lundi 24 décembre 2012

Noël du pauvre, my ass !

 À Elody-pleine-d'o…

Eh bien, puisqu'il paraît que je suis grincheux, grinchons ! D'ici une couple d'heures, les Héberto-Plessistes que nous sommes vont festoyer dignement et d'importance, comme tout un chacun ici-bas – sauf dans les pays-pas-vrai où il n'y a rien à becqueter. L'une des chaisières de la blogosphère (pas de lien pour les punaises de sacristie progressiste !), à l'occasion de ce réveillon, essaie de nous refourguer cette tarte à la crème hypocrite de la part du pauvre. Si, si, vous savez : au moment de dresser la table, on y pose ostensiblement une assiette supplémentaire, afin que si un mendigo puant et mal élevé vient à frapper à la porte entre les huîtres et la dinde, on puisse l'inviter à prendre place, avec des mines dégoulinantes de componction. Auparavant, la cuisinière a pris soin de prévoir un peu plus de bouffe que nécessaire, afin de pouvoir la lui emplir, son assiette, au pouilleux postillonnant (en réalité, c'est parce que cette feignasse espère ainsi n'avoir pas à se remettre aux fourneaux le lendemain et refourguer les restes à sa bande d'alcoolos en redescente sévère). Quant à la menace du va-nu-pied qui débarque, il va de soi qu'on a bien pris soin de mettre la musique suffisamment fort pour ne point risquer d'entendre la sonnette.

Eh bien, ici, je vous le dis tout net : pas d'assiette surnuméraire ni de verre en trop. Et si d'aventure un pauvre s'imaginait que sous prétexte de naissance divine il allait pouvoir se licher mon Chablis premier cru, je lui dis tout de suite qu'il se fourre son gros doigt crevassé dans son œil purulent : il n'aura rien ! Pas une goutte, pas une miette. Car cette année, comme concept, on a décidé de tenter le réveillon de gros cons égoïstes – je suis sûr que ça va être très bien, très fun.

dimanche 23 décembre 2012

Assis, les forçats de la terre !


Au Plessis-Hébert, la journée commence toujours de manière festive : Catherine et moi jouons à celui qui ne se lèvera pas le premier. Le vainqueur ne gagne rien, mais le perdant – moi, ce matin – voit fondre sur lui une cascade de tâches toutes plus urgentes et impératives les unes que les autres. Il faut d'abord, la porte de la salle à manger ouverte, subir les assauts enthousiastes d'Elstir, lequel tente de faire croire au primo-levant qu'il l'aime alors qu'il lui réclame simplement sa ration de croquettes matutinale. Il faut ensuite aller délivrer Swann et Bergotte du salon où ils dorment et les canaliser vers le jardin : déjà deux de moins.

Ensuite, débloquage de la porte de la cuisine et mise en route du café (j'ai tout préparé la veille au soir, il n'y a plus qu'à presser le bouton). Puis, ouverture de la porte de l'arrière-cuisine (dans laquelle le chat s'engouffre comme un crétin, environ deux matins sur trois), afin d'y prendre le sac de croquettes déjà mentionnées. Nourrissage de la bête. Pendant qu'Elstir engloutit à grand bruit (et en en foutant partout), délivrer le chat et le nourrir, ce qui se fait dans la salle de bain. Là, on peut s'autoriser un moment de détente, en poussant la porte des toilettes pour la miction inaugurale. 

Quand on ressort, Elstir a fini de manger, et il faut à son tour le mettre dehors, lui aussi pour sa miction. On profite de ce moment de calme pour gober avec un peu d'eau ses médicaments-de-vieux, qui doivent permettre de survivre jusqu'au lendemain, en principe. Puis, avant de faire rentrer les chiens qui vous regardent d'un air suppliant depuis la terrasse, vous n'oublierez pas d'aller “refaire leurs lits”, c'est-à-dire déchiffonner les tapis dans leurs paniers. Revenant dans la salle à manger, il vous faut encore désécuriser la pièce ; comprenez : défaire l'empilement de chaises que vous avez, la veille, disposé devant le meuble rouge contenant divers objets usuels, tels que boîte de mouchoirs en papier, téléphone portable, cigarettes, stylo, etc. Si vous avez oublié cette opération essentielle, il y a de bonnes chances pour que vous ayez, tout à l'heure, en vous levant, retrouvé tout cela au sol et déchiqueté par les mâchoires pleines d'allant du gars Elstir.

Normalement, quand vous avez accompli tout cela au pas de charge, le café a fini de passer ; vous vous en servez une tasse, que vous buvez debout dans la salle à manger, devant la porte entrouverte, afin d'évacuer dans le jardin la fumée de votre première cigarette. Dans l'intervalle, les trois chiens se sont recouchés. Après cela, enfin, il vous est loisible d'aller vous épandre dans votre fauteuil habituel, avec un soupir de satisfaction et un livre.

