Hier, la chaîne Histoire proposait une “soirée Céline”, que nous avons regardée faute de films possibles sur les canaux concurrents, et nous nous en sommes bien trouvés. En lever de rideau, une émission de Claude-Jean Philippe, datant de 1976 mais composée en partie d'extraits d'une autre plus ancienne, signée Pierre Dumayet. Ensuite, une réalisation due en grande partie à Michel Polac et remontant, elle, à 1969. D'abord, il y a ce sentiment étrange d'irréalité qui s'installe lorsque l'on vous envoie l'interview d'une personne – une femme, mercière passage Choiseul – qui a très bien connu Céline, ou plutôt Destouches en l'occurrence, enfant. Puis, un deuxième fait vient vous frapper : tous ces gens à qui Philippe, Dumayet ou Polac tendent un micro s'expriment dans un français non seulement fort correct mais en outre, souvent, d'une admirable élégance. On mesure d'autant mieux notre triste dégringolade que ce ne sont pas seulement les intellectuels qui usent de cette langue ondoyante, construite, toute pleine de détours et de voies adjacentes, mais absolument toutes les personnes interrogées, y compris cette vieille mercière dont je parlais, qui semble n'avoir jamais quitté son passage Choiseul, n'a jamais lu une ligne de Céline et n'a pas dû, à l'école, aller au-delà du certificat d'études. On mettra à part, cependant, le peintre Gen Paul (à gauche sur la photo que j'ai choisie), vieil ami de Céline (qu'il nomme Ferdine), portraituré en cul-de-jatte dans Féérie pour une autre fois, qui, lui, parle avec un naturel et une aisance parfaits exactement comme un roman de Boudard ou de Simonin. Et l'on se prend à penser que si, en ces époques noir et blanc, la France était moisie comme on nous le serine, sa langue, elle, était encore fleurie et vivace. Nous en terminerons avec la voix de Gen Paul et ses fleurs de rhétorique populaire – populaire au sens ancien du mot.
vendredi 19 août 2011
Louis-Ferdinand Céline et les ombres du passage Choiseul
Hier, la chaîne Histoire proposait une “soirée Céline”, que nous avons regardée faute de films possibles sur les canaux concurrents, et nous nous en sommes bien trouvés. En lever de rideau, une émission de Claude-Jean Philippe, datant de 1976 mais composée en partie d'extraits d'une autre plus ancienne, signée Pierre Dumayet. Ensuite, une réalisation due en grande partie à Michel Polac et remontant, elle, à 1969. D'abord, il y a ce sentiment étrange d'irréalité qui s'installe lorsque l'on vous envoie l'interview d'une personne – une femme, mercière passage Choiseul – qui a très bien connu Céline, ou plutôt Destouches en l'occurrence, enfant. Puis, un deuxième fait vient vous frapper : tous ces gens à qui Philippe, Dumayet ou Polac tendent un micro s'expriment dans un français non seulement fort correct mais en outre, souvent, d'une admirable élégance. On mesure d'autant mieux notre triste dégringolade que ce ne sont pas seulement les intellectuels qui usent de cette langue ondoyante, construite, toute pleine de détours et de voies adjacentes, mais absolument toutes les personnes interrogées, y compris cette vieille mercière dont je parlais, qui semble n'avoir jamais quitté son passage Choiseul, n'a jamais lu une ligne de Céline et n'a pas dû, à l'école, aller au-delà du certificat d'études. On mettra à part, cependant, le peintre Gen Paul (à gauche sur la photo que j'ai choisie), vieil ami de Céline (qu'il nomme Ferdine), portraituré en cul-de-jatte dans Féérie pour une autre fois, qui, lui, parle avec un naturel et une aisance parfaits exactement comme un roman de Boudard ou de Simonin. Et l'on se prend à penser que si, en ces époques noir et blanc, la France était moisie comme on nous le serine, sa langue, elle, était encore fleurie et vivace. Nous en terminerons avec la voix de Gen Paul et ses fleurs de rhétorique populaire – populaire au sens ancien du mot.
jeudi 18 août 2011
Double chassé-croisé amoureux
Film délicieux et virevoltant à souhait que cette Fine mouche, vue hier soir à la télévision. Le mimétisme cher à René Girard – mais aussi au William Shakespeare du Songe d'une nuit d'été et au Mozart de Cosi fan tutte – y est une force constamment agissante ; il est même le principal ressort de l'intrigue, celui qui fait se mouvoir les personnages à leur insu.
L'intrigue est gentiment retorse et plaisamment absurde. (Pour simplifier, je vais donner aux personnages le nom des comédiens qui les incarnent.) Au début du film, dès la première scène, Spencer Tracy, rédacteur en chef d'un magazine people, ainsi que l'on ne disait pas en 1936, s'apprête à épouser Jean Harlow – on sent que, bien qu'amoureux, il y va à reculons. Du reste il n'y va pas du tout, car c'est le branle-bas de combat à son journal, lequel vient de publier un article accusant à tort Myrna Loy – fille d'un multi-milliardaire ennemi intime du propriétaire de la dite gazette – d'être une briseuse de ménage. Du coup, la fausse briseuse mais vraie calomniée porte plainte et réclame cinq millions de dollars de dommages & intérêts : si elle gagne, le journal est mort, il y a donc le feu à la maison. C'est alors que Tracy imagine un stratagème destiné à rendre vraie l'information fausse, de manière à ce que la plainte devienne irrecevable par le tribunal : il réquisitionne William Powell, un ancien journaliste qu'il a lui-même viré avec pertes et fracas, playboy notoire, lui fait contracter un mariage blanc avec sa propre fiancée, Jean Harlow, avant de l'envoyer séduire Myrna Loy qui, du coup, si elle tombe dans le piège, deviendra en effet une “briseuse de ménage”. À partir de là, les péripéties obéissent allègrement aux lois du vaudeville, selon les règles ainsi posées. Ce qui est amusant c'est justement l'irruption du désir mimétique dans ce scénario, au moment précis où chacun se met à jouer un rôle qu'il croit de tout repos.
William Powell entame un jeu classique de séduction auprès de Myrna Loy. Se plantant sévèrement, il en tombe illico amoureux et se met à lui dire ses quatre vérités, ce qui a pour effet de transformer le dédain non feint de la petite fille riche en intérêt grandissant.
De son côté, après avoir détesté le mari que son fiancé lui impose, Jean Harlow se met à s'attacher à lui à partir du moment où elle s'aperçoit que, possédant la clé de sa chambre, William Powell aurait pu l'y rejoindre pour tenter sa chance (après tout, n'est-elle pas son épouse ? Pas de “viol conjugal”, en cette époque bon enfant…) mais qu'il ne l'a pas fait. Et elle s'attache encore bien davantage à ce mari factice lorsqu'elle comprend que Myrna Loy est bel et bien en train de le lui ravir.
