vendredi 7 décembre 2012

Les hommes, des zéros à l'infini


Les phrases qui suivent ne sont pas prononcées par Vassili Grossman lui-même, mais par Anna Sergueievna, l'un des personnages de Tout passe. Pendant que je tiens le micro, je dois préciser que la photo ci-dessus n'illustre pas la famine organisée par Staline dans l'Ukraine au début de 1933, et qui fait plusieurs millions de morts, mais celle orchestrée par Lénine dès 1922, un petit peu moins efficace : il va être, après ça, délicat d'expliquer à ces enfants que le stalinisme est un dévoiement du communisme, quand il n'en est que la continuation logique, au moins dans ses effets visibles. Enfin bref, voici :


« Qui a ordonné ce massacre général ? Je pense souvent à cela. Est-il possible que ce soit Staline ? Je crois que, depuis que la Russie existe, jamais un tel ordre n'avait été donné. Non seulement le tsar mais même les Tatars, même l'occupant allemand n'ont pas donné d'ordre tel : l'ordre de tuer les paysans par la famine – en Ukraine, sur le Don, au Kouban –, de les tuer eux et leurs enfants. On donna aussi l'ordre de saisir tout le fonds de semences. On cherchait partout le grain comme si ce n'était pas du blé mais des bombes, ou des mitrailleuses. On faisait des trous dans la terre avec des baïonnettes, avec des baguettes de fusil, on creusait le sol des caves, on brisait les planchers, on fouillait les potagers. On cherchait le grain jusque dans les pots et les lessiveuses. Un jour, on a trouvé du pain chez une femme, on l'a chargée aussitôt sur un camion et expédiée au district. Les chariots grinçaient jour et nuit, un nuage de poussière s'élevait au-dessus de la terre, comme il n'y avait pas de silos, on déversait le grain à même le sol sous l'œil vigilant des sentinelles. Le grain avait été trempé par la pluie d'automne. Quand vint l'hiver, il était presque pourri. Le pouvoir soviétique n'avait pas assez de bâches pour abriter le grain des moujiks.

« Lorsqu'on a emporté le grain des villages,  la poussière s'est élevée alentour, tout était dans la fumée : le bourg, le champ, la lune quand il faisait nuit. Un paysan est devenu fou. Il criait qu'il brûlait, que le ciel brûlait, que la terre brûlait. Non, le ciel ne brûlait pas, c'est la vie qui brûlait.

« C'est alors que j'ai compris : ce qui compte, avant tout, pour le pouvoir soviétique, c'est le plan. Réalise le plan ! Obéis aux réquisitions ! L'essentiel, c'est l'État. L'État est semblable au chiffre 1, les hommes sont le zéro qui le décuple. »

Vassili Grossman, Tout passe, Robert Laffont, pp. 949, 950.


Je rappelle, à toutes fins utiles, qu'il existe encore aujourd'hui, par chez nous, des gens pour se réclamer du communisme. Si d'aventure vous en croisez une, de ces innocentes crapules, soyez assez aimables pour lui péter les deux genoux de ma part, et plus si affinités – merci.

jeudi 6 décembre 2012

Aux antipodes de l'horreur


J'aime beaucoup la Nouvelle-Zélande, notamment par la vertu des cinéastes locaux, qui sont passés maîtres dans cet art si délicat : le “gore décalé”, ainsi que j'ai pu le vérifier une fois de plus hier, tard dans la soirée. Depuis plusieurs années, je conservais un souvenir ému et admiratif du film Brain Dead, vu au cinéma à l'époque où j'allais encore au cinéma. Aussi, voyant que l'une des chaînes dont je dispose programmait Black Sheep (cliquez pour la bande-annonce...), ne me tenais-je plus de jubilation impatiente. Je n'ai pas été déçu. Rien que le pitch, comme on dit en français d'aujourd'hui, vaut son pesant de tripes – au point qu'il se suffit presque à lui-même : un jeune homme ayant une peur panique des moutons doit affronter un troupeau d'ovins mutants, devenus carnivores à la suite de manipulations génétiques. Ça donne envie, non ? Rien vu de plus alléchant depuis L'Attaque des tomates tueuses et le déjà cité Brain Dead, c'est dire.

Le film est à la hauteur de ses prétentions, et va même au-delà. Il s'agit d'une véritable thébaïde, dans la mesure où deux frères s'y affrontent jusqu'à la mort : l'aîné, méchant, cupide, monstre froid, responsable des manipulations génétiques sus-évoquées ; et son cadet, le gentil héros ovinophobe. S'y ajoute un couple de militants écolos dont la fille ne jure que par ses chakras et son feng-shui, et, pour se calmer, doit s'imaginer qu'elle est un arbre poussant ses racines dans la terre. Je recommande tout particulièrement la scène où le méchant, mordu par le militant écolo déjà infecté, donc en voie de bélierisation, se plante devant son miroir et s'adresse avec hargne à son reflet comme s'il s'agissait de son frère détesté. Sa diatribe se termine par un “poor little bêêêstard !” du plus bel effet. Ou cette autre scène où, à court d'armes conventionnelles, le gentil héros balance à la tronche du mouton carnivore une bouteille de sauce à la menthe, laquelle a sur le mérinos le même effet qu'un rayon de soleil sur l'épiderme d'un vampire. Ou encore celle où le gentil héros surprend son méchant frère, sans pantalon, sourire embarrassé, en compagnie d'une adorable brebis d'un blanc virginal...

Et les bestioles, alors ? Eh bien, pour revenir à nos moutons, ils tiennent le milieu d'un triangle dont les pointes seraient le vampire, le zombi et le loup-garou. Ce sont des moutons-garous (j'ai hésité entre ce terme et celui de lycovins, mais je trouve le premier plus gentil). Toute personne mordue par un MGM (mouton génétiquement modifié) se transforme rapidement en mouton à son tour – généralement, ça commence par les mains ou les pieds : c'est très joli –, à moins qu'elle ne se fasse proprement dépecer et dévorer. Car, comme dans tous les films de ce genre, on ne lésine pas sur la tripaille ni les éviscérations.

