vendredi 12 août 2011

Il y a parfois des p'tits regrets qui viennent vous pincer le cœur

Le billet de Georges que j'ai mis en lien hier n'a pas éteint mon envie de dire deux ou trois choses à propos de Charles Trenet ; au contraire, il l'aurait plutôt avivée. Mais je ne sais pas trop par quel bout le prendre, si je puis dire : tout se présente en vrac et refuse de s'ordonner de soi-même, ce qui est agaçant.

Tout d'abord je voudrais marquer mon désaccord avec ceux des amoureux de Trenet – et ils sont très nombreux, je crois – qui considèrent que le sommet de son œuvre se situe au début de sa carrière, c'est-à-dire en gros durant les cinq années séparant ses débuts en solo de la guerre. Ensuite, à les entendre, il n'aurait fait que se prolonger avec plus ou moins de bonheur, un peu comme un paquebot continuant, moteurs silencieux, à courir sur son erre. Il me semble au contraire que les chansons les plus belles, les plus profondes-sans-en-avoir-l'air datent plutôt de la fin des années quarante et des années cinquante. Parce que la fantaisie débridée des premières œuvres s'y stabilise tout en restant bien présente, et que viennent s'y ajouter une expression de la nostalgie, un sens du temps qui passe, qui me paraissent sans égal, dans ce petit univers de la chanson bien sûr. La mélancolie aussi fait son apparition, mais elle sait rester élégante, ne pas se pousser du col et même, suprême raffinement, rester camouflée aux oreilles de qui ne souhaiterait pas l'entendre. Où un Brel nous balance au visage de pleins baquets de larmes et nous troue les tympans de ses sanglots, Trenet nous dit : « Il y a parfois des p'tits regrets qui viennent vous pincer le cœur. » – Et Brel disparaît instantanément, sauf si l'on est resté coincé dans sa propre adolescence.

La conséquence de cette légèreté des doigts, sur le clavier qui lui est propre, c'est que Trenet me semble être le seul capable de susciter chez celui qui l'écoute une véritable tristesse, diffuse et prenante, très difficile à combattre (et pourquoi la combattre ?). C'est le cas d'une chanson en apparence très anecdotique : Kangourou. Pourquoi ? Parce que. Nous touchons là à l'inexplicable. Du reste, quand on se mêle de parler de Trenet, ou même simplement d'y penser, on débouche toujours très vite sur l'inexplicable – et c'est tant mieux.

Pour ce qui est de la nostalgie, je ne crois pas que l'on puisse faire plus réussi que cette chanson presque inconnue : Qu'est devenue la Madelon ?, qui, de mémoire, doit dater de la fin des années cinquante, ou encore Le Piano de la plage, qui lui est contemporain. L'extraordinaire, dans la première citée, est qu'elle présente, quand on l'écoute aujourd'hui, une nostalgie “à double fond”, si l'on veut bien : la première strate est celle qui est exprimée dans le texte, qui en est le sujet – un homme, 40 ans ans après la fin de la Première Guerre, se demande ce qu'a bien pu devenir la Madelon – ; et il vient s'y superposer la seconde, la nôtre ; nous qui pensons à ce temps lointain où l'on pouvait encore se poser cette question : qu'est devenue la Madelon ? Cette époque un peu sépia aux yeux du souvenir, où les poilus de 14 se croisaient encore au bar-tabac tous les matins, ou en grande tenue devant le Monument aux morts – des morts que ceux qui tenaient les drapeaux avaient connus personnellement.