Mais ça, c'est dans les moments creux. Là, depuis quelques jours, à l'instant de la récompense, ma conscience professionnelle opère un certain nombre de dérivations neuronales dans mon cerveau, opération dont le but est de m'empêcher de lire pour ne plus me faire penser qu'à Madame Piaf qui m'attend dans la Case, afin d'y être mise en mots et habillée de phrases. Vous avez beau tenter de ruser, de résister à ce diktat, il n'y a rien à faire : si vous vous obstiniez, même un roman de Mme Angot deviendrait incompréhensible ; il ne vous reste qu'à venir vous installer ici, devant l'ordinateur un brin goguenard de vous voir apparaître si tôt, et à vous réenchaîner à votre boulet – votre seule lueur d'espoir, scintillant là-bas, très loin devant, étant l'apéritif que les puissances terrestres vous autoriseront ce soir, si vous vous êtes acquitté des quinze mille signes qui, pour l'instant, vous attendent en vrac, et exigent d'être mis en ordre de bataille.

La journée sera longue et pleine…

samedi 22 décembre 2012

Bravo, Monsieur le Président, essayez de continuer comme ça !


Ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de tresser des couronnes à l'actuel président de la République ; et comme ça risque de ne pas se reproduire de longtemps, mieux vaut y aller tout de suite. Les compliments ayant déjà été faits par d'autres, je me contente de reproduire :

Le parti de l’In-nocence se félicite que le président de la République, en visite officielle en Algérie, se soit refusé à poursuivre dans la voie de la repentance et à présenter des excuses pour la colonisation. Il approuve les déclarations du chef de l'État en faveur d’une quête de la vérité, nécessairement complexe et contrastée. Il déplore néanmoins que M. François Hollande ait mentionné seulement les crimes dont notre pays a pu se rendre coupable, et la brutalité de la conquête, sans faire référence aux motifs de cette conquête, à la séculaire nocence barbaresque en Méditerranée, aux enlèvements de chrétiens et à leur réduction en esclavage, non plus, dans un autre registre, qu’aux indubitables aspects positifs des cent trente-deux années de présence française en Algérie, à la très efficace action médicale, au formidable développement démographique, aux débuts de l’instruction publique, à la mise sur pied des infrastructures qui soutiennent aujourd’hui encore l’Algérie moderne, malgré le délabrement où elles sont laissées. Y a-t-il bien lieu de mettre en cause encore et toujours la colonisation alors que l’“indépendance” n’a amené jusqu’à présent qu’un demi-siècle de dictature et de gabegie, et la mise en coupe réglée, par quelques-uns, d'un État que ses ressources naturelles auraient dû placer parmi les plus riches du monde ? La démocratie française doit-elle indéfiniment s’incliner devant une tyrannie prévaricatrice dont les avatars successifs n’ont signifié que ruine, incurie et répression ? Et comment prendre au sérieux les doléances éternelles d'un peuple anciennement colonisé qui paraît n’avoir d’autre ambition et d’autre espérance que de traverser la mer pour aller se placer sous l’administration de son ancien colonisateur tant vilipendé, quitte à le coloniser à son tour ? 

Finalement, à la relecture, je me demande s'il n'y aurait pas tout de même un filet de vinaigre, dans tout ce miel…

vendredi 21 décembre 2012

Mais puisque j'vous dis que j'suis pas folle !

Les Blouses blanches, chanson écrite par Michel Rivgauche et Marguerite Monnot en 1960, m'a toujours paru absolument impossible à chanter sans sombrer dans le ridicule ; sauf bien entendu par sa créatrice, Piaf – mais c'est là affaire de goût et d'appétence : on peut très bien considérer que même elle y tombe, dans ce ridicule. Du reste, je lisais hier ou avant-hier qu'elle avait failli renoncer à la mettre au programme de sa rentrée à l'Olympia parce que, disait-elle, elle n'y arrivait pas. 

Eh bien, j'ai eu la surprise d'en découvrir aujourd'hui une version récente, interprétée par une Martha Wainwright dont, bien entendu, j'ignorais l'existence jusqu'à ce jour. Et il m'a semblé qu'elle s'en tirait plus qu'honorablement. Je vous laisse juge.