Quant à Spencer Tracy, voyant grandir la complicité de sa fiancée (Jean Harlow : faites un petit effort…) avec le mari qu'il lui a donné d'autorité, il se met à considérer un mariage avec elle comme une chose éminemment désirable…
Tout s'arrange bien entendu à la fin, même si cette fin est assez étrange dans la mesure où, lorsqu'elle intervient, William Powell est encore en situation de bigamie avérée et que le réalisateur ne prend absolument pas la peine de nous dire, même pas de nous suggérer, comment ce petit problème va se régler, une fois les projecteurs éteints.
Voilà pour le film, tel qu'en lui-même, mais le jeu de miroirs ne s'arrête pas là. Durant le tournage, Jean Harlow file le parfait amour avec William Powell, son mari factice du film. Seule la mort brutale et stupide de Jean, l'année suivante, à 26 ans, les empêchera de se marier. De son côté, Myrna Loy, réputée fort sage (à juste titre : elle a déjà repoussé les assauts & manœuvres de Clark Gable, John Barrymore et Leslie Howard, entre autres), vit une liaison torride avec le très marié Spencer Tracy. Pour la garder secrète et ne pas faire passer Myrna pour une briseuse de ménage, comme il tient tant à le faire dans le film, Tracy, en dehors des prises de vues, ne manque pas une occasion de critiquer sa partenaire et de tenir à son sujet les propos les plus acides.
De ces amours il ne reste rien, qu'un film encore capable de charmer une soirée lorsqu'il passe à la télévision – ce qui n'est pas négligeable –, et un parfum si diffus qu'il ne tient même pas à être exprimé trop clairement.
Durant de nombreuses années, à partir de 1937, chaque semaine William Powell fit fleurir la tombe de Jean Harlow.
Les Sages de Sion prennent un petit coup de jeune
mardi 16 août 2011
Ortega y Gasset, pour une politique aristocratique
Dans son ouvrage majeur, La Révolte des masses, José Ortega y Gasset livre une interprétation que l'on qualifiera d'aristocratique de la vie politique et sociale. Ce qui suffit à expliquer pourquoi sa réflexion déplut profondément – et notamment en France – lorsqu'elle fut publiée : prendre à contre-pied toutes les idéologies en vogue (non seulement le fascisme et le communisme, bien entendu, mais aussi le régionalisme si vivace en Espagne) vous condamnait alors à la confidentialité – et vous y condamne encore.
Pourquoi aristocratique ? Parce qu'Ortega assigne un rôle prépondérant à des minorités d'individus dans le processus de structuration du corps social. Lorsque ces minorités, ces élites, cessent de tenir leur rôle, le corps social se défait et c'est la voie royale pour toutes sortes de régressions, dont la plus dangereuse semble bien être l'étatisation de tout le champ social et, en parallèle, la montée de la violence, le recours systématique à la force, ce que le philosophe appelle l'action directe, et qui n'est autre, les élites ayant renoncé leur rôle de médiateurs, que l'intervention directe des masses dans la vie publique : « L'étatisme est la forme supérieure que prennent la violence et l'action directe constituées en normes. À travers et par le moyen de l'État, machine anonyme, les masses agissent par elles-mêmes. » C'est cette observation qui conduit Ortega y Gasset à réaffirmer la supériorité indépassable du libéralisme politique, ou si l'on préfère de la démocratie libérale, et, donc, à renvoyer dos à dos les deux totalitarismes de son siècle.
Comment une telle pensée aurait-elle pu se frayer un chemin dans les esprits oblitérés des années trente, quand, en ces mêmes années, la plupart des intellectuels occidentaux s'obstinaient à croire que, du fascisme et du communisme, le second constituait un rempart contre le premier, en était en quelque sorte l'antidote ? Alors qu'il ne signaient tous deux que l'irruption de l'homme-masse sur le devant de la scène politique. Homme-masse qui ressemble d'assez près à l'homme sans qualités de Musil, et dont Ortega dit ceci :
« La perfection avec laquelle le XIXe siècle a donné une organisation à certains ordres de la vie est la cause même qui fait que les masses qui en bénéficient ne la considèrent pas comme une organisation mais comme la nature. Ainsi se définit et s'explique l'état d'esprit absurde que révèlent ces masses : rien ne les préoccupe que leur bien-être et, en même temps, elles ne se sentent pas solidaires des causes de ce bien-être. Comme elles ne voient pas, dans les avantages de la civilisation, une invention et une construction prodigieuses qui peuvent se soutenir seulement avec de la prudence et de grands efforts, elles croient que leur rôle se réduit à les exiger de façon péremptoire, comme s'ils étaient des droits de naissance. »
lundi 15 août 2011
L'information “pouet-pouet” du jour
Je l'ai trouvée ici. Je ne vous livre que le “chapeau”, mais il n'est pas interdit d'aller lire la suite de l'article, qui contient d'assez jolies perles :
Des dizaines d’étudiants iraniens extrémistes se sont rassemblés devant l'ambassade britannique à Téhéran aujourd'hui pour condamner la répression «sauvage» d’un «soulèvement populaire» contre «le régime royal dictatorial d’Angleterre».
Quel dommage, se prend-on à songer in petto, que nos gauchistes petits-bourgeois n'aient pas su cela à l'avance : ils auraient pu affréter un charter pour aller soutenir la juste indignation de leurs camarades iraniens. Pour une fois qu'ils parviennent à trouver des cerveaux capables de penser comme les leurs…
dimanche 14 août 2011
Les météorologues sont-ils des communistes old style ?
La question peut paraître surprenante, mais en fait non. Voilà au moins six semaines que ces gens, par le truchement de leurs épouvantails à sourire de la télévision, nous promettent la main sur le cœur que le soleil va réapparaître et les températures se hisser avec leurs petits bras jusqu'aux “normales saisonnières” dès le milieu de la semaine (si on est dimanche) ou encore à partir du prochain week-end (si on est au milieu de la semaine). Et bien que chacun puisse constater qu'il ne se produit rien de tel, les mêmes reviennent avec aplomb, quelques jours après, nous faire la même prédiction pour la semaine suivante, sans une parole de contrition pour leur monumentale gourance.
De fait, ils me rappellent assez bien ces derniers reliquats du stalinisme à la française que j'entendais à la télévision dans les années soixante-dix, et jusqu'assez avant dans la décennie suivante ; lesquels consentaient parfois, du bout du bout de la lippe, à reconnaître que, bon, c'est vrai, tout n'était pas encore parfaitement parfait dans les dictatures chères à leurs belles âmes, mais que l'anticyclone idéologique centré sur la Kolyma n'allait pas tarder à produire ses bienheureux effets, chasser enfin cette grosse dépression bourgeoise stationnaire, que l'avenir radieux était attendu pour le milieu de l'année prochaine et que les libertés individuelles rejoindraient alors tout naturellement les normales saisonnières.