Bien entendu, parce qu'il doit absolument combattre cet ennemi féroce et en protéger la jeune militante écolo, le gentil héros va parvenir à surmonter son ovinophobie. Mais en déduire que pour vaincre une phobie il suffit d'attaquer son objet à coups de tronçonneuse serait très incorrect politiquement – on s'en gardera donc.

À la fin, tout rentre dans l'ordre, on ne sait pas trop pourquoi ni comment, mais on s'en fout, on a bien ri – et même pas peur.

mercredi 5 décembre 2012

Some like it hotte


La semaine prochaine, en l'auditorium Jean-Prouvost, légitime fierté de l'entreprise qui m'emploie, le magazine Elle organisera un Marché de Noël solidaire. Évidemment, en recevant le choc de cette information,  la première question qui vient aux dernières personnes encore à peu près saines d'esprit est : comment un marché peut-il être solidaire ? La seconde, qui suit immédiatement, est plus intéressante : de qui ce marché entend-il se montrer solidaire ? Du Monoprix de la place Pompidou ? De l'épicerie arabe de la rue Anatole-France ? De l'échoppe à sandwichs de l'avenue de l'Europe ? Du restaurant d'entreprise qui se trouve au bout du hall ? Et, une fois acquise, comment cette solidarité va-t-elle se manifester ? Par un échange de bonnets rouges doublés de fourrure entre ces différents commerces de proximité ? Une location de traîneaux commune afin de casser les prix ? Un grand méchoui de renne autour d'un feu citoyen ? Rien de tout cela n'est bien sûr précisé sur l'affichette apposée dans tous les ascenseurs (qui eux-mêmes ont récemment introduit en haut lieu une requête afin d'être promus ascenseurs sociaux) : ces demoiselles d'Elle ne font rien, mais alors là rien, tu vois, pour apaiser les âmes inquiètes ni tempérer les esprits en surchauffe.

mardi 4 décembre 2012

Mécanique de la terreur, flottement de la culpabilité

« Dans un camp à régime spécial, Ivan Grigorievitch avait rencontré un adolescent, un écolier, Boris Romachkine, qui avait été condamné à dix ans de détention : il avait réellement rédigé des tracts accusant l'État de condamner des innocents, il les avait réellement tapés à la machine, il les avait réellement collés la nuit sur les murs de certaines maisons de Moscou. Boris avait raconté à Ivan Grigorievitch que des dizaines d'employés du ministère de la Sureté nationale (au nombre desquels figuraient plusieurs généraux) étaient venus le voir, le regarder : qu'un jeune garçon ait été arrêté pour avoir fait réellement quelque chose, cela les intéressait tous. Boris était célèbre dans le camp, tout le monde le connaissait, des détenus des camps voisins s'informaient de lui. Quand Ivan Grigorievitch avait été envoyé dans un nouveau camp situé à huit cents kilomètres du précédent, il avait entendu parler de Boris Romachkine dès le premier soir. Sa renommée courait dans toute la région de Kolyma.

« Mais l'étonnant, c'est que tous les hommes condamnés pour avoir fait quelque chose, pour avoir réellement lutté contre le pouvoir soviétique, estimaient que tous les détenus politiques, tous les zeks, étaient innocents, que tous sans exception méritaient d'être remis en liberté. Tandis que ceux qui avaient été arrêtés “pour des prunes”, pour des actions imaginaires, ceux dont les dossiers avaient été fabriqués – et ils étaient des millions dans ce cas – avaient tendance à n'amnistier qu'eux-mêmes et s'efforçaient de démontrer la culpabilité des faux espions, des faux koulaks, des faux saboteurs, de justifier la férocité de l'État. »

Vassili Grossman, Tout passe, Robert Laffont, p. 927.

Livre admirable, essentiel, que celui dont je viens de tirer cet extrait, et dont tout ou presque serait à citer. Dernier livre écrit par Grossman avant de mourir, livre testament (jamais publié de son vivant, est-il besoin de le préciser ?), il constitue néanmoins une excellente porte d'accès au chef-d'œuvre de l'auteur, écrit juste avant, et lui non plus jamais publié avant le début des années quatre-vingts, Vie et Destin, monumental chef-d'œuvre des lettres russes du XXe siècle, dont l'architecture procède de Tolstoï, celui de La Guerre et la Paix, mais qui est plus intimement innervé par l'esprit de Tchékhov, en raison du regard que porte Grossman sur les petites gens et de la bonté vue comme l'un des moteurs essentiels et indispensables pour qui veut protéger et développer son humanité – la bonté, alors, s'opposant résolument à toute doctrine du bien, voire du Bien : « Là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. » (Vie et Destin)

lundi 3 décembre 2012

La comédie des horreurs (reloaded)


C'est un (double) billet dont j'avais tout à fait oublié l'existence ; le relisant, il m'a fait sourire. Par conséquent, comme il a déjà trois ans d'âge, et que le blogo-peuple, à mon instar, est oublieux par nature, je vous le remets – et en une seule fois, parce qu'il ne faut pas abuser non plus.


Y a-t-il humain plus stupide, plus niais, plus inconséquent qu'un personnage de film d'horreur hollywoodien ? Poser la question est y répondre : non. Déjà, le PF2H (Personnage de Film d'Horreur Hollywoodien) est généralement jeune, ce qui ne plaide guère en sa faveur – et en plus il est américain. Mais ne nous égarons pas, nous sommes réunis ce soir pour sociologuer à donf.

Il convient peut-être de distinguer d'emblée le PF2H que l'on dira «de plein air» de son homologue urbain : bien que la distinction soit peu pertinente du point de vue de leurs stupidité, niaiserie et inconséquence, elle permettra de clarifier le débat. Nous commencerons si vous le voulez bien par le premier.