(Je sais bien que j'avais promis de ne plus emmerder personne avec Piaf, mais dites, hein : je passe mes journées avec elle depuis pratiquement deux semaines, y pensant du matin au soir et alignant les feuillets comme une machine à pondre. Donc, il n'y a pas de raison pour que je sois seul à me débattre…)


jeudi 20 décembre 2012

Un Vassal et pas de suzerain

Hugues Vassal et mézigue, dans une cave voûtée du vieux Tours, en plein exercice de piafologie appliquée.

mercredi 19 décembre 2012

Dans la tronche du Torreton, façon boomerang

L'écrivain Christian Combaz s'est amusé à refaire la méchante bafouille postillonnée hier ou avant-hier par le soi-disant comédien Philippe Torreton. Ça donne ceci :

« Cher Gérard,

« Un usurpateur ayant cru intelligent de t'adresser une lettre publique en mon nom, je voulais au contraire te remercier d'avoir, en quarante années de carrière, consenti à financer par tes impôts les myriades de comédiens qui se produisent trois mois par an dans des collèges de banlieue, dans des spectacles de rue, des productions à la noix financées par le conseil général du Puy-de-Dôme, des travaux en tout genre, sur le Corps, sur l'Autre, sur la notion de vivre ensemble, sur la ville, l'acteur et son double, le rapport au lieu, le rapport au temps, le rapport au rapport, enfin toutes ces sottises que débitent les comédiens quand ils parlent de ce qu'ils voudraient faire, alors que toi, tu n'as jamais ennuyé personne en expliquant ce que tu faisais. Tu as contribué à nous permettre de gagner un salaire toute l'année sur moins de six mois d'activité réelle, tu nous as divertis par des frasques somme toute moins sinistres que celles de Gainsbourg, tu es devenu l'emblème du pays partout dans le monde et tu m'as permis de passer pour un intellectuel en endossant, avec obligeance, à la place de mes amis du théâtre Français, et de tous les comédiens en général qui se prennent le chou, façon Arditi ou Giraudeau, la défroque de l'acteur à la Michel Simon, à la Galabru, qui tourne n'importe quoi pour payer ses impôts, tandis que nous, quand nous tournons, c'est pour dépenser ce que tu verses à l'État, en participant à des productions vouées à la trappe dès le mercredi midi. Alors, sois gentil, continue de verser tout cet argent, où le gouvernement, le ministre de la Culture et le théâtre subventionné puisent de quoi rendre hommage à Peter Brooks, en te tournant le dos avec dégoût le soir des Molières. Je connais quelqu'un au gouvernement qui t'aurait trouvé quelque chose pour payer un peu moins, mais essaie de payer quand même, pour le principe, comme ça, par solidarité avec les vrais acteurs qui te méprisent parce qu'ils ne peuvent pas s'en empêcher, allez montre-leur que tu es plus intelligent et reviens, avec le sourire, sans rancune, te faire insulter par ta vraie famille, celle du cinéma et du théâtre français.

« Je reste, cher Gérard, ton obligé

Philippe »

Pour l'amiral Woland, je réédite Piaf

Deux chansons pour le prix d'une : Non, je ne regrette rien, suivi de Mon Dieu ! Et, en prime, une version public de la seconde, avec Charles Dumont au piano du riche…


mardi 18 décembre 2012

lundi 17 décembre 2012

Mauvaises nouvelles en rafales pour le camp du Bien


Quand ça veut pas, ça veut pas. Après l'affligeant spectacle offert ces derniers jours par les progressistes de toutes obédiences, courant comme des perdus le long de la frontière belge pour tenter de retenir les évadés fiscaux cinématographiques avec leurs petits bras tendus et leurs doigts crocheteurs, voici que, ce matin, il prend fantaisie à la terre de ne plus se réchauffer ; ou de ne pas se réchauffer suffisamment ; ou pas pour les bonnes raisons, qu'on lui a pourtant signifiées clairement depuis des années. C'est le toujours excellent Hashtable qui soulève le lièvre sur son blog. En introduction il écrit :

« Il y avait longtemps qu’on n’avait pas parlé des climastrologues et des escrologistes de combat qui nous vendent non pas du rêve mais de la catastrophe planétaire à longueur d’année pour mieux pousser leur agenda interventionniste, décroissant et malthusien. Heureusement, une récente fuite d’un avant-projet du prochain rapport du GIEC nous aide à nous les rappeler à notre bon souvenir. Surprise (légère) : les dogmes climatologistes s’effritent un à un. »

Lisez la suite : c'est aussi réjouissant qu'instructif.