Pendant ces soliloques, cependant, par une sorte de surimpression mentale, on pouvait deviner que les camarades de l'Est, avec cette résignation goguenarde qui les a longtemps caractérisés, s'obstinaient à garder bottes aux pieds et parapluies ouverts. Et je me demande si aujourd'hui Ossis, Polonais, Tchèques et autres Roumains ou Bulgares parviennent tout comme nous à s'intéresser au temps qu'il fera peut-être, eux qui ont vécu durant plus de quarante ans dans un interminable et gigantesque bulletin météo.
samedi 13 août 2011
Le goulag ? Première à gauche ! Une fois à Bruxelles, vous demanderez, hein ?
Ç'a quand même du bon, le ramadan !
Voilà un métier comme on les aime, vigile blanc : tu travailles pendant le mois du ramadan – et encore, pas trop, puisque les cailleras digèrent et roupillent pendant les heures d'ouverture –, et après tu fais assisté social le reste de l'année durant. Et, pour l'embauche, même pas besoin d'avoir lu La Princesse de Clèves, dis donc.
On en fait quoi, de ces voyous de merde ?
Matthieu Bock-Côté a beau être gros et québécois, il lui arrive de dire des choses intéressantes – et même souvent. Par exemple, ceci, à propos des voyoucraties anglaises de ces derniers jours, qui, bien évidemment, pour nos crétins institutionnels à nous, sont entièrement la faute de cet Occident qui, que, dont… Enfin, c'est notre faute, quoi… Donc, voilà. C'est à toi, Matthieu :
« Les émeutes de Londres excitent ceux qui fantasment sur un printemps arabe à l’occidental. Ils y voient une condamnation en acte des politiques « néolibérales » appliquées depuis les années Thatcher et une révolte contre l’exclusion générée par la société. Cette dernière tarderait à donner une place aux jeunes générations, parmi lesquelles des populations immigrées exclues des avantages de la société occidentale.
Notons que cette interprétation est régulièrement avancée dès qu’on assiste à des émeutes urbaines dans les grandes sociétés occidentales. En France, on a ainsi expliqué les émeutes de 2005 en pointant du doigt la responsabilité d’un système prétendument exclusionnaire, discriminatoire et raciste. A en croire ce discours fort répandu, l’universalisme républicain entretiendrait de nombreuses couches de la population dans l’assistanat et pousserait à la révolte ceux à qui il ferait la promesse de l’égalité sociale sans jamais la tenir. Au Québec, pendant les émeutes de Montréal-Nord en 2008, la plupart des analystes ont reproduit le même verdict : la société est coupable. (…) »
vendredi 12 août 2011
Il y a parfois des p'tits regrets qui viennent vous pincer le cœur
Le billet de Georges que j'ai mis en lien hier n'a pas éteint mon envie de dire deux ou trois choses à propos de Charles Trenet ; au contraire, il l'aurait plutôt avivée. Mais je ne sais pas trop par quel bout le prendre, si je puis dire : tout se présente en vrac et refuse de s'ordonner de soi-même, ce qui est agaçant.
Tout d'abord je voudrais marquer mon désaccord avec ceux des amoureux de Trenet – et ils sont très nombreux, je crois – qui considèrent que le sommet de son œuvre se situe au début de sa carrière, c'est-à-dire en gros durant les cinq années séparant ses débuts en solo de la guerre. Ensuite, à les entendre, il n'aurait fait que se prolonger avec plus ou moins de bonheur, un peu comme un paquebot continuant, moteurs silencieux, à courir sur son erre. Il me semble au contraire que les chansons les plus belles, les plus profondes-sans-en-avoir-l'air datent plutôt de la fin des années quarante et des années cinquante. Parce que la fantaisie débridée des premières œuvres s'y stabilise tout en restant bien présente, et que viennent s'y ajouter une expression de la nostalgie, un sens du temps qui passe, qui me paraissent sans égal, dans ce petit univers de la chanson bien sûr. La mélancolie aussi fait son apparition, mais elle sait rester élégante, ne pas se pousser du col et même, suprême raffinement, rester camouflée aux oreilles de qui ne souhaiterait pas l'entendre. Où un Brel nous balance au visage de pleins baquets de larmes et nous troue les tympans de ses sanglots, Trenet nous dit : « Il y a parfois des p'tits regrets qui viennent vous pincer le cœur. » – Et Brel disparaît instantanément, sauf si l'on est resté coincé dans sa propre adolescence.
La conséquence de cette légèreté des doigts, sur le clavier qui lui est propre, c'est que Trenet me semble être le seul capable de susciter chez celui qui l'écoute une véritable tristesse, diffuse et prenante, très difficile à combattre (et pourquoi la combattre ?). C'est le cas d'une chanson en apparence très anecdotique : Kangourou. Pourquoi ? Parce que. Nous touchons là à l'inexplicable. Du reste, quand on se mêle de parler de Trenet, ou même simplement d'y penser, on débouche toujours très vite sur l'inexplicable – et c'est tant mieux.
Pour ce qui est de la nostalgie, je ne crois pas que l'on puisse faire plus réussi que cette chanson presque inconnue : Qu'est devenue la Madelon ?, qui, de mémoire, doit dater de la fin des années cinquante, ou encore Le Piano de la plage, qui lui est contemporain. L'extraordinaire, dans la première citée, est qu'elle présente, quand on l'écoute aujourd'hui, une nostalgie “à double fond”, si l'on veut bien : la première strate est celle qui est exprimée dans le texte, qui en est le sujet – un homme, 40 ans ans après la fin de la Première Guerre, se demande ce qu'a bien pu devenir la Madelon – ; et il vient s'y superposer la seconde, la nôtre ; nous qui pensons à ce temps lointain où l'on pouvait encore se poser cette question : qu'est devenue la Madelon ? Cette époque un peu sépia aux yeux du souvenir, où les poilus de 14 se croisaient encore au bar-tabac tous les matins, ou en grande tenue devant le Monument aux morts – des morts que ceux qui tenaient les drapeaux avaient connus personnellement.
Cela ne nous éloigne pas de Trenet, malgré les apparences. Aucun chanteur ne sait faire passer le temps comme lui, l'accélérer brusquement, le stopper pour une image, le faire repartir, l'enrouler sur lui-même – et tout cela en moins de trois minutes. Il faut écouter cette chanson miraculeuse – années cinquante encore une fois – au titre volontairement plat, Histoire d'un monsieur : toute une vie s'y déploie, pleines de joies, de douleurs, d'espérances et de désillusions. Et, à la fin, c'est le temps lui-même qui referme la porte. Lorsque Georges parle de “contour”, de “silhouette” et mieux encore de “parfum”, c'est tout de suite à cette chanson-là que sa remarque m'a fait penser – et à dix autres juste après, bien entendu.