Le PF2H de plein air est en général quatre ou cinq : trois filles et deux garçons ou l'inverse. Il y faut un couple établi, un qui espère concrétiser durant le week-end et un électron libre. Notons tout de suite que le sort le plus enviable est presque toujours celui de l'électron en question : c'est en général lui qui, à la fin, réussit à rejoindre la route goudronnée, en compagnie de l'unique survivante qui, bien qu'ils soient tous deux couverts de sang, de glaires et autres humeurs moins ragoutantes, ne va pas manquer de lui tomber dans les bras.

Les PF2H de plein air, comme leur appellation l'indique, choissisent toujours d'aller se faire massacrer en pleine forêt, si possible dans une cabane en rondins abandonnée. Ils sont étudiants et fêtent ainsi la réussite à leurs examens. Le spectateur de F2H peut sans dommage somnoler (ou aller se soulager, rechercher une bière dans le frigo, faire une politesse à Madame, etc.) durant les vingt premières minutes : c'est le moment où le pick up roule sur une route impertubablement droite. À l'intérieur, les cinq crétins ricanent bêtement pour un rien, on se pelote vaguement à l'arrière, tandis que l'électron libre, à la place du mort, constate, retournant la carte dans tous les sens, qu'ils sont paumés. La seule péripétie notable consiste généralement en un arrêt dans une station-service datant de la fin du XVIIIe siècle, dont le pompiste est invariablement invisible. Les garçons le cherchent en braillant toutes les cinq secondes : "Il y a quelqu'un ?", tandis que les filles vont pisser – au moins une, en tout cas.

Lorsque le pompiste apparaît brusquement (pour faire peur), on constate sans surprise qu'il a une tronche de débile profond et on se demande qui a bien pu avoir l'idée de lui confier la station-service. S'il tient correctement sa partie, il se doit de bredouiller quelques lambeaux de phrases imbitables, d'où il ressort néanmoins que nos cinq PF2H feraient mieux de retourner passer leur week-end en ville, à vider les réserves d'alcool de leurs parents. Mais ils s'en foutent parce qu'ils sont des esprits forts, et repartent sans avoir cessé un instant de ricaner, afin de pallier l'absence de dialogue.

À partir de là, deux écoles : soit ils trouvent la cabane en rondins (ou l'un d'entre eux venait quand il était môme) ; soit ils se perdent complètement, et arrivent à la même cabane en rondins. Là, on s'est déjà fait chier pendant vingt minutes. Dans le quart d'heure suivant, nos PF2H vont, dans l'ordre :
- choisir leurs lits,
- préparer à bouffer,
- ricaner,
- une des filles devra obligatoirement prendre une douche pour qu'on la voie à poil,
- un des garçon rapporte la caisse de bière du pick up,
- l'autre fille flippe parce que l'endroit l'angoisse,
- tous constatent, la dernière bouchée avalée, qu'il s'est mis à pleuvoir et que le vent fait battre un volet quelque part.

C'est au moment où ils attaquent leur troisième bière que l'un des PF2H trouve le livre ; il est ancien et poussiéreux, si possible nanti d'un fermoir en acier travaillé. Il y a toujours un gros livre de ce genre dans les cabanes en rondins désertes. Ce n'est évidemment ni un recueil de recettes forestières, ni un guide des randonnées pédestres du coin.

C'est un livre d'incantations, écrites dans une langue de sauvages, avec des dessins qui collent aux filles une venette biblique, comme dirait Flaubert. Pour que l'action démarre enfin, il est nécessaire que l'un des garçons (de préférence celui qui est déjà en couple – ne me demandez pas pourquoi) se dévoue pour les lire à haute voix, dans le but de faire marrer ses potes.

C'est à ce moment-là, comme il aurait été facile de le deviner, que les antiques démons sumériens se réveillent de leur sieste millénaire, pas contents du tout. Les forêts américaines sont bourrées de démons sumériens, il vaut mieux le savoir, et spécialement aux abords des cabanes en rondins.

Simultanément, dehors, le pick up coule une bielle tout seul, ou paume une bougie exprès, ou se fait hara-kiri du delco, bref : il refusera de démarrer jusqu'à la fin du film. Et c'est heureux car, s'il démarrait, les démons sumériens seraient fourrés princesse et le movie barrerait en sucette.

À partir de là, nos PF2H vont se mettre à avoir des réactions totalement incompréhensibles, ou en tout cas incomparables avec celles d'étudiants normaux, restés en ville. Par exemple, si une fille de modèle courant est brusquement tirée de son sommeil par un long hululement bestial venant du dehors, que fait-elle ? Elle se retourne de l'autre côté et tâche de se rendormir ; après s'être éventuellement accordé un rapide solo de mandoline pour se calmer les nerfs. La PF2H, pas du tout : elle va se lever, sortir de la cabane en rondins, si possible pieds nus et en petite culotte, puis s'enfoncer à couvert des arbres en demandant s'il y a quelqu'un. Qu'est-ce que ça peut lui foutre, qu'il y ait quelqu'un ou non ?

C'est évidemment ce qu'attendait le démon sumérien pour tenter de lui sauter sur le paletot afin de posséder son esprit et de lui couvrir le visage de pustules de toutes les couleurs. Par parenthèse, on se demande ce qui peut bien pousser un démon sumérien, ayant plus de cinq mille ans d'expérience, à posséder des esprits tels que ceux qui nous ont été donnés à voir depuis le début du film – mais c'est leurs oignons.

La fille se met à courir, si possible dans la direction opposée à la cabane en rondins. Elle prend bien soin de ne pas crier, afin de ne pas réveiller ses potes qui risqueraient alors de lui porter assistance. Non, elle court. En repérant soigneusement toutes les branches basses susceptibles de lui fouetter méchamment le visage. Et voyez le miracle : elle qui, une heure plus tôt, était encore une adolescente en pleine santé, solide sur ses mollets, saine et sportive, la voilà qui se vautre dans les feuilles mortes tous les trois pas. Et quand elle se remet à courir, elle prend bien soin de ralentir régulièrement, afin de regarder derrière, sans doute pour vérifier qu'on la suit toujours et qu'elle ne galope pas pour rien.