Cela ne nous éloigne pas de Trenet, malgré les apparences. Aucun chanteur ne sait faire passer le temps comme lui, l'accélérer brusquement, le stopper pour une image, le faire repartir, l'enrouler sur lui-même – et tout cela en moins de trois minutes. Il faut écouter cette chanson miraculeuse – années cinquante encore une fois – au titre volontairement plat, Histoire d'un monsieur : toute une vie s'y déploie, pleines de joies, de douleurs, d'espérances et de désillusions. Et, à la fin, c'est le temps lui-même qui referme la porte. Lorsque Georges parle de “contour”, de “silhouette” et mieux encore de “parfum”, c'est tout de suite à cette chanson-là que sa remarque m'a fait penser – et à dix autres juste après, bien entendu.

Me frappe aussi chez Trenet un sens particulier de la rime. Très souvent, elle arrive au bout de son vers dans une totale insouciance du sens qu'elle va produire ; elle se donne à voir ostensiblement pour ce qu'elle est : une rime et rien d'autre, de préférence légèrement incongrue – la boule de billard qui désordonnance le triangle. Trenet a inventé la rime-clin d'œil. Et le plus étonnant est que, malgré cela, elle parvient encore à épouser avec beaucoup de naturel la place qui lui est faite. Évidemment, il faudrait là deux ou trois exemples, lesquels me reviendront en foule dès que je ne serai plus devant ce clavier, mais qui pour le moment me font totalement défaut.

Tout cela est tristement fragmentaire et incomplet, évidemment. Mais Trenet est inépuisable et farceur, c'est donc un tour qu'il joue à l'apprenti exégète. Une chose encore : alors que les textes de ses chansons peuvent paraître un peu “simplets” à un esprit inattentif, ce sont en fait les plus difficiles à retenir par cœur que je connaisse – mais il se peut que ça vienne de moi.

26 commentaires:

  1. Trenet a une mauvaise image auprès de nombreuses personnes (dont moi) parce que c'est l'idole de nos grands mères. Je suis donc incapable de l'écouter avec intérêt.

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  2. Vous êtes bien sûr ? Moi il me semble que les grands-mères (enfin, les miennes…) étaient plutôt portées vers Tino Rossi que vers Trenet.

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  3. Vous avez tout à fait raison : Trenet dans les années trente était l'idole de la jeunesse folle de l'entre deux guerres.
    Pour des raisons qui n'en sont pas Nicolas est passé à côté, mais somme toute pas plus que les Académiciens français qui lui ont infligé l'humiliation de sa vie, pour ne pas voir l'Académie investie par des saltimbanques.

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  4. Je suis surpris que l'on puisse écrire autant de jolies choses sur ce fou chantant.

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  5. Je crois comme vous que les chansons des années 50 sont loin d'avoir perdu quoi que ce soit en terme de génie. (Ah, Kangourou ! Qui peut l'écouter sérieusement sans pleurer ?!)

    J'acquiesce à votre chapitre sur la nostalgie mais vous ne soulignez pas son corollaire - qui fait à mon sens toute la richesse, la complexité et la générosité de l'œuvre de Trenet. Trenet - à mes yeux - est dans le présent avec force. Il est capable de plonger quiconque dans une profonde nostalgie sans jamais céder au passéisme rance, aux images d'Epinal un peu niaises, ni à l'aigreur. Bref, Charles Trenet est vivant (d'ailleurs c'en était un bon).

    La reprise consternante de "Ménilmontant" par Bruel (qui réussit à dépiauter savamment tout le swing du texte chanté pour l'aplatir façon Fabulon et fer chaud) est un bon exemple, je crois, pour montrer ce que Trenet n'était pas (mais qu'on veut faire penser qu'il est) : une nostalgie façon papier peint jauni (Bruel a réussi quand même à vendre sa version dépourvue d'intérêt ; on ne peut pas, même quand on massacre Trenet, lui ôter toute sa poésie).

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  6. Je le découvre un peu, grâce à vous et Marie-Georges (mais je fais partie de ceux qui aiment Brel, sans pour autant je pense, être restée au stade adolescent ...).

    Il y a une émission sur lui, sa vie, son œuvre, le dimanche à 13 heures sur France Inter, depuis le début de l'été : "Tout l'été pour Trenet".
    Elle est "poadcastable".