Me frappe aussi chez Trenet un sens particulier de la rime. Très souvent, elle arrive au bout de son vers dans une totale insouciance du sens qu'elle va produire ; elle se donne à voir ostensiblement pour ce qu'elle est : une rime et rien d'autre, de préférence légèrement incongrue – la boule de billard qui désordonnance le triangle. Trenet a inventé la rime-clin d'œil. Et le plus étonnant est que, malgré cela, elle parvient encore à épouser avec beaucoup de naturel la place qui lui est faite. Évidemment, il faudrait là deux ou trois exemples, lesquels me reviendront en foule dès que je ne serai plus devant ce clavier, mais qui pour le moment me font totalement défaut.
Tout cela est tristement fragmentaire et incomplet, évidemment. Mais Trenet est inépuisable et farceur, c'est donc un tour qu'il joue à l'apprenti exégète. Une chose encore : alors que les textes de ses chansons peuvent paraître un peu “simplets” à un esprit inattentif, ce sont en fait les plus difficiles à retenir par cœur que je connaisse – mais il se peut que ça vienne de moi.
jeudi 11 août 2011
Je me souviens d'un coin de rue…
On a parlé de Trenet ici, il y a quelques jours, et l'envie de lui consacrer un billet ne m'a plus guère quitté depuis. Ce matin, j'ai pu constater que Georges m'avait devancé. Et qu'en plus, il en parlait bien mieux que je n'aurais probablement su le faire. Donc, je m'efface et vous donne ceci :
mercredi 10 août 2011
Angleterre : des émeutes non raciales ?
« Il est évidemment tentant de transposer notre petite expérience de 2005 dans l’Angleterre d’aujourd’hui. D’autant que le point de départ semble similaire : un criminel coloré flingué avec raison, ce dont on ne peut que féliciter la police de Sa Majesté.
Mais à l’évidence ces émeutes ne sont pas raciales. Autant celles de 2005 en France étaient clairement des émeutes du Ramadan et avaient non une composante raciale mais un caractère racial essentiel, réunissant surtout des noirs et des musulmans, autant les émeutes de Londres n’ont qu’une — ou plutôt ont des composantes raciales indéniables, mais pas plus.
D’abord les émeutiers ne sont pas tous noirs ou « asiatiques » — ce qui en anglais poli veut dire pakistanais, indien, musulman et tout ce qui s’y ramène. Même en supposant que certains medias anglais trient les photos, il y a des pillards blanc, bien anglais, et qui ne se font pas bolosser pour leur butin par leurs compagnons d’émeute.
Ensuite, il y a des victimes qui ne sont pas blanches, en nombre important. Ainsi des Turcs se sont-ils mis à taper sur des noirs qui voulaient mettre à sac leur quartier plutôt que de se joindre aux émeutiers pour se diriger vers un quartier blanc, ce qui aurait été concevable dans une émeute raciale. (…) »
mardi 9 août 2011
Mais puisqu'on vous dit que l'antisionisme n'a rien à voir avec l'antisémitisme, bordel !
« D'ailleurs, autant les Palestiniens sont ouverts et accueillants, autant les Israéliens "officiels" (donc juifs) ne peuvent s'empêcher d'être arrogants, brutaux, attachés à l'argent. Le fait saute aux yeux tout de suite, même si l'on arrive avec un esprit neutre et sans aucun parti pris. Ce n'est certainement pas leur faute, ils sont conditionnés ainsi. »
J'ai trouvé ça en allant, comme chaque matin, m'agenouiller devant la Sainte-Étable… C'est extrait d'un commentaire de Lou Ravi, jamais décevant, mais je vous recommande chaleureusement le long billet de la Vieille Crapule qui l'a suscité. Tout cela vous a un petit parfum “presse française des années trente” qui ne pouvait que charmer un passéiste dans mon genre, on s'en doute bien.
lundi 8 août 2011
Au Mont Saint-Michel, la galette ne se partage pas
Les étrangers en question, avons-nous appris de l'un des restaurateurs solidement implantés dans la rue aux œufs d'or, se répartissent en deux groupes : les trois millions de touristes annuels, qui sont les bienvenus ; et les quelques investisseurs qui aimeraient bien profiter du pactole mais qui sont repoussés à coups de fourche ou peu s'en faut.
Ceux-là, les Montois les appellent des hors-venus. Et font alors tout ce qu'ils peuvent, toujours avec succès, pour les transformer immédiatement en hors-va-t-en, si je puis me permettre.
On se doute que l'expression m'a ravi et qu'un élan de sympathie solidaire m'a spontanément poussé vers ces braves cousus d'or ; et nul ne s'étonnera si je prétends avoir tout de suite vu quelle acception très élargie on pourrait attribuer à leur si heureuse formule.
dimanche 7 août 2011
Les blogauches s'ennuient le dimanche…

[À propos de ce mot, prof, je me demandais l'autre jour si les camarades enseignants – obsédés par les nains jusqu'à en deviner au plus haut sommet de l'État – ne le revendiquaient pas avec autant d'empressement que dans l'espoir que l'on ne les prît point pour Simplet.]
Bref, à l'instar des enfants de Charles Trenet (un petit bonjour à Marie-George au passage), les blogauches s'ennuient le dimanche. Sauf quelques-uns qui, aujourd'hui même, se sont trouvé une nouvelle activité, ô combien passionnante et utile.
« Dis donc, Mamour, et si on envoyait les gosses porter un signal fort aux marchés ? Ça nous laisserait le temps de tirer un petit coup avant que ta mère n'arrive pour déjeuner… »
samedi 6 août 2011
vendredi 5 août 2011
Béni sois-tu, carillonneur
Ce n'est pas loin d'être le premier son dont je me souvienne, hors la voix de ma mère et de mon père, j'imagine. La première musique, en tout cas, c'est sûr. Le carillon. Nul besoin de préciser, dans la famille de ma mère, l'ardennaise, de quoi on parle : de ce caisson de bois sculpté qui, de mémoire de génération, a toujours trôné à gauche du buffet (vu de la porte), dans cette cuisine à quoi, finalement, pourrait bien se résumer mon enfance – en tout cas l'envie que j'en ai encore.J'ai écrit “génération” au singulier, car il s'agit de la mienne, celle des petits-enfants, celle dont je suis l'aîné absolu (fils aîné de la fille aînée). Il est très mystérieux de savoir pourquoi et comment un couple est plutôt un fondateur de lignée qu'un continuateur, alors même que la chose ne souffre aucune contestation. René et Suzanne, mes grands-parents, étaient des fondateurs. Mes parents (et mes oncles et mes tantes…) sont des continuateurs ; et nous-mêmes, les petits-fils, les cousins, des liquidateurs de ce qui fut. À partir de nous, tout repart à zéro (et personne ne trouve ça drôle). C'est ainsi de tout temps, je pense – sorte de cycle, qui doit bien dépendre de quelque chose, mais de quoi ?
Néanmoins, éparpillement ou non, nous avons ceci, les cousins et cousines, en commun : le carillon ; que les plus vieux (dont moi) ont connu dans cet univers entier et doux qu'était la cuisine du boulevard Fabert, et les autres ailleurs, dans une autre maison – mais il doit leur être aussi cher, je suppose.
