucou était tout sauf un modernœud, et il connaissait assez la langue française pour savoir ce que ce mot, mort, a de magnifique dans sa brièveté). Il y a environ six mois : quand on n'est pas soi-même frappé par cette catastrophe, on a tendance à perdre le compte des semaines et des jours. À ce moment, pour son malheur propre, le Coucou est redevenu Jean-Louis. Et c'est à lui que j'ai envoyé un assez long mail – parce que les écrivains en bâtiment sont généralement très bons, dans les condoléances (Didier Goux en mode cynique – passons). Jean-Louis – puisqu'il n'y avait plus de Coucou, ou en tout cas plus pour très longtemps – ne m'a pas répondu. C'était normal : l'absence occupe des espaces incroyables, et même souvent tout l'espace ; essayez après ça de continuer une vie vaguement sociale…

Il y a quelques semaines, ce même Coucou redevenu Jean-Louis (pour son malheur, mais aussi en vue de l'ultime résolution de son existence) a publié, sur un blog annexe, un texte qui était en effet une sorte d'hymne à sa femme disparue. Je suis bien obligé de dire que ces quelques paragraphes ne valaient pas grand-chose – littérairement. Parce que j'en étais ennuyé, je m'en suis ouvert à Nicolas, qui m'a répondu avec cette intelligence des gens (quelle formule, mon Dieu !) qui caractérise les salopes de pétainistes dans son genre : « Didier, laissez-lui un commentaire tout de même, m'a-t-il enjoint en substance : Jean-Louis a besoin d'en avoir, besoin qu'on sache que ce qu''il écrit sur sa femme est lu… » Je précise que le mail de Nicolas était moins ridicule que ce que je viens d'écrire, car Nicolas est très souvent moins ridicule que moi.

Je l'ai fait. J'ai un peu honte, quand j'y repense, des sept ou huit lignes que je lui ai expédiées en pensant à autre chose. D'autant plus honte que ce Coucou transformé m'a envoyé en retour un long mail qui, lui, vibrait par chaque phrase, alors que mon commentaire était sec, de circonstance – mort-né.

Là-dessus, j'ai appris cet après-midi, comme tout le monde, par un court billet chez Nicolas, la mort brutale et rapide de Jean-Louis. Bien que rien ne l'indique, j'ai tout de suite pensé à un suicide, et cette pensée m'a ravigoté. Si c'était le cas, et en fin de compte j'espère bien que ce l'est, il me semblerait moins triste, et pas du tout sinistre, que cet homme-là, que je n'ai jamais rencontré mais avec qui j'ai parlé, pour de vrai parlé finalement, ait décidé de mettre ses affaires en ordre et de se fondre dans un néant qui avait déjà absorbé celle qui était la condition même de son existence. (Je dis “néant” parce qu'il n'était pas croyant, mais j'imagine sa tronche, en ce moment même, si jamais Dieu existe…)

Ce soir, parlant avec elle de cette conclusion d'existence, Catherine m'a formellement défendu de me suicider si jamais elle mourait avant moi. J'ai dit “d'accord”, comme toujours, parce que, comme tous les hommes, je ne veux pas d'emmerdes avec la police conjugale. Mais au fond je ferai bien ce que je veux.

C'est vrai, quoi, merde…

Je désinforme donc je suis – enfin, j'essaie


J'ai trouvé cette photo, d'une certaine Geneviève Care, sur le blog de mes chers Ruminants. Je vous laisse tout votre temps pour la regarder, en scruter les détails…

C'est bon ? Maintenant, voici comment ces bêtes à cornes ont cru devoir légender (et le mot légende prend ici tout son sens) le document en question – à moins que ce ne soit la photographe elle-même, ce qui ne change pas grand-chose à l'affaire :

Cisjordanie, 2005 : soldate israélienne apeurée face au chahut de jeunes Palestiniens.

Comme dirait l'autre : on rit complet.

mercredi 27 juillet 2011

Vos chiens sont patients : ils vous attendent

Balbec a ressurgi ce soir, sans doute parce que les trois autres jouaient aux chiens morts. Ils font toujours ça – et le font très bien – à chaque fois que nous les abandonnons durant la journée entière : ils ne dorment pas ; ou alors, comme on dit commodément, que d'un œil. Dès que nous rentrons, ils se mettent à dormir de l'autre, mais alors ferme. Du coup, ils ressemblent à des animaux morts, des chiens que l'on aurait aimés dans un passé pas très lointain mais difficile à ressaisir – comme Balbec, donc.

Elstir est forcément en première ligne, dès que le fantôme de l'autre se présente aux fantaisies du souvenir : parce qu'il est de la même race (et les chiens, eux, ont encore ce droit d'être de la même race, je crois ; aucun censeur ne vient vérifier l'odeur de leur mufle, ni leur aptitude à se fondre dans le monde indistinct des chiens-qui-ne-sont-que des-chiens) ; mais en même temps tout à fait individuel, et inapte à ressusciter le fondateur de la lignée.

Car lignée il y a bien. Décalages discrets, hiérarchies subtiles. Balbec, qui n'en peut mais, reste sur le socle où je l'ai placé – où il s'est placé, de fait, avec ma profonde complaisance – et règne en monarque sur le territoire des morts. Il attend. D'autres viendront à lui, je suppose, et seront remplacés par une descendance encore plus lointaine. Et, un jour, les chiens – les derniers, les encore inconnus – resteront survivants de nous, vous allez voir.

Comme il devrait encore y avoir des siècles pour les hommes, il y a des années pour les chiens – mais c'est moi qui les ordonne et en commande l'existence. Je suis ce pauvre chef de meute tellement absolu qu'il ne prend pas la peine de commander à quiconque, et ne sait même plus trop comment il pourrait le faire : il se regarde devenir éternel, à mesure de ce vieillissement accéléré qu'il voit, dans les paniers, et de ce fait, paupières comme des parasols, il préfère éviter ces lumières filtrantes, et confiantes, et rassurantes.

Les chiens sont une forme d'éternité, donc. Mais qui dure assez peu de temps.