En effet, on la suit. Le démon sumérien, évidemment invisible, siffle à travers les arbres et progresse à la vitesse d'un bobsleigh sur une piste olympique. Cela ne l'empêchera pas de mettre un bon cinq minutes pour rattraper l'autre greluche qui s'étale tous les dix pas. Enfin, il y parvient et, sur un cri d'horreur muet de la donzelle, se niche confortablement dans son cerveau – où l'on a bien compris qu'ils pourraient largement se loger à plusieurs, vu l'espace vacant : le PF2H possède généralement un cerveau "offrant de très beaux volumes".

Ensuite, c'est affaire de pure routine : la jeune possédée n'a plus qu'à rentrer à la cabane en rondins (bizarrement, elle ne trébuche plus et les branches basses lui foutent une paix royale), et à contaminer tout le monde, sauf l'électron libre et celle qui a pris sa douche à poil tout à l'heure. Pour occuper le temps, l'électron va dégoter une hache (ou une scie à métaux, un sécateur, un trombone géant...) et ventiler ses potes pustuleux façon puzzle. Nul ne s'étonnera qu'un bras arraché continue de vaquer à ses occupations ou qu'une tête tranchée et posée sur le poêle à bois parvienne encore à parler le sumérien sans fautes d'accord.

Pour les cinq dernières minutes, deux options : soit le pick up retrouve miraculeusement sa bougie perdue et consent à démarrer, soit les deux survivants parviennent à travers bois et à pied à rejoindre la route, où justement passent Mr & Mrs Smith, qui rentrent de leur soirée loto du samedi, à Hebertstown.

Le dernier plan sera pour la cabane en rondins. Il ne pleut plus, le vent s'est apaisé, c'est le matin, un pâle soleil se glisse dans le casting ; et l'on voit un gentil petit écureuil ramasser une pomme de pin, commencer à la grignoter, avant de s'immobiliser brusquement et de relever vers la caméra ses deux yeux d'un vert violemment fluo – preuve que les scénaristes préparent déjà une suite et que la cabane en rondins n'est pas près de désemplir.

La semaine prochaine, nous étudierons le cas non moins intéressant des PF2H urbains, qui s'obstinent à toujours louer, pour une bouchée de donut, de somptueuses maisons bâties sur d'anciens cimetières indiens.


*****

On croyait avoir touché le fond avec les PF2H de plein air, on avait tort : la vie du PF2H urbain est beaucoup plus difficile, ne serait-ce qu'en raison des escaliers qu'on passe son temps à monter et à descendre. Oh certes, oh certes ! vous allez me dire : mais, quoi, il n'y a que deux étages (plus le grenier où tout le monde meurt, tout de même...) ! C'est vrai. Seulement, dans les F2H, un escalier n'est pas un simple assemblage de marches inertes – ce serait un peu trop facile.

Mais reprenons depuis le début. En commençant par établir aussi précisément que possible les différences entre les PF2H de plein air et leurs collègues urbains. Ceux qui nous intéressent aujourd'hui ne sont nullement étudiants ; du coup, ils ne ricanent à peu près pas, ce qui est toujours ça de gagné durant les vingt premières minutes. En général, ils ont 35 ans, exercent un très bon boulot et ont quitté New York parce que le mari a un grave problème psychologique (je ne me casse pas le cul à préciser lequel, en général on s'en fout). Il a une femme qui l'aime et qui est blonde (c'est indispensable) ; elle est généralement conne comme un blogueur z'influent, mais comme elle est amoureuse de l'autre déséquilibré, on l'absout dès le départ.

Là où ça se gâte, c'est qu'ils ont deux enfants : une fille et un garçon ; toujours. C'est la fille l'aînée, elle est au bord de la puberté, on la sent prête à succomber à la première bite qui passera à sa portée ; mais il n'en passera aucune – vous pouvez regarder avec vos enfants –, car les films d'horreur sont toujours d'une stricte correction sexuelle. Le garçon a entre sept et onze ans, c'est obligé, il est blond, son visage est inexpressif et donc inquiétant. On s'inquiète, on reprend une mousse.

Les parents sont des cons indubitables (ce qui les rapproche des PF2H de plein air) : on leur a proposé une somptueuse maison de quinze pièces immenses (je vous rappelle qu'ils sont quatre), avec un terrain magnifique autour, à trente minutes de Manhattan en voiture, pour le prix d'une fermette dans le Perche : ils n'ont absolument pas trouvé ça bizarre. Non plus qu'ils ne se sont étonnés de la tronche terrifiée de la permanentée de l'agence immobilière, qui se carapate à peine les signatures apposées au contrat. Elle partie, on s'installe. Et c'est là que le festival commence.

Comme leurs petits camarades de plein air, les PF2H urbains se mettent à avoir des réactions incompréhensibles, dès lors que le scénariste sort de sa léthargie alcoolique. La gentille maman trouve normal que son fiston se balade sur le faîte du toit (les bras écartés en forme de croix christique, si possible) en pleine nuit (alors qu'il souffle un vent à décorner les boeufs) ; le père prend un ton de voix rassurant pour persuader sa pré-pubère de fille que la liane friponne qui lui est rentrée dans la chatte n'est rien d'autre qu'une plaisanterie de la nature à laquelle elle devra s'habituer, pour peu que le vent continue à souffler – les pommettes rouges, elle acquiesce.

Là-dessus, tout le monde retourne se coucher, et s'endort, même si le petit garçon voit dans le miroir de sa chambre deux petits crétins immobiles et couverts de sang, et si la greluche se demande si la liane a l'intention de l'épouser, ou si elle a eu tort de céder dès le premier rendez-vous.

Le lendemain, petit-déj, on a oublié les terreurs de cette première nuit. Sauf, en général, le petit garçon, qui ne peut pas faire un pas dans cette baraque sans voir surgir devant lui les deux petits cons qui ont été massacrés à la hache d'incendie trente ans plus tôt (ce qui explique le prix ridiculement bas du loyer). Et qui ont été massacrés où ? Au grenier, évidemment. À près de 53 ans, je ne comprends toujours pas comment on peut avoir l'idée de grimper au grenier d'une maison nouvellement achetée, notamment quand on est affligé d'une fille pré-pubère et d'un petit garçon blond au visage inexpressif.