J'ai posé le premier mes griffes sur cet objet imposant, immobile, sonore, argentin et incongru. Incongru parce que mes grands-parents, sauf vers la fin de leur vie (phrase scabreuse, puisque Suzanne est encore vivante, à l'heure où je…), n'ont jamais eu plus d'argent qu'il n'en faut pour nourrir leur nombreuse marmaille, et que le carillon n'a pas été acquis à l'économie : je voudrais, aujourd'hui encore, que vous le voyiez et l'entendiez. À quoi, en 1950, qui est à peu près sa date de naissance, ou au moins d'achat, a-t-il correspondu ? Tout le monde en ignore, ma mère y compris. Devait-il présider à la naissance de cette défilongée de petits-enfants dont je fus le premier ? J'ai du mal à le croire : je connais bien René et Suzanne – pas trop le sens des symboles.
Il n'empêche que ce carillon fut, et moi aussi. Un jour, ou un soir, et je ne sais plus quand, et ma mère non plus je le crains, la conversation virant sur des bords alors sans danger, j'ai dit ceci : « Quand vous serez morts, moi, j'aimerais bien avoir le carillon ! » C'était presque une plaisanterie, alors, tellement nous étions tous loin de la mort. Et René a dit : « Tu l'auras, mon gamin, tu l'auras ! »
Personne d'autre ne m'a jamais appelé “mon gamin”, évidemment. René appelait tous ses petits-fils “mon gamin” (et je me rends compte que j'ignore tout à fait comme il appelait ses petites-filles, mais bon) – mais j'étais le premier. J'étais aussi, je crois, le seul qui lui réclamait dix fois fois par jour de lui chanter cette chanson, que l'on doit je suppose retrouver facilement : « Le bon vin m'endort, l'amour me réveille… »
Donc, ce jour très ancien, il a été admis que le carillon devait me revenir. Lorsque René est mort, en 1993 si je me souviens, il ne s'est rien passé, puisque Suzanne était toujours vivante. Ensuite, longtemps après, on est entré dans cette période où les vieux deviennent très vieux, puis excessivement vieux, puis… plus tellement là.
Le 4 juillet dernier, à Sedan, c'était la première fois depuis longtemps que je voyais mes parents seul – Catherine étant restée à la maison. Et le hasard a voulu que ce soit ce jour-là (avec un empressement et un enthousiasme auquel je m'en veux un peu de n'avoir pas répondu tout de suite) qu'ils m'aient, mes parents, entraîné dans leur sous-sol pour me montrer ce qu'ils avaient de précieux à me donner : le carillon.
Il est désormais au mur, comme il se doit. On l'a accroché au-dessus de mon fauteuil. Il sonne tous les quarts d'heure. Entre deux sonneries, il fait “tic-tac” ou plutôt “cling-clong”, à la réflexion : ce sont les stupides réveils qui font “tic-tac”. Deux fois par semaine, depuis sa conception, il faut le remonter : je le fais – chaque mercredi et chaque samedi. Il ne faut pas le remonter trop fort, ce carillon, ne pas bloquer les délicats mécanismes. Il avance un peu : quelques minutes par semaine, je n'ai pas encore compté…
Je commence, c'est plus étonnant, à ne plus l'entendre, sauf lorsque je suis assis juste en dessous. Je me souviens, lorsque j'allais dormir chez mes grands-parents et que René me demandait : « Tu veux que j'arrête le carillon pour la nuit ? », je lui répondais toujours : « non ! » Et j'écoutais avec un bonheur indicible – vraiment indicible – ce son qui a plus ou moins présidé à ma naissance. Si j'ai la chance de mourir à domicile, il devrait aussi hériter de cette présidence-là.
Notre manie de baptiser d'un prénom humain un certain nombre d'objets familiers étant toujours aussi active, nous avons décidé très logiquement que le carillon s'appellerait désormais René. Pour le moment, nous n'avons pas encore osé le présenter à Roselyne, mais on y songe sérieusement.
Pour les amateurs de clichés…
À VENDRE – 450 euros
Si vous êtes intéressés, adressez-vous ici, ou directement à la Patronne…
Mais quel sale pétainiste, ce Trenet !
CHARLES TRENET - DOUCE FRANCE par Francis-Albert
jeudi 4 août 2011
Ces ormes-là n'étaient pas si anciens

mercredi 3 août 2011
Tant qu'il y aura des ormes – petit test
La blogosphère, le dimanche, ça ressemble à une petite ville de province au début des années soixante. Ou même, si l'on veut, à un roman d'Anatole France. Mais transposé dans les années soixante, j'y tiens beaucoup. Le matin, tout guilleret de cette longue journée sans travail, on fait sa grande toilette hebdomadaire, dans l'évier de la cuisine, on récure bien dans tous les coins qu'on n'a pas le temps de visiter la semaine, parce qu'on travaille plus pour gagner trois fois nib. Ensuite, on enfile ses beaux habits, on se met un peu de pommade dans les cheveux si on est célibataire - sinon, c'est pas la peine.Comme on est libre penseur, on saute la messe sans le moindre problème de conscience, tout admiratif de soi-même. Mais on se fait quand même un peu chier en attendant que la bourgeoise revienne de l'église. D'autant plus qu'on commence à avoir la dent et que le poulet rôti sent drôlement bon, dans le four.
On mange un peu trop lourdement, un peu trop richement, un peu trop longuement. Puis, enfin, vient l'heure de la promenade sur le mail, où l'on va pouvoir se montrer, échanger de brefs saluts, quelques mots à propos des Russes, ou du franc qu'il ne saurait être question de dévaluer, ou de la bombe qui détraque le temps.
Sauf que, sur le mail, il n'y a personne. Parce qu'il fait trop chaud, parce qu'il fait trop froid, parce qu'il pleut, parce que le casimir cogne trop fort sur les crânes pommadés, entre les branches des ormes. On a beau le parcourir trois fois dans chaque sens, pas mèche de lier un brin de causerie avec quiconque.
On finit par rentrer en silence, dans le petit appartement de la rue Saint-Éloi, un peu triste et des auréoles de transpiration sous les bras. En se disant qu'on aurait mieux fait de lancer une belote avec Auguste et sa femme, en sirotant la mirabelle de tante Suzanne.
