mardi 16 août 2011

Ortega y Gasset, pour une politique aristocratique

Dans son ouvrage majeur, La Révolte des masses, José Ortega y Gasset livre une interprétation que l'on qualifiera d'aristocratique de la vie politique et sociale. Ce qui suffit à expliquer pourquoi sa réflexion déplut profondément – et notamment en France – lorsqu'elle fut publiée : prendre à contre-pied toutes les idéologies en vogue (non seulement le fascisme et le communisme, bien entendu, mais aussi le régionalisme si vivace en Espagne) vous condamnait alors à la confidentialité – et vous y condamne encore.

Pourquoi aristocratique ? Parce qu'Ortega assigne un rôle prépondérant à des minorités d'individus dans le processus de structuration du corps social. Lorsque ces minorités, ces élites, cessent de tenir leur rôle, le corps social se défait et c'est la voie royale pour toutes sortes de régressions, dont la plus dangereuse semble bien être l'étatisation de tout le champ social et, en parallèle, la montée de la violence, le recours systématique à la force, ce que le philosophe appelle l'action directe, et qui n'est autre, les élites ayant renoncé leur rôle de médiateurs, que l'intervention directe des masses dans la vie publique : « L'étatisme est la forme supérieure que prennent la violence et l'action directe constituées en normes. À travers et par le moyen de l'État, machine anonyme, les masses agissent par elles-mêmes. » C'est cette observation qui conduit Ortega y Gasset à réaffirmer la supériorité indépassable du libéralisme politique, ou si l'on préfère de la démocratie libérale, et, donc, à renvoyer dos à dos les deux totalitarismes de son siècle.

Comment une telle pensée aurait-elle pu se frayer un chemin dans les esprits oblitérés des années trente, quand, en ces mêmes années, la plupart des intellectuels occidentaux s'obstinaient à croire que, du fascisme et du communisme, le second constituait un rempart contre le premier, en était en quelque sorte l'antidote ? Alors qu'il ne signaient tous deux que l'irruption de l'homme-masse sur le devant de la scène politique. Homme-masse qui ressemble d'assez près à l'homme sans qualités de Musil, et dont Ortega dit ceci :

« La perfection avec laquelle le XIXe siècle a donné une organisation à certains ordres de la vie est la cause même qui fait que les masses qui en bénéficient ne la considèrent pas comme une organisation mais comme la nature. Ainsi se définit et s'explique l'état d'esprit absurde que révèlent ces masses : rien ne les préoccupe que leur bien-être et, en même temps, elles ne se sentent pas solidaires des causes de ce bien-être. Comme elles ne voient pas, dans les avantages de la civilisation, une invention et une construction prodigieuses qui peuvent se soutenir seulement avec de la prudence et de grands efforts, elles croient que leur rôle se réduit à les exiger de façon péremptoire, comme s'ils étaient des droits de naissance. »

19 commentaires:

  1. Les masses ne lisent pas Ortega Y Gasset, Didier. L' "élite" non plus d'ailleurs...

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  2. D'ailleurs, je me demande ce que peut bien lire l' "élite".

    Plus généralement, et très au-delà de la lecture, j'ai l'impression que :

    Ou bien l'élite a dégénéré en ne se comportant pas comme elle devrait se comporter, au sens de Gasset.

    Ou bien ceux qui devraient idéalement constituer les rangs de l'élite, parce qu'ils en ont les vertus, n'ont pas ou plus le courage d'aller chercher les premières places.

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  3. Pardon, c'est moi juste au-dessus.

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  4. Juste en passant , si Les masses aspirent au bien-être comme un dû de naissance , elles sont sacrement aristocratiques ;.) , non ?

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  5. Jacques Etienne16 août 2011 à 09:18

    @ Petit Louis :
    lorsque vous faites de l'aristocratie une classe qui se serait contentée de jouir de privilèges héréditaires autant qu'indus, ça me paraît réducteur. C'est la vision qu'en donne l'idéologie républicaine mais être aristocrate c'était aussi être élevé dans l'idée de service au roi et au pays et de devoirs vis-à-vis de ses inférieurs. Enfin, il me semble...

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  6. Puis-je recommander votre blog dans ma rubrique "Il en faut pour tous les goûts"?

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  7. @Jacques ,merci de cet éclairagei. Me voilà donc avec une vision, qui plus est républicaine, yep .mais en rien réductrice puisque j'ai des devoirs envers mon etat et mon pays et même envers mes égaux de congénères . Désolé mais dans ma caste il n'y a pas d'inferieurs, que des pecus qui ont plus de responsabilitès parceque simplement ils ont plus de mérite ,d'idées ou de travail que d'autres.

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  8. L'homme-masse, il est lourd, mais il est lourd !

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  9. Je ne comprends pas bien comment le XIXe siècle, qui est celui de la relégation de la noblesse, a pu être en même temps le siècle d'une certaine « organisation à certains ordres de la vie » que l'on devrait à cette même noblesse.

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  10. Mes impressions sur le sujet ici :http://ladyapolline.wordpress.com/
    Amicalement

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  11. La citation qui conclut cet article décrit parfaitement la situation actuelle et éclaire la crise économique que nous vivons (et pas seulement économique).

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  12. Précisons, puisque ça ne semble pas évident pour tout le monde, qu'avoir une conception aristocratique de la politique ne signifie en aucune façon regretter le temps des aristocrates…

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  13. Ben oui mais dans « aristocratique » il y a quand même la trace de l'ombre d'un modèle, non ?

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  14. Jacques Etienne16 août 2011 à 13:26

    Il ne s'agit pas, pour moi,de regretter le bon temps de l'Ancien Régime que, malgré mon grand âge, je n'ai pas connu mais de corriger la vision républicaine manichéenne selon laquelle en 1789 on serait passé des ténèbres à la lumière. Si la lumière mène à la guerre civile, à la guerre extérieure puis à la tyrannie d'un "empereur", permettez-moi de la préférer un peu tamisée.

    Pour ce qui est de la terminologie, il me semblerait préférable, pour des raisons historiques, de réserver le vocable d'aristocratie à l'Ancien Régime et de parler ensuite d'élite. Même si souhaiter le gouvernement par les meilleurs n'est pas une mauvaise idée en soi...

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  15. Calliclès,
    "D'ailleurs je me demande ce que peut bien lire l'"élite".
    Il parait que ces derniers temps elle a beaucoup donné dans "La princesse de Clèves".

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  16. Le problème qui touche nos élites est celui de la méritocratie, au sens où l'entendaient les empereurs de Chine (du moins ceux qui étaient les plus éclairés). Nos mandarins à nous ne se hissent plus au pouvoir par mérite réel, mais par affairisme et projections d'images simplistes.

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  17. "la vision républicaine manichéenne selon laquelle en 1789 on serait passé des ténèbres à la lumière."

    Et en 1649 ?
    Et en 1660, on etait revenu aux tenebres ?

    On a toujours tendance a oublier que les francais ne sont pas les premiers a avoir decapité leur roi.
    Sans doute a cause des pretentions "universalistes" de leur revolution.

    C'est vrai sinon "qu'elite" est peut etre mieux venu, a moins "qu'artistocratie" inclue "la noblesse", mais comme qualité humaine au sens large plutot qu'autre chose.

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  18. @ Mildred

    Oui, et "Zadig et Voltaire" aussi...

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  19. Calliclès,
    ... mais seulement en attendant de se plonger dans le théâtre de Bouvard et Pécuchet !

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