mardi 30 août 2011

Mensonges politiques et vérité romanesque

Ayant dépassé la moitié de Libra, le roman de Don DeLillo que je suis occupé à lire, il me devient possible d'en dire d'ores et déjà quelques mots. (« Possible, peut-être, mais souhaitable ? », s'interroge le passant sarcastique.) La première chose est que, pour l'instant, c'est celui qui me convainc le moins des trois que je connais – les deux autres étant Bruit de fond et Outremonde, lus dans cet ordre. Peut-être simplement parce que je suis presque toujours rétif à l'irruption de personnages réels dans la trame romanesque, en raison de leur pouvoir d'empêcher d'advenir ce qui n'a pas effectivement eu lieu dans la réalité dont l'auteur les a tirés. Par exemple ici : rien ne peut faire, ni le talent de DeLillo ni rien d'autre, ni personne, rien ne peut faire qu'à la fin Lee Harvey Oswald ne devienne pas l'assassin de John Fitzgerald Kennedy.

Cela posé, Libra demeure une mécanique savante et précise – d'une précision diabolique : pour une fois c'est bien le cas de le dire –, basée sur deux forces qui se renforcent l'une l'autre, ou plutôt tendent à entrer en fusion pour provoquer la déflagration que l'on sait. D'une part la cristallisation, de l'autre la trajectoire, chacune de ces deux forces occupant le même nombre de chapitres, répartis selon une alternance rigoureuse.

La cristallisation s'opère à l'intérieur du marigot des services secrets et des agitateurs de toutes sortes (castristes, anticastristes, CIA, FBI, KGB, mercenaires, etc.) : tous ces gens apparaissent dès le début du roman comme des sortes de molécules isolées, perdues dans la soupe primordiale, et qui cherchent à s'organiser en une structure solide et cohérente, une structure absolument vitale pour chacun de ses éléments. Et la seule manière de forger cette structure est de lui donner un but, quel qu'il soit : ce sera l'attentat contre John Kennedy, mais le lecteur comprend bien que cela aurait pu être à peu près n'importe quoi d'autre – l'assassinat de Fidel Castro par exemple.

La trajectoire est celle de Lee Oswald. Ce n'est d'ailleurs pas assez dire : Oswald est cette trajectoire et il n'est rien d'autre :

Vitesse en route vers une cible
Si lointaine, elle-même invisible…



Le tour de force du romancier est peut-être de réussir à susciter une sorte de sentiment tragique chez le lecteur, d'inévitable, de lui faire sentir, si je puis dire, la force du destin, alors même que tous ses personnages, à commencer par Oswald lui-même, semblent courir en tous sens avec un épais bandeau sur les yeux, et à chaque moment susceptibles de faire tout autre chose que ce qu'ils font finalement. L'exemple le plus frappant de ces errances multiples, de ces incertitudes additionnées, est que l'attentat contre Kennedy est au départ prévu à Miami, et que le Président doit être soigneusement manqué par le tireur. Si bien que le résultat final, le résultat historique semble être lui aussi la résultante d'une somme d'erreurs – mais il me reste deux cents pages à lire et je ne veux pas préjuger de la suite. Disons, pour en terminer momentanément, que le processus de cristallisation a pour effet de dessiner une cible, celle que la trajectoire – trajectoire d'une boule de billard électrique plus que d'une flèche lancée – va venir frapper au bout du compte.

19 commentaires:

  1. Vanessa Taprendra31 août 2011 à 00:07

    Oswald achète un Carcano 1938 (dont la munition n'est plus fabriquée) par correspondance pour 20$.
    Il n'effectue aucun tir de réglage de la lunette ou du viseur et de toute façon transporte son arme dans une couverture. Il tire 3 coups en 6 secondes sur une cible mobile en manoeuvrant la culasse de type Mauser.
    Et vous y croyez ?

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  2. La photo du Bonheur Américain est d'un tragique absolu. Ou l'absolu du tragique, oui, aussi... Geargies.

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  3. Vanessa : en vérité, je m'en fous complètement – du véritable assassinat de Kennedy, veux-je dire. Ce qui m'intéresse ici c'est la manière dont DeLillo utilise le fait divers pour en faire un roman.