Et c'est encore le gamin qui prend, parce qu'il a sali son costume en allant faire le con au bac à sable avec le petit des Michaud, bien qu'on le lui ait interdit cent fois - René, ce gosse me rendra folle.
mardi 2 août 2011
Les soutiens du franquisme et le vieil anarchiste
L'un des commentateurs de mon billet d'hier, consacré à José Ortega y Gasset, annonçait au monde, avec cette fierté naïve que confère une sorte de rebellitude de naissance, qu'il ne lirait pas cet auteur parce qu'il avait été “un soutien du franquisme”. Outre qu'il est toujours amusant de voir Modernœud se draper dans son refus de la connaissance, il y a tout de même des choses trop énormes et stupides pour qu'on les laisse passer dans le silence.José Ortega y Gasset ne fut jamais un soutien du franquisme, ce qui s'appelle un soutien. Dès 1936, il part pour l'exil, en butte à la fois aux tracasseries des franquistes – qui ne lui pardonnent pas son non-catholicisme, ni d'avoir signé un appel en faveur de la République – et des communistes. Néanmoins, il est vrai qu'en ce tout début de guerre civile, sa profonde répugnance envers le communisme le conduit à regarder avec une certaine sympathie la “révolution franquiste” – exactement comme Georges Bernanos à la même époque. L'illusion se dissipera vite.
Si Ortega y Gasset revient en Espagne en 1945, c'est parce qu'il partage l'illusion de beaucoup de Républicains espagnols au même moment : que la victoire des alliés et la chute des différents fascismes européens, vont entraîner Franco à l'abîme, ou tout au moins le contraindre à infléchir sa politique vers plus de liberté. Il n'en est rien, Franco ayant été assez habile pour ne jamais s'engager vraiment aux côtés de Hitler et de Mussolini lorsque ceux-ci le pressaient de le faire.
Durant les dix années qui lui restent, le philosophe va vivre une sorte de semi-exil intérieur, en butte à l'hostilité latente mais réelle des pouvoirs en place. Lorsqu'il meurt, le 18 octobre 1955, ses étudiants organisent des sortes de funérailles laïques, qui seront considérées comme la première vraie manifestation sous le franquisme et, à ce titre, sévèrement réprimées.
Je terminerai par un souvenir personnel, si l'on veut bien. J'ai découvert l'existence de José Ortega y Gasset vers 1975. C'est un anarchiste espagnol exilé, exerçant encore, à ce moment-là, des responsabilités au sein de la branche française de la CNT espagnole, qui m'a mis La Révolte des masses entre les mains – j'avais 19 ans et n'en ai pas retiré grand-chose, je le crains. Ce livre, qu'il avait lu en espagnol, il avait dû l'abandonner derrière lui avec tous les autres, pour cause de fuite précipitée de son pays, en 1949 (on pourrait donc dire, si l'on suit mon commentateur à la vertu tatillonne, que cet homme fut un “soutien du franquisme” durant les dix ans qu'il demeura en Espagne après la victoire de Franco en 1939…). Cet anarchiste-là, Monsieur Luc, avait jugé utile, dès que sa maîtrise de notre langue avait été suffisante, de racheter La Révolte des masses afin de le relire et de le garder. Et il n'hésitait pas, donc, à tenter de le faire lire aux jeunes godelureaux de mon espèce et de mon âge d'alors. Ce qui semblerait prouver que l'on peut être très à gauche et disposer néanmoins d'un cerveau en état de fonctionner.
Rajout de cinq heures et demie : J'ai oublié de préciser que c'est le même homme, et à la même époque, qui m'a donné à lire Les Grands Cimetières sous la lune.
lundi 1 août 2011
Ortega y Gasset : je lis et je relie
Venant tout juste de tourner la dernière page du livre majeur d'Ortega y Gasset, je brûle de l'envie de le reprendre immédiatement et da capo ; tant je sens bien que, en dehors du choc qu'il m'a causé, l'essentiel de sa démonstration est déjà en train de m'échapper, d'autant plus facilement que je l'ai lu dans de fort mauvaises conditions… atmosphériques, disons.Le malentendu qu'il me semble important de dissiper dès maintenant concerne cet homme-masse, dont Ortega fait le pivot de son livre, pour l'opposer aux élites, qu'il préfère d'ailleurs désigner par une expression à la fois plus belle et plus parlante : les minorités exemplaires. L'homme-masse ne se confond pas avec l'ouvrier, ni même avec l'homme du peuple : il ne s'agit aucunement d'un concept “de classe”. L'homme-masse, « c'est l'homme en tant qu'il ne se différencie pas des autres hommes et n'est qu'une répétition du type générique ». L'homme-masse est surtout celui qui, face à la disparition des minorités exemplaires, en vient à se concevoir comme la totalité de l'homme et à en éprouver une sensation de triomphe et de domination, sensation qui « l'invitera à s'affirmer lui-même, tel qu'il est, à proclamer que son patrimoine moral et intellectuel lui paraît satisfaisant et complet. Ce contentement de soi-même l'incite à demeurer sourd à toute instance extérieure, à ne pas écouter, à ne pas laisser discuter ses opinions et à ne pas s'occuper des autres. Cet intime sentiment de domination le pousse constamment à occuper la place prépondérante. Il agira donc comme s'il n'existait au monde que lui et ses congénères. Aussi interviendra-t-il partout pour imposer son opinion médiocre, sans égards, sans atermoiements, sans formalités ni réserves, c'est-à-dire suivant un régime d'“action directe”. »
Des caractéristiques dont Ortega y Gasset souligne qu'elles sont semblables aux attitudes humaines déficientes qui sont celles de l'enfant gâté (le señorito) ou du primitif révolté, c'est-à-dire du barbare. Et comment, nous, ne pas relier cet homme-masse, devenu incapable de concevoir le moindre extérieur à lui-même, et se transformant donc en une sorte de tyran aussi bonasse que féroce, comment ne pas le relier à ce petit bourgeois universel dont le règne est annoncé par Renaud Camus ? De le relier aussi, par certaines de ses caractéristiques, qu'Ortega y Gasset énonce plus loin dans son ouvrage, lorsqu'il parle de ses “cabrioles”, à l'Homo festivus de Philippe Muray ? Et l'on pourrait certainement le relier encore aux observations les plus acérées de Nicolàs Gòmez Dàvila. On pourrait même le relier à Modernœud, mais restons d'une modestie de bon aloi…
José Ortega y Gasset est un penseur qui incite à la fois à la relecture et au reliage.
Mais le portrait qu'il fait de l'homme-masse, encore une fois, ne correspond pas du tout à un seul type d'homme social, que l'on pourrait s'imaginer être réductible à l'ouvrier ou à l'homme du peuple. L'un des chapitres du livre s'intitule La Barbarie du “spécialisme”. Ortega y brocarde – fustige serait d'ailleurs mieux adapté – ces hommes de sciences qui, sous prétexte de leur excellence dans leur étroit domaine, se croient autorisés à juger de tout avec le même aplomb : « Cela signifie que c'est un monsieur qui se comportera dans toutes les questions qu'il ignore, non comme un ignorant, mais avec toute la pédanterie de quelqu'un qui, dans son domaine spécial, est un savant. »
Et, dans un autre texte, de 1937 celui-là, À propos du pacifisme, Ortega y Gasset choisit comme exemple de “barbare spécialiste” Albert Einstein en personne : « Il y a quelques jours, Albert Einstein s'est cru autorisé à donner son opinion sur la guerre civile espagnole et à prendre position à son sujet. Or, Albert Einstein peut se prévaloir d'une ignorance radicale sur ce qui se passe en Espagne depuis quelque temps, depuis des siècles, et même depuis toujours. L'esprit qui l'a poussé à cette intervention insolente est celui-là même qui depuis fort longtemps est à l'origine de la perte de prestige universelle de l'intellectuel, lequel, à son tour, participe au fait que le monde parte à la dérive, par manque de pouvoir spirituel. »
Il y aurait, il y a encore beaucoup à dire sur cet homme-masse, ce señorito conformiste et égalistariste, ayant rejeté tout passé et toute exigence morale, qui, 80 ans après sa détection et sa saisie par Ortega y Gasset, nous cerne aujourd'hui de toute part, étend son empire et règne sans partage – jusque, trop souvent, dans les miroirs de nos propres salles de bain. On tâchera d'y revenir, après relecture.