L'escalier lui-même devrait les avertir, du reste. Une volée de marches que l'on met dix minutes à monter, avec les yeux écarquillés d'épouvante, alors que, cinq minutes plus tard, on la redégringolera sur le cul et en hurlant, ça devrait tout de même vous mettre la puce à l'oreille, il me semble. Mais, là, non.

Au bout de deux nuits (dont une où il a vainement tenté de sabrer Madame, histoire de justifier l'interdiction aux moins de douze ans), le père, lui, se casse en ville, parce qu'il est censé bosser. En fait, il ne bosse pas : il rencontre, au choix : 1) le vieux curé local, 2) le libraire spécialisé dans l'ésotérisme. Rôles peu enviables : ils sont l'un et l'autre assurés de mourir de mort violente, à dix minutes de la fin, lorsqu'ils viendront prévenir nos quatre connards qu'il y a chez eux : 1) les fantômes de la famille précédente, trucidée par le fils aîné et réfugiée au grenier depuis 75 ans ; 2) un vieux cimetière indien sous la maison, comme je vous le disais hier.

Normalement, si le scénariste a bien fait son boulot, tout le monde devrait s'en tirer et repartir pour New York, après une nuit d'enfer (je ne précise pas qu'il pleut, que l'orage gronde, que le vent souffle : ça va de soi). Éventuellement, si le studio est optimiste et pense qu'une suite pourrait être rentable, la future pétasse blonde (celle qui a été violée par une liane, ou par le tuyau de douche, ou une branche basse (rescapée du film d'hier)) se retournera au moment de monter dans la voiture familiale, et ses yeux deviendront vert fluo comme ceux de l'écureuil – mais sans la pomme de pin.

Dernier plan : la maison, impavide, prête à resservir. Éventuellement, une petite lueur rougeâtre dans l'œil-de-bœuf du grenier, histoire de causer.

dimanche 2 décembre 2012

Le chien fidèle attaché à sa ruine

L'égrotant vieillard était peu satisfait de lui-même. Vomir sur son chien ne lui était encore jamais arrivé, et il supportait mal le timide regard de reproche de l'animal, bavant de droite et de gauche, comme c'était son habitude. Des linéaments de mousse de bière et quelques sinuosités de vin rouge s'accrochaient dans les poils de la bête, qui faisait semblant – pas très bien – de prendre la mésaventure par-dessus la jambe.

L'égrotant vieillard réprima un rot, aigre de tout ce que le monde lui inspirait. Il était seul. Par la fenêtre ouverte, couvrant les piaillements symphoniques des oiseaux, s'épandaient les rumeurs lointaines (pas tout à fait assez lointaines à son goût) de la fête se déroulant à l'autre bout de son village proche de la mer. Ce n'était pas réellement une fête, du moins la momie houblonnée ne voulait-elle pas que c'en fût une : la joie des autres lui était une injure, aggravait ses rhumatismes, accentuait l'écoulement des mucosités de son appendice nasal.

Le chien leva la tête vers lui, il détourna son regard enlarmé d'alcool. Pendant ce temps, pour faire joli, les nuages bas contruisaient au-dessus de sa maison une petite grange nébuleuse. L'expression lui était venue, comme cela, entre une bière et la suivante.

Il se tira de son fauteuil antique, sinistrement sombre, et, titubant, percutant sans même en souffrir tous les coins de meubles, se dirigea vers la cuisine ; il écrasa au passage – sans entendre le cri de la pauvre bête – la queue du chien. Il restait quatre bières dans le frigo et la soirée menaçait d'être longue, dans cette solitude noire, repoussé qu'il était dans son aigreur par les cris et les ris des enfants au dehors.

Il savait que personne, dans ce merveilleux village, presque perpétuellement fleuri, balayé de senteurs, ne se souciait de sa présence, ni même ne savait son existence. Il en concevait, surtout à la tombée du jour, des envies d'immolation, des désirs de fusion aussi.

Il se doutait que les ludions rieurs l'accueilleraient parmi eux, pour peu qu'il consente à leur tendre la main, à leur offrir un sourire sans arrière-pensée. Il était saisi, se rasseyant dans son fauteuil antique et sombre, par l'envie de se mêler à leurs jeux. Mais, déjà, ils étaient partis plus loin, rapetissant dans son champ de vision embué.

Le temps aidant, il avait même réussi à écraser toute étincelle de vie dans les halètements attentifs du chien, lequel, sous cet éteignoir, avait oublié jusqu'à l'idée de la promenade. Lui-même s'était mis à avoir peur des humains, spécialement de ceux qui tendaient les mains et souriaient en direction du soleil couchant.

L'égrotant vieillard décapsula sa bière, un peu de mousse éclaboussa le devant de son pantalon, comme un rappel de semence. Les rires, dehors, parurent saluer cet exploit involontaire, puis s'éloignèrent, mais sans mourir tout à fait - il en resta comme un rappel, une coda furtive. Il laissa son triple menton retomber sur sa double poitrine, le chien ferma les yeux. Et tout recommença comme la soirée précédente. La ruine, éloignée des trémulations juvéniles, en conçut une vague raison d'espérer.