dimanche 16 décembre 2012

Adieu, veau, vache, cochon, couvée, Depardieu…


Grâce soit rendue à Gérard Depardieu, nom d'un évadé fiscal ! Ce n'est tout de même pas donné à tout le monde d'afficher sa liberté avec une aussi belle insolence, de décocher un bras d'honneur qui, depuis quelques jours, fait baver de fureur impuissante tout ce que la gauche compte de bas envieux hâtivement grimés en patriotes de la vingt-cinquième heure. Se faire donner des leçons de patriotisme par un ramassis de blogueurs qui passe son temps à bêler en faveur de l'universel, à couiner contre l'État-nation qui est si méchant qu'il provoque des guerre, à sangloter de tendresse pour tous ces gens qui quittent leurs pays afin de venir s'installer clandestinement dans d'autres pour de simples questions de bien-être matériel : il doit bien rire, le gros Depardieu, d'avoir provoqué le barouf à lui tout seul ; je l'espère, en tout cas. Moi, dans mon petit coin, j'en profite jusqu'à satiété : quel bonheur de les voir tomber le masque les uns après les autres, sans même qu'ils s'en avisent ! Ils croient sincèrement afficher le noble visage de l'intégrité, de la solidarité, de la citoyenneté en acier chromé, alors que ce sont les pustules de l'aigreur qui éclatent sur leurs faces tordues de rictus haineux – car haineux ils sont, mais fort heureusement tout à fait chétifs et stériles. Et ça trépigne, ça Madame, voyez comme ça trépigne ! S'ils pouvaient le lyncher comme un pauvre nègre de l'Alabama, on sent bien qu'ils auraient du mal à résister à leurs petites pulsions purificatrices. Mais rien à faire : hors d'atteinte, le Gérard. Alors, ils lynchent dans le symbolique et l'imprécatoire ; celui-ci parle de déchoir le monstre de sa nationalité (cette nationalité qui, d'ordinaire, est l'objet de tous leurs mépris d'oiseaux sans tête) ; celui-là clame très fort un mépris que personne n'entend ; cet autre exige qu'on lui ratisse tout ce qu'il a avant qu'il ne soit définitivement hors de portée des petites mains de l'État socialiste et redistributeur.

Oui, décidément, tout cela est bien divertissant. Mais je me demande si le plus comique n'est pas justement cette expression d'évadé fiscal. Car tout de même, de quoi s'évade-t-on d'ordinaire, si ce n'est d'une prison ? D'un cul de basse fosse ? À la rigueur d'un bagne, si on a le culte du passé ? Employer le mot fait comprendre qu'ils admettent, au fond, le caractère carcéral de ce système de spoliation vertueuse. Ce qu'ils veulent, ce n'est évidemment pas la liberté, cette notion de droite, pouah ! Non, leur idéal c'est qu'on les nomme gardiens de l'établissement, avec casquette sur la tête et trousseau de clé à la ceinture : telle est leur ambition.

Et surtout, surtout, que l'on fasse tout ce qui est humainement possible pour rattraper ceux qui ont eu l'audace et l'ingéniosité de tenter la belle.

L'excellente nouvelle du week-end


On apprend que les ventes du torchon institutionnel auraient baissé de 30 % en seulement un mois. Après les quotidiens gratuits, on va peut-être découvrir très vite une nouvelle forme de presse, innovante de partout et bien dans l'air du moment : le journal zombi.

Information trouvée ici.

samedi 15 décembre 2012

Mais vous pleurez, Milord ?

Belle journée, passée hier avec cet homme-là. (Journée néanmoins pénible, en son commencement et sa fin, puisque j'ai dû parcourir – aller et retour – environ 480 km entre chez moi et la ville de Tours pour l'y rencontrer, et que ce trajet fut parcouru sous une pluie battante…)

Néanmoins, journée agréable, en son milieu, ces presque quatre heures de rencontre avec Hugues Vassal, cet octogénaire servant d'illustration à ce billet. Le sujet de notre rencontre : Édith Piaf, dont on commémorera le cinquantième anniversaire de la mort dès l'année qui s'annonce. Vassal, jeune photographe stagiaire à FD en 1957, se voit envoyer en catastrophe à Dijon pour assister à un récital de Piaf ; il y va. D'une certaine manière, il tombe amoureux de Piaf, et elle de lui. Durant les cinq ans qui séparent ce moment de la mort de la chanteuse, en 1963, il va devenir l'un de ses intimes, l'un des habitués du 67bis boulevard Lannes. Il est là, ce soir de 1960 où Piaf est à la ramasse, presque morte déjà, incapable de redevenir elle-même, mais où arrive Michel Vaucaire – auteur piafesque déjà confirmé – accompagné d'un jeune compositeur dont elle ne veut pas entendre parler : Charles Dumont. Elle accepte néanmoins de l'entendre. Il s'installe au piano trônant dans le salon ; et c'est Non, je ne regrette rien. Édith Piaf renaît ; pas très longtemps ; assez pourtant pour parfaire la légende.