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  8. Mildred : à propos de l'Académie, il faut préciser que Trenet a commis une énorme bourde, en faisant savoir publiquement que, s'il était élu, il offrirait à l'Académie je ne sais plus laquelle de ses maisons : les Académiciens ont eu l'impression d'être achetés, ont craint d'être brocardés à cause de ça, et ont fait machine arrière.

    Corto : oh, ce n'est qu'un piètre aperçu ! Non de mon talent mais de ce qu'il y aurait à dire.

    Marie-George : comme je le dis à Corto, ce ne sont vraiment que des notes, et fort incomplètes en effet. Il aurait aussi fallu parler d'une certaine noirceur, qui existe chez Trenet, mais comme toujours, très discrète. Et même d'un soubassement de cruauté.

    Audine : un grand merci pour le tuyau !

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  9. @Nicolas

    Didier a parfaitement raison. A l'exception des années trente où il était un chanteur à la mode, Trenet n'était pas un chanteur populaire, grand public. D'ailleurs, chose importante, à l'époque de son âge d'or (artistiquement parlant), dans les années 50, il en était réduit aux premières parties, voire aux levées de rideau.
    Particularité que dans une certaine mesure, il partage avec Piaf, qui n'a jamais été une chanteuse populaire, mais plutôt une interprète adulée par les intellectuels. Ses ventes de disque, à sa grande époque, étaient ridicules par rapport à celles des chanteuses italianisantes ou espagnolisantes de l'époque, voire à celles de Line Renaud, la Jennifer de l'époque.

    A propos de l'oeuvre de Trenet; ce qui est frappat, c'est qu'elle est relativent peu fournie (quantitativement) pour l'époque (350 titres, je crois bien, mais qu'il n'y a pour ainsi dire rien à jeter. On peut acheter les yeux fermés l'integral, c'est l'occasion de faire des centaines de découverte.

    @Marie-George

    Tout à fait d'accord. Trenet n'est pas dans la nostalgie pure. Il y succombe, et il s'en moque, comme il se moque du bon vieux temps.

    La porte du garage, le grand café,Vous oubliez votre cheval, la Polka du Roi... Autant de chansons qui sont aussi de gentilles charges contre les nostalgiques. Il l'est lui même, et en même temps, il semble s'amuser du pittoresque des survivants du monde d'avant.

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  10. Et le colonel du Barda à moitié gaga, dans France Dimanche, et le merveilleux “bal de têtes” des Relations mondaines, et le diplomate à la fois immature et gâteux dans Grand-Maman c'est New York, et… on n'en finirait plus !

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  11. Je précise: Trénet ne se contente pas de cultiver la Nostalgie, mais se livre à une véritable réflexion philosophique sur le temps qui passe. Il montre combien il nous bouffe, et rend dérisoire les critères et les jugements d'une époque, ce qu'il y a de pathétique à vouloir arrêter le temps ou ne pas le voir filer... Ainsi, dans la porte du garage, il y a ce fou du volant dont on apprend à la toute fin de la chanson que son auto va incroyablement lentement, et que ses véléités de jeune homme étaient dérisoires... Plus que de la nostalgie, donc.

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  12. @Audine Je viens ajouter mes remerciements à ceux de Didier pour cette information de toute première importance (moi qui avais lâché Inter pour Fip, plus généreuse en Trenet dans sa programmation) !

    Du coup je suis en train d'écouter l'émission n°1 de la série et je constate que la première phrase de Trenet dans le générique est justement "il ne faut pas vivre dans le passé". Qu'est-ce qu'on disait !

    @Didier oui pour la noirceur, discrète (c'est l'élégance de Trenet) et frappante à la fois.

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  13. Une dernière chose dont je voudrais parler: Trenet n'était surtout pas un "chanteur à texte"? C'est à dire un auteur de texte qui se sevait de la musique et du chant pour les populairiser.