Tout en sachant que, s'allant coucher, il allait une fois de plus se niquer un genou ou l'autre contre le coin des meubles.

samedi 1 décembre 2012

La modernité fait mumuzz


Tout est à se tordre, dans cette information qui m'a saisi au saut du lit. Le fait que les braves habitants sexuellement différenciés du Val-de-Marne vont désormais pouvoir disposer de leur propre mosquée aurait en soi suffi à mon bonheur du jour. Mais songer qu'elle s'est établie, cette mosquée, dans une salle prêtée par un moine bouddhiste, que son initiateur se prénomme Ludovic-Mohammed et qu'il est “marié” avec un Sud-Africain (blanc ou noir ? L'histoire ne le dit pas…), voilà qui forme un ensemble quasiment parfait. Apparemment, les musulmans plus traditionnels commencent à gueuler un peu aux petits pois ; ils ont tort : désormais, s'il leur prend envie de comptabiliser les homosexuels qui déshonorent leur belle religion, ils auront juste à poster un gugusse à l'entrée de la nouvelle mosquée gay friendly, qui aura pour mission de photographier la trombine des entrants. Ça va grandement simplifier les procédures d'avant-pendaisons…

vendredi 30 novembre 2012

Remontée de fièvre

La fièvre, lorsqu'elle devient étale, et pour ainsi dire nonchalante, est une manière d'établir le contact avec Dieu. Ou, au moins, avec des contrées étranges parce que jamais vues. Ces quelques degrés supplémentaires (mais il n'en faut pas trop) font naître des plaines aux herbes bizarres, aux arbres tors, vaguement montueuses par endroits, dont on n'aperçoit pas la fin, tout en sachant qu'elle est sans doute là, proche, derrière le petit tertre qu'il est difficile de déterminer naturel ou humain.

Cette plaine est tout entière emplie de Dieu, malgré le soleil écrasant qui vous fait jaillir en eau, et le froid brutal qui s'abat soudain – et les dents claquent. L'homme, soudain plus petit que ce qu'il imaginait, marche sans avancer, il arpente en rêve éveillé, et pourtant le paysage change sans cesse. S'annoncent à l'horizon des villes fatiguées, d'un bleu méditerranéen, et juste après de colossales cités lovecraftiennes, vides d'habitants gigantesques morts depuis longtemps, depuis si longtemps qu'on peut à peine les dire morts.

On marche. Le corps met une sourdine à ses besoins fondamentaux, tout en rappelant à chaque instant ses exigences, qui ne peuvent plus être convenablement nourries, mais ne doivent pas être oubliées, sous peine de dessèchement physiologique - et peut-être pis. On attend avec une impatience résignée les rougeoiments du soir, les cris des corbeaux retour au nid, pour aller s'acagnarder à un rocher de granite noir, qui nous protègera tout à la fois des regards hostiles et des frissons intérieurs – croit-on. L'eau, qui fait défaut partout autour, jaillit de soi, salée et collante, et l'on sent, tout pareil, la nuit glaciale prête à couler de la même source organique.

On a un peu peur, mais pas tellement que cela. Il y a grâce au ciel – devenu invisible – cette bulle isolante, ovoïde et dure, impassible, qui protège des loups errants et des meutes d'humains saccadés en quête d'abreuvoirs. L'homme s'endort. Sommeil peuplé de courbatures fugitives, de visions trop présentes pour être honnêtes, de visages de femmes qui auraient dû être depuis longtemps oubliés, et qui l'ont été.

Durant le sommeil, la fièvre entretient le feu qui éloigne les bêtes dangereuses, aussi celles qui ne demandaient sans doute qu'un peu de réconfort. La fièvre ne fait pas de détail, elle globalise l'homme qu'elle a pris, elle le ramasse en boule ; et il se laisse faire, finalement content qu'une puissance quelconque ait pensé à s'inquiéter de lui.

jeudi 29 novembre 2012

Retournerons-nous à Paimpol ?


J'en doute fort. Simplement parce que notre appétence de déplacements vacanciers a une nette tendance à l'amoindrissement, en attendant une complète extinction. Cela dit, nous y sommes allés.

mercredi 28 novembre 2012

À chacun sa Carine (titre prêtant à confusion, je le sens…)


Je ne saurais dire ce que je foutais, à errer ainsi dans la cave sombre et excessivement salpêtreuse de ce blog, mais j'y suis tout à coup tombé sur un jeu de mots des plus navrants – ou des plus réjouissants, c'est selon. Comme il m'avait déjà valu force sarcasmes en décembre 2008, je ne résiste pas à la tentation de vous le remettre :

Le catholique : un chrétien pur sucre.

Le musulman : un adule Coran.

Les commentaires qui étaient venus à sa suite formaient une sorte de cataracte bouillonnante et vertigineuse de calembours dérivés, tous plus foireux les uns que les autres : je me demande s'il sera fait aussi bien cette fois-ci.

(Que les petits malins ne perdent pas leur temps à rechercher l'original : je viens de le faire repasser en “mode brouillon”…)

lundi 26 novembre 2012

Votre Grand Remplacement, je vous le sers en ligne ou sur papier ?


Ne pas s'être procuré Le Grand Remplacement de Renaud Camus (non, non, il y a maldonne : ce n'est pas Camus qui est remplacé, pas pour l'instant…) au moment de sa première sortie était déjà à la limite de l'excusable, aux confins extrêmes du pardonnable. Négliger encore de le faire, aujourd'hui qu'il est réédité par l'auteur lui-même, serait un crachat au visage de la France, Môssieur ! D'autant que l'on peut choisir de l'acquérir directement en ligne ou bien de le recevoir chez soi, à la papa, dans sa boîte aux lettres, imprimé sur des pages reliées entre elles et protégées par une couverture – bref, sous la forme d'un livre. Quand je vous aurai dit que le texte initial est augmenté du désormais fameux, et récent, et important, Discours d'Orange, je sais bien que vous ne pourrez plus, les uns et les autres, résister à l'énorme pulsion acheteuse que je sens déjà frémir sous les épidermes.

Donc, avant que le dit Remplacement n'advienne et que ce livre précieux ne se fasse proprement autodafer pour être lui-même remplacé par les Protocoles des Sages de Sion dans la liste des meilleures ventes de l'année, achetez-le et, surtout, lisez-le.

dimanche 25 novembre 2012

Jean de La Varende, gentilhomme normand et centaure de Dieu

Petit article écrit pour le bulletin paroissial de Pacy-Vallée d'Eure (numéro de décembre) :


Un écrivain qui serait à la fois normand et catholique ne pourrait être foncièrement mauvais. Justement, en voici un ! Promenade littéraire en Pays d'Ouche...