Hugues Vassal parle superbement de tout cela, de cette femme étrange et exceptionnelle qui ne l'a jamais quitté, d'une certaine manière. Quand je lui dis qu'elle est, au fond, la femme de sa vie, il me répond “oui”, et c'est une évidence simple.

On prend quatre heures de notre vie pour parler d'Édith Piaf. Ça ne le change pas beaucoup, lui, puisqu'il ne cesse depuis cinquante ans de parler d'elle et, d'une certaine manière, avec elle. Ça me change à peine moins, dans la mesure où, à 19 ou 20 ans, quand mes petits camarades générationnels se shootaient aux Rolling Stones ou à Grateful Dead, moi les larmes me coulaient en écoutant L'Accordéoniste et Marie la Française, ou, remontant plus loin encore dans le temps, Elle fréquentait la rue Pigalle. J'étais déjà, sans doute, ce réactionnaire qui s'ignorait et plongeait dans un passé qui ne lui appartenait pas.

Sinon, le filet bœuf que j'ai mangé ce midi-là était parfait – et les frites “maison”. Et tout ça arrosé à l'eau minérale, s'il vous plaît !

La fugue de la mort (coda)


Dans la conclusion générale de ses Terres de sang, Timothy Snyder revient sur les représentations que nous avons de l'Holocauste, le plus souvent faussées par la place qu'occupe désormais Auschwitz dans l'imaginaire européen, ou plus exactement occidental. Il commence par rappeler que la concentration et l'extermination sont deux choses de nature différentes, montrant que la première n'était en général pas une simple étape dans un processus de tuerie, mais une méthode visant à mettre des gens au travail forcé. Sous le régime allemand, les camps de concentration et ceux d'extermination opéraient sous des principes différents : les premiers n'étaient pas faits pour tuer, même s'ils tuèrent beaucoup, principalement à la fin de la guerre. Le brouillage entre ces deux notions vient peut-être de ce qu'on utilise malencontreusement le mot camp pour l'une comme pour l'autre : sans doute serait-il préférable de parler de camps de concentration et de centres d'extermination, afin de mieux séparer les deux choses. C'est bien ce que semble penser Snyder, lorsqu'il souligne que l'immense majorité des Juifs tués durant le régime nazi ne vit jamais un camp de concentration.  

Le brouillage vient aussi, et peut-être principalement, d'Auschwitz, qui semble désormais destiné à demeurer le symbole le plus puissant de l'horreur nazie, et tend même à devenir son symbole unique. Car là (comme à Majdanek), les deux choses coexistaient : un centre de mise à mort (Birkenau) et un camp de travail (Monowitz), plus le camp “souche”, appelé souvent Auschwitz I et dont le portail s'ornait de la célèbre maxime : Arbeit macht frei. Voici ce que Snyder dit d'Auschwitz :

« Auschwitz fut bien un site majeur de l'Holocauste : c'est là que près d'une victime juive sur six trouva la mort. Mais quoique l'usine de la mort d'Auschwitz fût la dernière installation à fonctionner, elle ne marqua pas l'apogée de la technologie de la mort : les pelotons d'exécution les plus efficaces tuaient plus vite, les sites d'affamement tuaient plus vite, et Treblinka tuait plus vite. Auschwitz ne fut pas non plus le principal centre d'extermination des deux plus grandes communautés juives d'Europe, les Polonais et les Soviétiques. Quand Auschwitz devint la grande usine de la mort, la plupart des Juifs soviétiques et polonais sous occupation allemande avaient déjà été assassinés. À l'époque où les chambres à gaz et les crématoires de Birkenau entrèrent en activité au printemps de 1943, plus des trois quarts des Juifs victimes de l'Holocauste étaient déjà morts. En fait, l'écrasante majorité de ceux qui allaient être délibérément tués par les régimes soviétique et nazi, bien plus de 90 %, avaient déjà été tués quand ces chambres à gaz de Birkenau commencèrent leur travail meurtrier. Auschwitz est la coda de la fugue de la mort. » (pp. 578-579.)


Par ailleurs, je signale que le texte essentiel de Vassili Grossman – qui assista en tant que correspondant de guerre à la découverte du camp par l'Armée rouge – intitulé L'Enfer de Treblinka est disponible sur internet à cette adresse.

jeudi 13 décembre 2012

Des Oradours comme s'il en pleuvait

Vue générale de Varsovie en 1944 : reconstitution en 3D.