Rajout de deux heures vingt : Alain Finkielkraut a consacré son dernier numéro de Répliques, la semaine dernière, à Ortega y Gasset ; émission qui me semble constituer une excellente introduction à l'œuvre. C'est par ici…
Soirée nauséabonde et bruits de bottes à la Comète

Notre document : photo de classe à la Comète…
dimanche 31 juillet 2011
Modernœud est-il un señorito satisfait ?
On le dirait bien. Mais un señorito satisfait (enfant gâté, héritier privilégié s'imaginant que tout lui est naturellement dû – c'est-à-dire chacun de nous) rendu presque au terme de sa putrescence.Je suis depuis avant-hier plongé dans La Révolte des masses, le livre le plus connu de José Ortega y Gasset, œuvre d'une actualité stupéfiante si l'on veut bien mettre en regard son homme-masse avec le petit bourgeois désormais quasi universel dont Renaud Camus a dressé l'implacable portrait. Bien que n'ayant pas encore atteint la moitié de l'ouvrage, je brûlais de l'envie d'en parler, par une prétention qui me consterne moi-même. Et voilà que, cherchant une photographie du philosophe, j'ai atterri sur le blog de La Crevette, laquelle reproduit une conférence d'Alain Laurent, un affreux libéral qui mange les petits enfants du Tiers-Monde dès qu'il en a l'occasion, mais qui a également republié en 2010 La Révolte des masses aux éditions des Belles Lettres. Par conséquent, m'effaçant (pour l'instant…) modestement devant lui, je me contenterai pour aujourd'hui d'un petit extrait apéritif. Que voici :
« Être de gauche ou être de droite, c'est choisir une des innombrables manières qui s'offrent à l'homme d'être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d'hémiplégie morale. De plus, la persistance de ces qualificatifs ne contribue pas peu à falsifier encore davantage la “réalité” du présent, déjà fausse par elle-même ; car nous avons bouclé la boucle des expériences politiques auxquelles ils correspondent, comme le démontre le fait qu'aujourd'hui les droites promettent des révolutions et les gauches proposent des tyrannies. »
Ce paragraphe est extrait de la Préface pour le lecteur français, qu'Ortega y Gasset écrivit au moment de la sortie de son livre à Paris. Il n'est évidemment pas indifférent que cette préface date de 1937, La rebeliòn de las masas ayant paru à Madrid sept ans auparavant. Et comme je vois que certains en redemandent, voici pour terminer :
« Le politicisme intégral, l'absorption de tout et de tous par la politique, n'est que le phénomène même de la révolte des masses, décrit dans ce livre. La masse en révolte a perdu toute capacité de religion et de connaissance, elle ne peut plus contenir que de la politique – une politique frénétique, délirante, une politique exorbitée puisqu'elle prétend supplanter la connaissance, la religion, la “sagesse”, en un mot les seules choses que leur substance rend propres à occuper le centre de l'esprit humain. La politique vide l'homme de sa solitude et de sa vie intime, voilà pourquoi la prédication du politicisme intégral est une des techniques que l'on emploie pour le socialiser.
« Lorsque quelqu'un nous demande ce que nous sommes en politique ou – prenant les devants, avec l'insolence inhérente au style de ce temps – nous inscrit d'office dans une politique déterminée, nous devons, au lieu de répondre à l'impertinent, lui demander ce qu'il pense qu'est l'homme, et la nature, et l'histoire, ce que sont la société, l'individu, la collectivité, l'État, la coutume, le droit ; mais la politique s'empresse de faire la nuit pour que tous ces chats soient gris. »
Pour ce qui est de la politique “frénétique, délirante et exorbitée”, je crois que Modernœud est parvenu à une sorte d'achèvement splendide. Même pas besoin de vous mettre de liens…
samedi 30 juillet 2011
C'est guignol ! c'est guignol !
Un message de Pierre Rabhi par supervielle
Et, accessoirement, ne ratez pas la componction grave des douze crétins qui boivent ce rien.
vendredi 29 juillet 2011
jeudi 28 juillet 2011
Désaccords de Claviers
C'était en août 2010. Lorsque, entre mon premier et deuxième pastis in memoriam, j'ai demandé à Catherine de me préciser la date, elle est allée voir dans le grand cahier où elle consigne les micro-événements de nos vies transitoires, et elle m'a répondu : « Le 22. »Donc, le 22 août 2010, nous étions au fin fond du fond de l'Auvergne, chez Mère Castor (et Père avec) – et sans trop le comprendre déjà sous le signe du deuil, plus ou moins, puisque la maison qui nous abritait avait été celle de sa mère à elle, morte peu de temps avant.
Nicolas était avec nous, arrivé une poignée de minutes plus tôt. La soirée fut ce qu'elle devait être, c'est-à-dire à peu près parfaite. Le lendemain matin, chacun de nous ayant des oiseaux pénibles piaillant sous la calbombe pour cause d'abus de spiritueux, Nicolas nous quitta relativement tôt (“de fourrure”, comme aimait à dire cet autre mort de Philippe Bernalin), parce qu'il était attendu quelque poignées de kilomètres plus au sud, chez un type qui avait décidé de s'appeler dans la blogosphère Le Coucou de Claviers. Parce qu'il vivait dans un bled dont j'avoue tout ignorer et qui s'appelle Claviers – ce qui induit déjà une certaine musique, si l'on veut prendre la peine d'y songer ; et je dirai après laquelle, si j'ai le temps et le courage – mais ça m'étonnerait.
Ce Coucou-là, avec sa femme, prénommée je crois Marcelle, avait pris l'habitude de publier chaque dimanche sur son blog un rébus par lequel il fallait deviner le nom d'un homme politique, passé ou présent. Au moment de saluer Nicolas partant pour Claviers, je lui ai dit, malgré ma bouche pâteuse et ma tronche en vrac : « Dites-lui que je réponds à son rébus : “Jean Lecanuet” ! »
À la suite de cette matinée fondatrice, j'ai répondu “Jean Lecanuet” chaque dimanche pendant plusieurs mois. Si bien que, un jour, ce Coucou dont on cause a décidé – par pitié pour moi sans doute – de faire réellement sortir de son chapeau le nom de cet homme politique alto-normand que le monde continue de nous envier : je n'étais pas peu fier, ce jour, d'avoir enfin vaincu le rébus que ces pénibles Castor résolvaient chaque semaine en se jouant.
