dimanche 29 mars 2009

On recherche figure christique ayant peu servi (écrire au journal qui transmettra)

Ce qui est fascinant chez les athées, c'est leur soif de se trouver une figure christique en état de marche. Je ne parle pas ici du véritable athée, celui qui se limite à ne pas croire en Dieu, ni en transcendance d'aucune sorte, se contentant de penser à autre chose. Celui qui m'intéresse ce soir, c'est l'athée militant, celui que son absence de foi torture tellement qu'il éprouve le besoin irrépressible de piétiner Dieu tous les matins, pour tenter de dissimuler qu'il n'a en réalité jamais cessé de croire en lui, fût-ce négativement. Ceux-là sont faciles à repérer, d'abord parce qu'ils sont très bruyants, ensuite parce qu'une sorte d'écume rosâtre leur monte aux babines dès que le successeur de Pierre se permet trois mots : tous les chrétiens ont depuis longtemps oublié de quoi était faite l'intervention papale qu'ils sont encore à se rouler par terre, agités comme des convulsionnaires sur la tombe du diacre Pâris.

Ce manque de Dieu qui les dévore de l'intérieur, ils ressentent, sans la discerner, la nécessité impérieuse de le combler. Et on les voit courant de droite et de gauche – mais plus souvent de gauche, toutefois –, à la recherche d'une figure christique capable d'étancher leur soif de divin. Naturellement, celles qu'ils élisent sont si pauvrement humaines que leur efficacité est très limitée dans le temps, et qu'ils doivent donc en changer souvent.

Au temps de ma prime jeunesse, le tortionnaire Ernesto Guevara a superbement rempli cet office, auprès d'une jeunesse européenne assoiffée de pureté et de rachat, mais point trop regardante sur les antichambres de l'histoire. Ensuite, la figure christique s'est dépersonnalisée, anonymisée, pour devenir un archétype.

Durant mon adolescence, le réfugié chilien marchait très fort, c'était un article sur lequel on pouvait faire fond en toute confiance. En toute confiance relative, car ce christ-là s'est usé assez rapidement, les couleurs ont passé. Et les plus idéalistes des jeunes militantes qui avaient commis la sottise d'en épouser un (pour faire chier leur père, notaire ou chef du personnel), se sont retrouvées avec, sur les bras, un symbole invendable et, qui plus est, déjà légèrement bedonnant – volontiers macho, aussi.

Là-dessus est arrivée la relève : le travailleur immigré. D'abord nord-africain, parce qu'on n'avait que cela à se mettre sur la conscience, puis sub-saharien. On pouvait croire que, cette fois, on tenait du solide, du grand teint. Point. Le sub-saharien lui-même a pâli aux yeux de nos infatigables combattants-pour-un-monde-plus-juste, et il a fallu leur trouver une médication plus costaude, sous peine de perdre tout le bénéfice de cette grande cure morale entreprise dans les flons-flons de l'après-guerre.

Est alors arrivé, telle une bénédiction céleste, l'immigré clandestin – une vraie aubaine, celui-là, puisque, en plus de vous purifier l'âme à grande eau, de vous récurer la mauvaise conscience à la grattounette, il vous procure le délicieux frisson de la rébellitude en vous mettant en délicatesse avec nos lois, forcément scélérates et dégageant les inévitables relents nauséabonds.

Mais, cette fois, nos évangéliques jeunes gens (ou moins jeunes, du reste : le droit-de-l'hommisme est un truc qui peut aussi s'attraper au moment de la retraite, quand on voit poindre l'ennui) ont décidé de bétonner leur affaire, afin de ne plus risquer d'être pris de court, si jamais le clandestin à son tour se révélait décevant. Ils ont donc inventé la figure christique pluridisciplinaire. À braquets multiples. C'est ainsi qu'au clandestin rédempteur sont venus s'ajouter l'homosexuel purifiant, l'Immaculée lesbienne, le saint transgenre, apôtre et martyr. Sans oublier l'enfant palestinien qu'il est toujours prudent de se garder sous le coude. On est entré dans l'ère du christique multifonctions, il ne s'agit que d'en trouver d'autres, d'étoffer cette batterie de cuisine céleste : ils viendront, soyez-en sûrs.