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  4. Evidemment qu'on s'en fout. On s'en fout aussi quand Ellroy écrit "American Death Trip". Je n'ai pas trop aimé "Libra", comme je vous l'ai déjà dit, un peu pour les mêmes raisons que vous. Enfin, pas tout à fait.

    Disons simplement que comme il y a une fin inévitable en matière historique, on a l'impression que le romancier est obligé de faire marche arrière comme sur magnetoscope et d'imaginer ce qui pourrait remplir les blancs. Cela conditionné la forme. Evidemment, à ce jeu là, DeLillo s'en tire mieux que beaucoup d'auteurs. A cet égard, cette forme d'autoconviction paranoïaque qui fait se mouvoir Oswald est une approche inédite, donc intéressante.

    Après, franchement, l'a-t-il tué (probablement pas comme la thèse officielle le dit, sans aucun doute), ne l'a-t-il pas tué, c'est vrai que l'on s'en fout. On s'en foutrait moins si ce n'était pas un roman.

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  5. Par contre, vous ne pouvez pas vraiment ramener l'assassinat d'un tel homme à la dimension d'un simple fait divers. Mais peut-être n'est-ce qu'une façon de parler...

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  6. Vanessa Taprendra31 août 2011 à 09:59

    Je m'en doutais un peu. D'un côté je vous accorde, à vous et à DeLillo, le droit d'écrire ce que vous voulez. De l'autre, j'ai du mal à admettre que des gens participent à la falsification de l'histoire récente en toute bonne conscience.
    Ce que vous faites prenant cet assassinat comme un fait divers avéré.

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  7. Vanessa Taprendra31 août 2011 à 10:58

    Certains "romanciers" (souvent mauvais) mêlent sciemment le vrai et le faux dans le but d'accréditer une falsification de l'histoire. Il arrive également souvent qu'ils soient récompensés de leur ignominie par un prix littéraire. C'est à vomir.
    Je ne condamne que ceux qui le font sciemment et comme DeLillo semble être un dinausore technique, je veux bien lui accorder le bénéfice du doute.

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  8. Vanessa Taprendra31 août 2011 à 15:10

    Je viens de lire dans Wiki que DeLillo avait 27 ans et travaillait dans la pub lors de l'assassinat de JFK. Il a donc vécu l'élimination des témoins et le scandale de la commission Warren. Je le range finalement dans la catégorie des enculés.

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  9. Mais enfin, Vanessa, puisqu'il vous dit qu'il se fout "complètement du véritable assassinat de Kennedy" ?
    Vous pourriez essayer de l'entendre, non ?
    Evidemment ce que je dis ce n'est que parole de cucurbitacée !

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  10. Vanessa Taprendra31 août 2011 à 15:43

    J'ai parfaitement entendu Mildred, mais je trouve que ce n'est pas une excuse pour aider à la propagation d'un mensonge officiel.

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  11. Et Elvis Presley, alors?
    Même pas mort!

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  12. Oh putain !

    Je n'aurais pas du semer le doute (et la graine de courge) dans la cervelle de Mildred !

    Elle a fini par intégrer sa véritable identité végétale...

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  13. Oui, vu le niveau je me demande si Didier Goux ne devrait pas plutôt écrire des critiques littéraires de "La Semaine de Suzette".

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  14. Je propose que l'on marie Monsieur Cui-Cui avec Mademoiselle Mildred. Pour qu'ils nous fassent plein de petits cuicuirbitacés.

    Luc : en plus, pour une fois, mes critiques littéraires seront au niveau.

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  15. Vous voilà réduit à écrire des conneries pour complaire à Cui-cui et Luc.
    C'est du joli !

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  16. Ben quoi, M'ame Mildred : faut bien rire un peu…

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  17. Me voici avoir encore disparu de votre blogroll. Cela me "perturbe " ! :)

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  18. D'un ot'côté , qui a fait quoi : bof; l'important c'est qu'il est mort ...

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  19. Corto : vous n'êtes pas le seul : la moitié de la blogoliste a sauté ! Je ne sais pas si c'est le passage à Draft Blogger ou autre chose. Je vais me pencher là-dessus ce week-end…

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