Jean de La Varende (1887 - 1959) n'est pas de notre époque, et sa Normandie n'est pas la nôtre. La sienne, que ce soit dans ses nouvelles, ses romans ou ses chroniques, est nimbée de la lumière des couchants, irisée par l'eau de ses minuscules rivières, mais aussi traversée de grands éclairs d'intrépidité furieuse, retentissante de serments lancés à la nuit par des gentilshommes désargentés mais dont rien ne saurait faire plier la fidélité au roi ni l'observance de l'honneur attaché à leur nom. 

Ouvrir un livre de La Varende, c'est se laisser entraîner à de subtiles et rêveuses Promenades au plus secret du Pays d'Ouche ; ou bien s'embarquer, l'épée à la main et le juron aux lèvres (mais jamais le blasphème !), sur les traces du comte de La Tainchebraye, le très-fameux Nez-de-Cuir, humble serviteur de Dieu mais fier conquérant de la belle Judith de Rieusses ; Nez-de-Cuir que l'on retrouvera bien des années après, vieilli, usé, mais toujours indomptable seigneur, dans Le Centaure de Dieu.
 
Il y a du chouan impénitent et magnifique chez Jean de La Varende qui, toute sa vie, resta attaché à la foi catholique et au royalisme de sa jeunesse. Il y a aussi, il y a surtout des personnages à la fois étincelants de toute la force de leurs convictions et de leur attachement charnel à cette terre normande qu'ils vivifient souvent de leur sang, mais aussi attendrissants et presque pitoyables parce qu'ils comprennent qu'ils n'ont plus tout à fait leur place dans le monde qui vient. Il y a enfin, une langue sinueuse, miroitante, parfois sertie de quelques pierreries un peu surannées, qui ne font qu'en rehausser l'éclat.


Les mots en gras et italique correspondent à des titres d'œuvres de La Varende encore disponibles aujourd'hui.

samedi 24 novembre 2012

Dépêchez-vous, bon sang, l'heure tourne !


Le camarade Gauche de combat, ce Modernœud que rien ne terrasse ni ne décourage, nous rappelle très opportunément que demain sera la journée contre les violences faites aux femmes. Ce qui semble signifier que l'on peut encore cogner impunément sur ces dames jusqu'à ce soir minuit : ne traînez pas trop, y en aura pas pour tout le monde…

Les pierres d'achoppement orthographiques

Je veux parler de ces mots que l'on ne sait jamais écrire ; ou plutôt dont on n'est jamais tout à fait sûr de l'orthographe, sur lesquels le cerveau bute chaque fois qu'il les rencontre, même après cinquante vérifications dans les livres idoines. Mon principal caillou, en ce domaine, sont les mots à accent circonflexe. Pas tous, fort heureusement : les deux tiers voire les trois quarts d'entre eux ne me posent aucun problème, n'engendrent aucune hésitation lorsqu'ils se présentent dans la phrase en cours d'élaboration. Restent les autres. Ceux-là, à la seconde où ils arrivent, l'esprit s'arrête et, debout sur les freins, se demande : « N'lui faudrait-y pas un petit chapeau à cette saloperie d'a ? À ce fucking e ? » Le simple fait de s'être posé la question entraîne immédiatement la mort de toute certitude : rien à faire, il faut recourir au dictionnaire – le plus agaçant étant que, neuf fois sur dix, c'est pour constater que votre premier mouvement aurait été le bon. Il faut dire qu'il ne fait guère d'effort pour se faire aimer, cet accent : pourquoi est-on infâme lorsque l'on commet une infamie ? Ou extrême si on se porte aux extrémités ?

Deuxième exemple (tout personnel bien entendu) de ces pierres d'achoppement : les mots se terminant en “ote”. Ou en “otte”. Je pense que je ne saurai jamais écrire sans hésiter carotte, menotte ni bigote. C'est vraiment une paralysie idiote.

Il arrive pourtant que l'on puisse, à la longue, avec beaucoup de persévérance, désempierrer un peu le chemin. Ainsi, pendant de longues années, au moins jusqu'à trente ans, voire plus, je n'ai jamais su avec certitude comment s'écrivaient d'abord et davantage. Je pouvais vous donner du dabord et du d'avantage sans bouger un sourcil. Eh bien, cela m'a tout à fait passé, sans que je sache pourquoi, ni même exactement quand. De même, il m'a fallu plusieurs décennies pour devenir capable d'écrire sans m'interrompre, sans le plus petit ralentissement, des mots comme Méditerranée, Apollinaire ou ressusciter – et la liste n'est pas close.

Quel pouvoir ont-ils, ces vocables d'anodine apparence, pour refuser ainsi de venir prendre leur place, à côté de leurs frères, dans les casses du cerveau de l'homme ?

vendredi 23 novembre 2012

Ballade des menues incertitudes



Rien à noter ici, mais alors rien de rien ; et si m'y voilà tout de même, c'est bien pour justifier qu'il me faut retarder au maximum le moment de mon premier verre, Catherine ne devant rentrer de messe qu'à huit heures : le drogué ruse avec sa seringue. Néanmoins, puisque nous y sommes, autant essayer d'y laisser quelques traces. Mais que dire, nom d'un blog, que dire ? Devrais-je vraiment parler du numéro de clowns de l'UMPiste aux étoiles ? Du mariage pourtousse ? Des quatre feuillets écrits cet après-midi ? Des cinq qui le seront demain ou dimanche ? De la pluie qui n'a cessé de choir depuis ce matin ? Faut-il revenir sur la sublime queue de bœuf aux carottes qui fut mangée hier soir ? Est-il permis d'évoquer le silence quasi tombal de ce bureau ? La lampe suspendue qui marque le coin ouest de la maison telle une lanterne de boxon Belle Époque ? La satisfaction des chiens digérant au salon sous l'œil ennuyé du chat assis sur le radiateur ? Le fouillis de post-it et de relevés bancaires qui encombrent ce bureau ? La corbeille à papiers qui déborde, et dont je sens bien que je ne la viderai pas encore ce soir ? De quoi peut-on s'entretenir tout seul ? D'Édith Piaf ? Du docteur Jivago ? Des livres, lus ou non, qui s'entassent et se taisent ? Des symphonies comprimées dans cet ordinateur béant ? Des traces qu'ont laissées certaines gens dans des chemins immatériels, et qui s'effacent ?