Les marie-madeleines présentes et futures peuvent déjà préparer les baquets d'eau pure et lisser leurs longues chevelures.

L'illustration est un autoportrait de Dürer (1500).

18 commentaires:

  1. Mesrine est une figure christique ! je l'ai lu dans Les Cahiers du cinéma.

    Voilà, je vous en ai trouvé un.

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  2. Ouf, je suis dans la première catégorie d'athée. Mais je n'aurais pas dit non à une réfugiée chilienne.

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  3. Comme c'est bon de rire un bon coup avec vous Didier !
    Anna R.

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  4. Personnellement, je prie beaucoup pour la rédemption de tous les réactionnaires. C'est ma figure christique personnelle et mobilisable à souhait !
    :-))

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  5. Ouaaah... Un bon coup de décapant et ça remet à neuf!

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  6. Vous vous moquez de l'hypocrisie pharisienne de l'athée militant de gauche ? Mais si on ne croit pas au moins un tout petit peu aux valeurs droits-de-l'hommistes, dans quel type de société espère-t-on vivre?

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  7. Camille : merci, je me le garde en réserve !

    Bob : moi pareil. En fait, c'est le dépit qui me fait parler...

    Emma : rien que pour ce résultat, ça valait le coup de me mettre au clavier.

    Monsieur Poireau : y a du boulot, faites-vous aider !

    Hermès : Décapant à droite, dépapant à gauche...

    Suzanne : vous devez savoir ce que j'en pense : les Droits de l'homme sont une excellent chose, tant que ses officiants ne se muent pas en grands-prêtres, et qu'il ne leur vienne des idées de sainte inquisition, d'opus dei et, pour finir, de geôles papales et de bûchers.

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  8. Billet savoureux ! J'adore commencer la semaine dans la bonne humeur. Merci Didier !

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  9. La profession de foi ne fait pas le moine!

    J'aime particulièrement, sur le Net, les infatigables militants de la liberté, les plus-zumaniste-que-moi tu meurs qui, jamais en retard d'une dénonciation ou d'un combat pour un monde plus fraternel, censurent immanquablement le moindre commentaire moqueur.
    Portées par la bêtise, les meilleures idées deviennent très bêtes.

    Suzanne (marmonnant sur son banc, contemplant le monde qui bout dans la vallée)

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  10. Tout à fait juste! Mais incomplet.
    Que faites-vous de la marque, "matérielle" (sic) sur le fauteuil d'une église de la Réunion, qu'il ne faut pas oublier...

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  11. Marine : ça vient probablement de moi, mais je ne comprends rien à votre question...

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  12. Tonton : Elle parle d'un miracle

    Je trouve que le Christ a un déhanché très affriolant sur certaine croix.

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  13. Avec un s à certaine.
    Et cocher la case aussi, tant que j'y suis.

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  14. oui, voila!
    Nefisa a suivi l'actualité christique, elle :)

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  15. J'ai fait une crêpe comme ça aussi la semaine dernière, mais je l'ai mangée (et je ne m'exprime pourtant pas en latin courant dès que j'ouvre la bouche.)

    Il y a oubli machiste dans les figures christiques.
    La femme tondue
    La femme violée
    La Femme.(qui les transcende toutes)

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  16. Ben voilà, si on m'explique patiemment, je comprends !

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  17. Vous partiez bien, mais j'ai été moins amusé, plus du tout convaincu en cours de lecture. Et vous avez oublié Ben Laden! Pour une figure christique, il a tout le poil qu'il faut, pourtant.

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  18. Non, non, Ben Laden ne marche pas du tout ! Il n'a pas cette image de victime absolue (manquerait plus que ça...) et rédemptrice qui plaît tant aux jeunes petits-bourgeois européens.

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