mardi 24 mars 2009

Oriane, Marcel et les rillettes

Au très-excellent et digne Monsieur Chieuvrou,
À qui je ne mets pas de lien puisqu'il n'a pas de blog
(Pas de bras, pas de chocolat...)



« L'esprit des Guermantes – entité aussi inexistante que la quadrature du cercle, selon la duchesse, qui se jugeait la seule Guermantes à le posséder – était une réputation comme les rillettes de Tours ou les biscuits de Reims. »

Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Pléiade, édition Clarac et Ferré, p. 458.


Illustration : photographie de la comtesse Greffulhe, passant pour avoir servi, en partie, de modèle à Oriane de Guermantes.

3 commentaires:

  1. Excellent !
    vous êtes en train de le relire ?

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  2. Yes, M'am' ! Je re-picore, et c'est merveilleux...

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  3. Merci, Monsieur Goux, mais votre dédicace est excessivement louangeuse. Je constate en tout cas avec un certain soulagement qu'il est désormais bien loin le temps où, sur ce sujet rilletier, dont j'ignorais alors qu'il fût proustien, nous croisions le fer – tout au moins celui de la fourchette – chez le bien plus excellent et assurément plus digne sieur Cingal.

    Pour le reste, « pas de bras, pas de chocolat », ce n'est effectivement que justice – telle que, dans son infinie bonté, l'a sans doute voulue le Très-Haut. Si vous tenez à donner malgré tout une petite idée du grand combat identitaire qui me vit naguère chausser à maintes reprises les bottes en caoutchouc et enfiler un nombre égal de fois la cagoule en toile de jute avant de rejoindre, à la nuit tombée, les rangs du Commando Grandgousier, je peux toujours vous indiquer ceci, que je découvre moi-même à l'instant. N'était l'anachronique « Indre-et-Loire » utilisé pour désigner le jardin de la France au XVe siècle, et nonobstant les deux interventions de représentants du négationnisme culinaire manceau, ce billet donne en effet, à mon sens, une bonne idée de la révolte qui couve chez nous depuis des décennies.

    Mais foin de cet incessant bavardage, j'ai moi aussi ma citation, incontournable, comme on dit, puisque naturellement tirée du Lys dans la vallée.

    « De cinq ans plus âgé que moi, Charles fut aussi bel enfant qu’il est bel homme, il était le privilégié de mon père, l’amour de ma mère, l’espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait et robuste, il avait un précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq ans je fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit le matin et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. Je partais en emportant un panier peu fourni, tandis que mes camarades apportaient d’abondantes provisions. Ce contraste entre mon dénuement et leur richesse engendra mille souffrances. Les célèbres rillettes et rillons de Tours formaient l’élément principal du repas que nous faisions au milieu de la journée, entre le déjeuner du matin et le dîner de la maison dont l’heure coïncidait avec notre rentrée. Cette préparation, si prisée par quelques gourmands, paraît rarement à Tours sur les tables aristocratiques ; si j’en entendis parler avant d’être mis en pension, je n’avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette brune confiture sur une tartine de pain ; mais elle n’aurait pas été de mode à la pension, mon envie n’en eût pas été moins vive, car elle était devenue comme une idée fixe, semblable au désir qu’inspiraient à l’une des plus élégantes duchesses de Paris les ragoûts cuisinés par les portières, et qu’en sa qualité de femme, elle satisfit. Les enfants devinent la convoitise dans les regards aussi bien que vous y lisez l’amour : je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes camarades, qui presque tous appartenaient à la petite bourgeoisie, venaient me présenter leurs excellentes rillettes en me demandant si je savais comment elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi je n’en avais pas. Ils se pourléchaient en vantant les rillons, ces résidus de porc sautés dans sa graisse et qui ressemblent à des truffes cuites ; ils douanaient mon panier, n’y trouvaient que des fromages d’Olivet, ou des fruits secs, et m’assassinaient d’un : — Tu n’as donc pas de quoi ? qui m’apprit à mesurer la différence mise entre mon frère et moi. Ce contraste entre mon abandon et le bonheur des autres a souillé les roses de mon enfance, et flétri ma verdoyante jeunesse. La première fois que, dupe d’un sentiment généreux, j’avançai la main pour accepter la friandise tant souhaitée qui me fut offerte d’un air hypocrite, mon mystificateur retira sa tartine aux rires des camarades prévenus de ce dénouement. Si les esprits les plus distingués sont accessibles à la vanité, comment ne pas absoudre l’enfant qui pleure de se voir méprisé, goguenardé ? À ce jeu, combien d’enfants seraient devenus gourmands, quêteurs, lâches ! Pour éviter les persécutions, je me battis. Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fus un objet de haine, et restai sans ressources contre les traîtrises. »

    On ne saurait mieux dire, n'est-ce pas ?

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