Presque terminé Terres de sang, de Timothy Snyder. Me voilà rendu aux nettoyages ethniques – Juifs compris – auxquels Staline s'est livré à partir de 1945 dans les territoires tombés sous sa coupe. Il est tout de même terrible d'en arriver à se dire que, par comparaison, la guerre et l'occupation ont été, pour les Français, les Belges, les Hollandais, les Danois… quelque chose qui, aux yeux des Ukrainiens, des Biélorusses ou des Polonais de l'époque aurait fait passer ces pays pour des centres de vacances aux règles un peu strictes ; et c'est pour ne rien dire des populations juives de ces contrées, bien entendu. Voilà des gens que l'on ferait sourire de pitié condescendante avec notre petit et unique Oradour-sur-Glane, ainsi qu'avec nos rutabagas et nos topinambours arrosés d'ersatz de café. Comme disaient nos grands-mères : y a plus malheureux qu'nous.

mercredi 12 décembre 2012

Quand les libertins passent à table… puis au lit


Dans Juliette ou les prospérités du vice, l'ogre Minski, pour son repas, se fait servir “huit ou dix boudins faits avec du sang de pucelle et deux pâtés aux couilles”. Afin de n'en être point trop encombré, il s'accorde quelques glaces à l'odeur vomitive. Lorsqu'il prie la belle Juliette d'y bien vouloir goûter, celle-ci a une réponse fort diplomatique (ce qui est sagesse, vu la férocité du personnage) : « Il faut beaucoup d'habitude pour ces mets-là. »

En effet. Pour sa part, lorsqu'il n'avait pas la plume en main, le marquis de Sade faisait montre de goûts plus conventionnels, si l'on ose dire. Embastillé, il fait parvenir à son épouse la liste de ses exigences culinaires : un pain de pâte de guimauve, un pâté d'anguilles, les premières fraises, un pâté de thon et un gâteau au chocolat (“qu'il soit noir en dedans à force de chocolat, comme le cul du diable l'est à force de fumée”). L'ordinaire des prisons n'est plus ce qu'il a été, dirait-on.

Autre grand queutard devant l'Éternel, Casanova ne crache pas non plus sur les plaisirs de bouche, toujours si l'on peut dire : « J'ai aimé les mets au haut goût, écrit-il en préambule de son Histoire de ma vie : le pâté de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l'ogliapotrida, la morue de Terre-Neuve bien gluante, le gibier au fumet qui confine, et les fromages dont la perfection se manifeste quand les petits êtres qui les habitent commencent à se rendre visibles. Pour ce qui regarde les femmes, j'ai toujours trouvé que celle que j'aimais sentait bon, et plus sa transpiration était forte plus elle me semblait suave. »

Comme écrivait l'autre au panache blanc : « Ma mie, cessez de vous laver : j'arrive ! » Quant à ce bon Marcel Jouhandeau, il faisait dans ses Chroniques maritales cette observation d'une logique sans faille (c'est l'esprit et non la lettre) : « Lorsqu'on a pris le parti de ne plus se laver, il arrive un moment où l'on ne se salit plus. » Il est à noter que si l'homme de Chaminadour avait, un temps, pris cette décision curieuse, c'était à seule fin d'importuner et d'incommoder par ses odeurs sui generis sa femme, Élise.

mardi 11 décembre 2012

Oud


Il n'est déjà pas facile de parler de la musique occidentale quand on en ignore à peu près tout, quand on se rend bien compte qu'on ne comprend pas “comment ça marche”. Alors, les musiques des autres… Pourtant, parfois, lorsqu'on vient de passer environ une heure et demie à écouter Munir Bachir (1930 – 1997), musicien irakien, improviser sur son luth, lors d'un concert donné à Paris en 1987, il peut vous venir l'envie de le faire tout de même, en sachant que cela sera impossible – mais parce que l'envie de partager, de faire entendre est plus forte que le ridicule qui vous retient. Vous savez bien que chaque mot qui viendra sera une sorte de mine anti-personnel qui va vous arracher bras et jambes si jamais vous l'écrivez ; que ces impressions de nonchalance millénaire à laquelle se joint une sorte d'austérité dédaigneuse vous viennent surtout de l'origine géographique de cette musique, et non d'elle-même ; que des visions touristiques s'interposent bruyamment entre ce que vous écoutez et les sentiments que les accords – parfois brutaux – vous inspirent ou vous dictent. Peut-être d'ailleurs faudrait-il se laisser dicter, sans plus chercher à résister ; et si des images attendues de terres arides et de caravanes lentes surgissent, eh bien, qu'elles viennent et s'installent, ici, dans ce salon ! Après tout… 

Mais on aimerait tout de même en dire autre chose, ne serait-ce que pour inciter le lecteur passant à y aller voir, à y aller entendre. Cela reste impossible, parce qu'on se corsète ; qu'on s'interdit par exemple d'écrire le mot “soleil”, car ce serait trop facile, trop attendu ; pareil pour l'adjectif “immobile”, entre autres. On a pourtant des visions d'hommes isolés, drapés comme des mages, droits comme des ancêtres, tentant de se transformer en statues de sel. Mais on ne le dit pas, à cause du côté chromo de l'image, de la vision ; néanmoins, elle est bien là, cette vision, avec même son cortège d'odeurs et de sons naturels, elle revient vous chatouiller l'oreille, à chaque rupture de rythme, qui n'est jamais tout à fait une rupture – c'est fascinant. On reste muet.