    C'était un musicien, auteur d'une révolution musicale dans l'univers de la chanson sur lequel elle vit encore. Avant lui, tous le monde chantait en lyrique. Avec lui, on a appris à plaquer chaque syllabes sur une note (ce qui rend au passage ses chansons si difficiles à interpréter... Il ne faut pas seulement avoir "de la voix, mais ade l'oreille).

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  14. C'est un vrai plaisir de vous lire tous ici ! Un grand merci, donc !
    Souvenez-vous que Brassens connaissait toutes les chansons de Trenet par coeur.

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  15. On s'en souvient !

    Concernant l'émission de radio, je suis en train d'écouter les 6 premiers épisodes . Je peux dire que Trenet par Trenet, c'est tout de même ce qu'il y a de mieux (oh les journaleux qui s'improvisent experts, le pitoyable philippe Val qui s'écoute parler et s'auto-cite, sans compter ceux qui appellent "analyse et décryptage" la moindre bavasserie subjective sur une chanson)... Heureusement que Charles a la parole !

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  16. D'accord avec tout ce qui a été dit. J'ajoute juste qu'en plus de son swing (et de sa diction épatante), Trenet avait de l'humour. Et c'est très rare, l'humour, dans la chanson Française...

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  17. Si dans l'humour y avait Jean Ferrat.
    Humour, légerèté, cette élégance consistant à suggérer les choses sans les dire... Il avait tout, ce type.

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  18. Marie-Georges,
    Merci pour le lien sur les émissions.

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  19. Bon, c'est comme toujours : dès qu'on parle de quelque chose d'intéressant, on reste assez peu nombreux.

    Demain, pour attirer les commentateurs, j'envisage de vous faire un billet vach'ment politique – un truc où on parlera de François Hollande, et de Nicolas Sarkozy, et d'autres encore.

    Mais ni de Trenet, ni d'Hergé, ni d'aucun de ces gens qui… Enfin, vous voyez, quoi.

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  20. Peu de commentateurs mais peut-être plus de lecteurs que vous ne pensez.

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  21. Bonjour à tous...

    Juste ça : Dans le sud Algérien, mes parents captaient RMC à la radio. Plus qu'un vague souvenir d'une "Nationale 7", route des vacances. Je sentais tant de bonheur dans la voix de Trenet, que je m'étais promis, quand je serais grande... d'emprunter cette nationale. Mais avant une étape obligatoire, passer par la porte du garage.

    Ce sont quand même des chansons qui passaient régulièrement sur les ondes dans les années 60.

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  22. Malgré tous ces commentaires dithyrambiques sur Trenet, rien à à faire ce type me laisse un goût amer.

    Quant à son oeuvre pour moi elle n' a pas la puissance de celle d'un Brel.

    Il n'était point l'idole de ma mère qui me disait que les toulousains lui jetaient des tomates quand il venait chanter dans la ville rose.

    Je dois être comme Nicolas.

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  23. Ah mais les Toulousains ont une excuse à leur mauvais goût : ils ont l'entendement voilé à cause du consternant Nougaro.

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  24. Et dans le cas de Brel, il me semble que vous confondez puissance et tintamarre…

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  25. Monsieur Goux

    Je ne confonds pas tintamarre et puissance mais la guimauve façon Charles, style "La mer" trop peu pour moi.

    Pour les toulousains, à l' époque Nougaro n'était pas de mise.

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  26. La Mer n'est absolument pas emblématique du répertoire de Charles Trenet. C'est presque une chanson à part. En tous cas, ce n'est pas celle qui vient en premier à l'esprit des amateurs.

    @Didier

    Pour revenir à ce que je disais plus haut, je me suis rappelé d'un truc: dans les années 60, Trenet se produisait à Paris au Don Camillo, un cabaret... C'est dire à quel point le grand public l'ignorait.

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