Petite histoire de berlingot

J'ai mis hier en lien, chez Corto, cette délicieuse petite chanson interprétée par Colette Renard, Les Nuits d'une demoiselle. J'étais persuadé l'avoir déjà proposée ici, mais je n'en retrouve nulle trace, bien qu'ayant marteau-piqué toute la bicoque de la cave au grenier, et retour. Dans le doute, je la remets, en me disant que, de toute façon, et contrairement à la demoiselle, on n'en a rien à branler.


jeudi 22 novembre 2012

Nouvelle définition pour les blogs


Elle est donnée dans le film de Soderbergh intitulé Contagion, lequel est par ailleurs une insipide ânerie, mais je ne vais pas non plus me spécialiser dans la stigmatisation des daubes pelliculées. Dans cette histoire poussive, Jude Law interprète un blogueur qui se voit en redresseur de torts, en chevalier blanc, seul face à la noirceur des autorités de l'État et aux complots ourdis par icelles. Accessoirement, on se rend compte très vite que seule la vertigineuse augmentation de son nombre de visiteurs “uniques” l'intéresse (mais où les scénaristes sont-ils allés chercher une idée pareille ?) ainsi que le pognon que sa soudaine célébrité commence à faire tomber dans ses poches. À un moment, il se fait sévèrement envoyer dans le mur par le docteur en épidémiologie joué par Laurence Fishburne (Couille de flétan, en français), lequel lui assène :

« Le problème, c'est que tu te prends pour un journaliste alors que tu n'es qu'un blogueur ! Les blogs, c'est juste des graffitis à ponctuation… »

Voilà, vous l'avez, votre définition.

mercredi 21 novembre 2012

Loin

Parce que, ce matin, au volant, sous une pluie sale et monotone, au milieu de banlieues pas suffisamment lointaines pour se faire tout à fait oublier, l'envie m'a saisi d'écouter quelques chansons de Félix Leclerc, mais qu'il n'était malheureusement plus temps de le faire :




Je brise tout ce qu'on me donne
Plus je reçois et moins je donne
Plus riche que forêt d'automne
N'aide personne

Bonheur m'alourdit et m'ennuie
Ne suis pas fait pour ce pays
Avec les loups suis à l'abri
Clarté qui bouge et toi qui gigues

L'amour n'est pas sous tes draps blancs
Au fond des cieux où sans fatigue
Le vent
Matin qui joue sur l'océan

Soir de gala rempli d'enfants
Ailleurs, cher amour, on m'attend
Il faut que tu y sois aussi
Sinon je ne sors pas d'ici

Cent fois mourir homme dans tes bras
Que vivre dieu là-bas sans toi
Te l'ai dit en janvier
Te le dirai en août

lundi 19 novembre 2012

Le soupir du blogueur dans les grandes steppes de l'Asie centrale


« Oh, comme parfois on aimerait laisser le faux sublime, les ténèbres épaisses du bavardage humain, pour se réfugier dans l'apparent silence de la nature, dans le bagne muet d'un long travail obstiné, dans l'ineffable du sommeil profond, de la vraie musique et du calme langage des cœurs, qui fait taire l'âme comblée. »

Boris Pasternak, Le Docteur Jivago, Folio, p. 183.

Les soirées calamiteuses de Didier Goux : Le Voyage fantastoc


Rien ne se démode plus vite qu'un film de science-fiction, sinon l'être humain lui-même. Le Voyage fantastique date de 1968 et est presque aussi ridiculement daté que les “Événements” qui lui sont contemporains ; il est signé Richard Fleischer, qui a dû se mordre les couilles jusqu'à la fin de sa vie d'avoir accepter de tourner une bouse pareille.

Le Voyage fantastique réunit une pléiade de stars de l"époque, c'est-à-dire des gens qui étaient faits pour tout sauf pour être acteurs et que tout le monde a parfaitement oubliés. Par exemple Donald Pleasence, encore jeune et déjà chauve, mais qui au moins fait semblant de savoir pourquoi il a échoué dans cette microscopique galère (et même que c'est lui le traître, dis donc !) ; l'inénarrable et parfaitement oubliable Stephen Boyd, l'acteur-beau-gosse de l'époque qui ne comprend jamais ce qu'il fout là : dans Ben-Hur, il n'avait déjà pas pigé qu'il était pédé et amoureux de Charlton Heston, ici on se demande s'il a réalisé qu'il se trouvait à bord d'une espèce de sous-marin microscopisé et voyageant dans le corps d'un scientifique quelconque en voie de calanchage imminent ; et puis, comme il fallait bien une gonzesse glamoureuse, on a pris ce qu'on avait sous la main à l'époque, dans le genre actrice nulle à gros seins : Raquel Welch – sauf qu'elle passe tout le film vêtue des pieds au col d'une combinaison en plastique blanc gommant absolument tous ses avantages de comédienne.

Mais, heureusement, subsistent les effets spéciaux et les dialogues. Les premiers consistent essentiellement en des sortes de bulles molles, parfois bleues, parfois rouges, parfois jaunes, parfois rien, et qui sont censées être des globules.C'est à peu près tout sur ce chapitre. Pour les dialogues, ils oscillent entre l'épaisse tartine d'explications pseudo-scientifiques dont personne n'a rien à faire et des considérations d'une abyssale profondeur à propos de ce qu'est l'homme, son avenir, ses fins dernières, son tour de taille, etc. Le tout sur fond de remarques des uns ou des autres prouvant qu'ils n'ont même pas pris la peine de lire le scénario, ou bien qu'ils n'y ont rien compris, ce dont on ne saurait les blâmer : personnellement, je n'ai toujours pas compris pourquoi il fallait qu'il y ait un traître dans cette histoire.