Lorsque le disque s'achève, ce disque, il ne peut être question d'écouter autre chose, en tout cas de changer de monde. Alors, parce qu'on est un peu bête, pas mal du XXe siècle (je vous laisse celui en cours), indécrottablement occidental, on se dit que, par bonheur, du luth arabe, du oud, on en a encore, et même deux : Alla, musicien algérien, encore vivant (j'espère pour lui en tout cas). Et, sottement, on range Bachir dans son étui et on pose Alla sur la platine.

Eh bien non, ça ne va pas. Pas ce soir. Soudain, l'occidental s'aperçoit qu'on ne passe pas aussi facilement d'un musicien à un  autre, même quand ils sont “arabes” tous les deux et jouent du même instrument. Dans un monde où l'on tente de nous faire croire que chacun est le frère de son frère de son frère de son frère (ad lib.), Bachir et Alla le sont peut-être, frères, mais lorsqu'on a plongé les oreilles dans l'univers de l'un, on ne passe pas, comme ça, d'un coup de pouce sur la zapette auditive, dans le monde l'autre.

J'ai fait taire Alla, et j'ai récouté le récital de Munir Bachir.

La morale victimaire manichéenne

« L'espérance d'une libération totale de l'humain, à titre d'espèce, en route vers l'horizon du post-humain, suffisamment sûre d'elle-même pour pulvériser toute réalité, est source d'une nouvelle morale qui opère le renversement de l'éthique classique de la démocratie. Celle-ci prônait le sacrifice de soi (de l'individu privé, notamment) sur l'autel du bien public, de la “nation”. Cette éthique compensait en fait la concession de “droits” sans exigence de devoirs. Le citoyen demandait l'abnégation de l'homme et ce dernier – concrètement, les individus – fut épisodiquement appelé à se sacrifier pour la patrie, à l'occasion des guerres nationales ou impériales, ou d'une urgence économique. Les hécatombes de la Première Guerre mondiale, la Shoah, les génocides contribuèrent au déclin de cette éthique dont l'accent sacrificiel s'est déplacé, dans le post-modernisme, du sacrifice de soi (l'homme sacrifié au citoyen) aux sacrifiés d'entre les hommes, victimes des “citoyens” des États-nations. La légitimité éthique va désormais à l'homme, non plus en tant qu'il se sacrifie pour le citoyen, mais en tant qu'il a été sacrifié par le citoyen qui, de ce fait, est a priori d'essence coupable.

« Cette culpabilité semble devenue héréditaire, car les descendants des “victimes” – et non les victimes réelles – demandent réparation tandis que les descendants des “bourreaux” (les États-nations) se sentent responsables des fautes des générations précédentes. La morale de la démocratie participative est ainsi nécessairement “victimaire”, dans le sens où la condition de victime est la seule source de légitimité pour la “minorité” (ce n'est plus le suffrage universel). La “victimitude”, néanmoins, n'est pas liée à des circonstances mais assignée à une origine (religion, ethnicité, etc.) spécifique : de façon exclusive, extra-occidentale. Par principe, les descendants des victimes ne peuvent pas être coupables et pour l'éternité. La condition de victime n'est pas uniquement le résultat d'une action contemporaine, mais un état de faits permanent que ne contredisent pas la violence et l'amoralité éventuelles de ses titulaires. Par conséquent, dans la morale post-moderniste, le monde est divisé entre bons et méchants, opprimés et oppresseurs. L'opprimé désigne une condition indépendante de la réalité, de sorte que derrière l'apologie de la multiplicité, de la multitude, de l'Alliance, de la compassion, se terre en fait une division binaire et manichéenne de l'humanité qui n'est pas supposée pouvoir changer et qui donc réinstaure une hiérarchie fondée sur la souffrance et la victimitude des ancêtres, c'est-à-dire indirectement sur la race, la religion, la chair et l'origine. »

Shmuel Trigano, La Nouvelle Idéologie dominante – le post-modernisme, éditions Hermann, pp. 69-71. 

lundi 10 décembre 2012

Délirante ou parano, l'armée française ? Les deux, mon général !