Là-dessus, la femme du Coucou est morte (Modernœud dit plutôt : décédée. Mais le Coucou était tout sauf un modernœud, et il connaissait assez la langue française pour savoir ce que ce mot, mort, a de magnifique dans sa brièveté). Il y a environ six mois : quand on n'est pas soi-même frappé par cette catastrophe, on a tendance à perdre le compte des semaines et des jours. À ce moment, pour son malheur propre, le Coucou est redevenu Jean-Louis. Et c'est à lui que j'ai envoyé un assez long mail – parce que les écrivains en bâtiment sont généralement très bons, dans les condoléances (Didier Goux en mode cynique – passons). Jean-Louis – puisqu'il n'y avait plus de Coucou, ou en tout cas plus pour très longtemps – ne m'a pas répondu. C'était normal : l'absence occupe des espaces incroyables, et même souvent tout l'espace ; essayez après ça de continuer une vie vaguement sociale…
Il y a quelques semaines, ce même Coucou redevenu Jean-Louis (pour son malheur, mais aussi en vue de l'ultime résolution de son existence) a publié, sur un blog annexe, un texte qui était en effet une sorte d'hymne à sa femme disparue. Je suis bien obligé de dire que ces quelques paragraphes ne valaient pas grand-chose – littérairement. Parce que j'en étais ennuyé, je m'en suis ouvert à Nicolas, qui m'a répondu avec cette intelligence des gens (quelle formule, mon Dieu !) qui caractérise les salopes de pétainistes dans son genre : « Didier, laissez-lui un commentaire tout de même, m'a-t-il enjoint en substance : Jean-Louis a besoin d'en avoir, besoin qu'on sache que ce qu''il écrit sur sa femme est lu… » Je précise que le mail de Nicolas était moins ridicule que ce que je viens d'écrire, car Nicolas est très souvent moins ridicule que moi.
Je l'ai fait. J'ai un peu honte, quand j'y repense, des sept ou huit lignes que je lui ai expédiées en pensant à autre chose. D'autant plus honte que ce Coucou transformé m'a envoyé en retour un long mail qui, lui, vibrait par chaque phrase, alors que mon commentaire était sec, de circonstance – mort-né.
Là-dessus, j'ai appris cet après-midi, comme tout le monde, par un court billet chez Nicolas, la mort brutale et rapide de Jean-Louis. Bien que rien ne l'indique, j'ai tout de suite pensé à un suicide, et cette pensée m'a ravigoté. Si c'était le cas, et en fin de compte j'espère bien que ce l'est, il me semblerait moins triste, et pas du tout sinistre, que cet homme-là, que je n'ai jamais rencontré mais avec qui j'ai parlé, pour de vrai parlé finalement, ait décidé de mettre ses affaires en ordre et de se fondre dans un néant qui avait déjà absorbé celle qui était la condition même de son existence. (Je dis “néant” parce qu'il n'était pas croyant, mais j'imagine sa tronche, en ce moment même, si jamais Dieu existe…)
Ce soir, parlant avec elle de cette conclusion d'existence, Catherine m'a formellement défendu de me suicider si jamais elle mourait avant moi. J'ai dit “d'accord”, comme toujours, parce que, comme tous les hommes, je ne veux pas d'emmerdes avec la police conjugale. Mais au fond je ferai bien ce que je veux.
C'est vrai, quoi, merde…
Je désinforme donc je suis – enfin, j'essaie

C'est bon ? Maintenant, voici comment ces bêtes à cornes ont cru devoir légender (et le mot légende prend ici tout son sens) le document en question – à moins que ce ne soit la photographe elle-même, ce qui ne change pas grand-chose à l'affaire :
Comme dirait l'autre : on rit complet.
mercredi 27 juillet 2011
Vos chiens sont patients : ils vous attendent
Elstir est forcément en première ligne, dès que le fantôme de l'autre se présente aux fantaisies du souvenir : parce qu'il est de la même race (et les chiens, eux, ont encore ce droit d'être de la même race, je crois ; aucun censeur ne vient vérifier l'odeur de leur mufle, ni leur aptitude à se fondre dans le monde indistinct des chiens-qui-ne-sont-que des-chiens) ; mais en même temps tout à fait individuel, et inapte à ressusciter le fondateur de la lignée.
Car lignée il y a bien. Décalages discrets, hiérarchies subtiles. Balbec, qui n'en peut mais, reste sur le socle où je l'ai placé – où il s'est placé, de fait, avec ma profonde complaisance – et règne en monarque sur le territoire des morts. Il attend. D'autres viendront à lui, je suppose, et seront remplacés par une descendance encore plus lointaine. Et, un jour, les chiens – les derniers, les encore inconnus – resteront survivants de nous, vous allez voir.
Comme il devrait encore y avoir des siècles pour les hommes, il y a des années pour les chiens – mais c'est moi qui les ordonne et en commande l'existence. Je suis ce pauvre chef de meute tellement absolu qu'il ne prend pas la peine de commander à quiconque, et ne sait même plus trop comment il pourrait le faire : il se regarde devenir éternel, à mesure de ce vieillissement accéléré qu'il voit, dans les paniers, et de ce fait, paupières comme des parasols, il préfère éviter ces lumières filtrantes, et confiantes, et rassurantes.
Les chiens sont une forme d'éternité, donc. Mais qui dure assez peu de temps.
Il vous reste des géants blonds ? – Une petite seconde, je vais voir dans la réserve…
Le témoignage d'un Norvégien de fjord (c'est plus joli que “de souche”…), c'est-à-dire, bien entendu, un assassin de masse :« C’est dur d’être norvégien “de souche” à Groruddalen (vallée de Grorud, en périphérie Est d’Oslo). À cause des gros problèmes de langue, ainsi qu’une pression pour s’adapter à des normes, un mode de vie et une manière totalement étrangers à nous, Occidentaux, dit Åserud.
« Il existe des écoles maternelles où presque aucun enfant n’a de parents qui parlent le norvégien, et des écoles où les enfants sont menacés de coups quand ils apportent du salami dans leurs sandwichs.
« Les filles sont victimes d’intimidations parce qu’elles sont blondes, et doivent teindre leurs cheveux en noir pour s’adapter. Il n’est pas acceptable d’être gay à l’école, ni athée et certainement pas d’être Juif. Les trois dernières années en particulier ont été effrayantes, de voir et d’entendre ce qui se passe. (…)
Et moi qui croyais qu'il n'y avait que nous, les Français, pour sentir l'Adolf à ce point-là !
L'interview de ce véritable Scandinase se trouve ici.



