Au Plessis-Hébert, la journée commence toujours de manière festive : Catherine et moi jouons à celui qui ne se lèvera pas le premier. Le vainqueur ne gagne rien, mais le perdant – moi, ce matin – voit fondre sur lui une cascade de tâches toutes plus urgentes et impératives les unes que les autres. Il faut d'abord, la porte de la salle à manger ouverte, subir les assauts enthousiastes d'Elstir, lequel tente de faire croire au primo-levant qu'il l'aime alors qu'il lui réclame simplement sa ration de croquettes matutinale. Il faut ensuite aller délivrer Swann et Bergotte du salon où ils dorment et les canaliser vers le jardin : déjà deux de moins.
Ensuite, débloquage de la porte de la cuisine et mise en route du café (j'ai tout préparé la veille au soir, il n'y a plus qu'à presser le bouton). Puis, ouverture de la porte de l'arrière-cuisine (dans laquelle le chat s'engouffre comme un crétin, environ deux matins sur trois), afin d'y prendre le sac de croquettes déjà mentionnées. Nourrissage de la bête. Pendant qu'Elstir engloutit à grand bruit (et en en foutant partout), délivrer le chat et le nourrir, ce qui se fait dans la salle de bain. Là, on peut s'autoriser un moment de détente, en poussant la porte des toilettes pour la miction inaugurale.
Quand on ressort, Elstir a fini de manger, et il faut à son tour le mettre dehors, lui aussi pour sa miction. On profite de ce moment de calme pour gober avec un peu d'eau ses médicaments-de-vieux, qui doivent permettre de survivre jusqu'au lendemain, en principe. Puis, avant de faire rentrer les chiens qui vous regardent d'un air suppliant depuis la terrasse, vous n'oublierez pas d'aller “refaire leurs lits”, c'est-à-dire déchiffonner les tapis dans leurs paniers. Revenant dans la salle à manger, il vous faut encore désécuriser la pièce ; comprenez : défaire l'empilement de chaises que vous avez, la veille, disposé devant le meuble rouge contenant divers objets usuels, tels que boîte de mouchoirs en papier, téléphone portable, cigarettes, stylo, etc. Si vous avez oublié cette opération essentielle, il y a de bonnes chances pour que vous ayez, tout à l'heure, en vous levant, retrouvé tout cela au sol et déchiqueté par les mâchoires pleines d'allant du gars Elstir.
Normalement, quand vous avez accompli tout cela au pas de charge, le café a fini de passer ; vous vous en servez une tasse, que vous buvez debout dans la salle à manger, devant la porte entrouverte, afin d'évacuer dans le jardin la fumée de votre première cigarette. Dans l'intervalle, les trois chiens se sont recouchés. Après cela, enfin, il vous est loisible d'aller vous épandre dans votre fauteuil habituel, avec un soupir de satisfaction et un livre.
Mais ça, c'est dans les moments creux. Là, depuis quelques jours, à l'instant de la récompense, ma conscience professionnelle opère un certain nombre de dérivations neuronales dans mon cerveau, opération dont le but est de m'empêcher de lire pour ne plus me faire penser qu'à Madame Piaf qui m'attend dans la Case, afin d'y être mise en mots et habillée de phrases. Vous avez beau tenter de ruser, de résister à ce diktat, il n'y a rien à faire : si vous vous obstiniez, même un roman de Mme Angot deviendrait incompréhensible ; il ne vous reste qu'à venir vous installer ici, devant l'ordinateur un brin goguenard de vous voir apparaître si tôt, et à vous réenchaîner à votre boulet – votre seule lueur d'espoir, scintillant là-bas, très loin devant, étant l'apéritif que les puissances terrestres vous autoriseront ce soir, si vous vous êtes acquitté des quinze mille signes qui, pour l'instant, vous attendent en vrac, et exigent d'être mis en ordre de bataille.
La journée sera longue et pleine…