« L’armée française, qui se prépare à la guerre des cités, a construit spécialement à Sissonne, dans l’Aisne, une cité fantôme grande pour 5000 habitants, pour entraîner ses soldats.

« Le budget pour ce programme de guérilla des banlieues, nommé Scorpion, est de 400 millions d’euros par an pendant 10 ans, et il faut convaincre les décideurs politiques de son bien fondé.

« Les combats de demain ne seront pas ceux d’hier, et l’armée se battra en ville » disent-ils, c’est à dire dans les banlieues de non droit, les barres de HLM aux mains des dealers, des bandes rivales et des islamistes.

« En ville, un combat est souvent source de pièges et d’enlisement. Il y est quasiment impossible d’y développer une manœuvre sans risque de perte importante en matériels et en personnels », explique un officier supérieur du camp militaire.

«Pour cela, il faut s’adapter avec du matériel performant et du personnel bien formé. C’est tout le sens des manœuvres organisées voilà quelques jours sur ce camp, en présence du général Bertrand Ract-Madoux, chef d’état-major de l’armée de terre. »

(…)

dimanche 9 décembre 2012

Terres de sang : et en plus il a pas fait beau


Les Terres de sang de Timothy Snyder sont un livre extrêmement attirant – ce qui est une façon de parler, compte tenu des horreurs et des abominations qui y sont décrites et expliquées. Ce que l'historien appelle ainsi, les terres de sang (Bloodlands), c'est cette portion d'Europe orientale comprise entre les États baltes et la mer Noire, englobant, outre les trois États déjà cités, la Pologne dans sa moitié orientale, la Biélorussie et l'Ukraine : terres où les communistes et les nazis ont tués environ 14 millions de personnes entre 1933 et 1945. Le chapitre consacré à la grande famine sciemment voulue, organisée, planifiée et réalisée par Staline dans les campagne ukrainiennes en 1932-1933 est absolument terrifiant, avec ses scènes d'anthropophagie, souvent perpétrée au sein d'une même famille, les parents tuant et rôtissant l'un de leurs enfants pour nourrir les autres, la mère agonisante recommandant à ses enfants de la manger lorsqu'elle sera morte, etc. Et, au milieu de cette horreur déshumanisée, pourtant, certains qui refusent obstinément de se livrer au cannibalisme – et ce sont eux, bien entendu, qui meurent les premiers. Il est malaisé, apparemment, de se faire une idée précise du nombre de victimes de ce génocide ukrainien, mais les historiens semblent tomber d'accord pour dire qu'elles furent entre trois et quatre millions. Huit ans plus tard, après le déclenchement de la guerre germano-soviétique, sur cette même terre d'Ukraine, Hitler fera mourir de faim à peu près autant de prisonniers russes. À quoi bien sûr, il faut rajouter les innombrables déportations opérées par Staline dans les années trente, puis les massacres de juifs ordonnés par Hitler ; tout cela ayant eu lieu quasi exclusivement à l'intérieur du périmètre de ces terres de sang, qui fournissent à Snyder l'occasion de repenser totalement l'histoire européenne du XXe siècle, en étudiant précisément les modalités et les conséquences du choc qui y eut lieu entre les deux terreurs, nazie et communiste. De plus, ce gros livre (650 p.) est écrit dans une langue fluide, plutôt élégante, claire, ce qui ne gâte rien. Mais cela reste une lecture particulièrement éprouvante, même lorsque l'on n'a pas encore, comme c'est mon cas, atteint la 150ème page.

Lorsque l'on tape “famine Ukraine” dans Google images, on aboutit à des horreurs, que je n'ai pas voulu vous imposer un dimanche matin, de peur de vous bloquer la digestion du foie gras de midi. J'ai donc choisi pour illustration ce qu'il y avait à peu près de plus bisounours.

Rajout de deux heures et quart : On peut écouter avec beaucoup de profit l'émission Répliques que Finkielkraut a consacrée au livre de Timothy Snyder et à l'auteur lui-même, invité principal (et parlant français…) – Merci à Cherea de me l'avoir signalée.

samedi 8 décembre 2012

Les penchants asilaires de Vladimir Illitch


Au fond, l'objectif qui se dessina, en 1921, une fois la guerre terminée, devant Lénine et ses sbires bolcheviks était à la fois clair et aberrant : pour que se réalisent les prédictions révolutionnaires de Karl Marx, il importait de commencer par construire une société industrielle dans un pays essentiellement paysan. Dit autrement, il fallait fabriquer des ouvriers pour pouvoir les libérer ensuite. 

Énoncée comme cela, on comprend que la chose ait totalement foiré.