jeudi 22 octobre 2009

Accepter l'ennemi comme tel (et lui faire la guerre s'il est besoin)

« Tout comme le pacifiste découvre immédiatement l'ennemi chez celui qui n'admet pas sa conception de la paix, les idéologies de la société sans ennemi (par exemple le marxisme) maudissent la guerre, mais préconisent la révolution et exigent que les hommes s'entretuent en vue de mettre la guerre hors-la-loi. On a assez souvent signalé l'imposture que couvre cette attitude et, bien que cet argument appartienne à la polémique courante, il n'est pas inutile de l'évoquer, car il rappelle par trop le ridicule de la querelle hideuse entre Bossuet et Fénelon sur le... pur amour (que n'ont-ils commencé par s'aimer !). La chose la plus grave consiste cependant dans le ressentiment qu'engendre inévitablement la bonne conscience des partisans de ces idéologies : étant donné que leur fin est bonne et hautement humaine, les ennemis ne peuvent être que des criminels ou même l'incarnation du mal (...). C'est ainsi qu'on justifie au nom de l'humanité l'extermination inhumaine des ennemis, car tout est permis pour débarrasser le monde de ces hors-la-loi et hors-l'humanité qui, de ce fait, sont des coupables. Dans ces conditions la notion de paix perd toute signification, étant entendu que politiquement elle consiste en un contrat ou traité, ou plutôt la paix devient impossible. Comment pourrait-il en être autrement, puisque toute action de l'ennemi, fût-elle désintéressée et noble, devient automatiquement perverse, immorale et criminelle, tandis que toute action du révolutionnaire, même scélérate et atroce, devient sainte, juste et irréprochable ? Nier l'ennemi, c'est nier la paix.

« Il ne faudrait cependant pas jeter la pierre au seul marxisme par exemple, car, par certains côtés, il est un enfant du libéralisme dont l'un des principes essentiels est justement la négation de l'ennemi politique pour ne laisser subsister que les concurrents économiques. »

Julien Freund, L'Essence du politique, p. 493.

J'avance à petits pas modestes dans cette œuvre majeure. J'avance avec découragement, si je puis dire : je sais bien que, des lambeaux d'entendement que je parviens à arracher à ces 800 pages serrées, il ne me restera au bout du compte que... je ne sais même pas ce qui me restera. Peut-être rien, ou une caricature imbécile, trois miettes de savoir, avalées de travers, et dont je m'autoriserai pour faire le malin, le docte.

Il n'empêche que cette dialectique ami/ennemi, en tant que présupposé constitutif du politique, développé par Freund, qui lui-même l'a hérité de Carl Schmitt, me semble extraordinairement fécond. Je me souviens d'un échange – sur ce blog ou un autre, j'ai oublié – avec un dénommé Farid, à propos (évidemment) de l'islam, de la France, etc. J'avais été frappé de l'accent “conquérant” de ce Farid, qui contrastait agréablement (à mes yeux) avec les bêlements post-humanistes des habituelles brebis roses : l'impression de parler “d'homme à homme”, si l'on veut (ce qui peut, je le précise, se faire avec une femme, voire entre deux femmes). J'en étais arrivé à lui dire qu'il était mon ennemi, que je le reconnaissais comme mon ennemi, et que je le traiterais toujours comme tel.

Là-dessus avait déboulé Nicolas (oui, donc, ça devait être sur mon blog, maintenant que j'y pense) qui, une fois de plus, s'était scandalisé (le terme est un peu trop fort, sans doute...) de ce que je pouvais rentrer dans le lard d'une personne qui était son ami – traduisez : avec qui il lui était arrivé de discuter de tout et de rien, en levant le coude régulièrement ; ce qui est bel et bien la définition de l'amitié, en effet.

Je crois que, par fatigue, je ne lui avais pas répondu. Sinon, je lui aurais dit ce que je pense profondément : que je serais tout autant que lui capable de boire des bières, de passer une soirée – un week-end, pourquoi pas ? – avec son ami Farid, et de m'entendre avec lui. Mais qu'il n'en resterait pas moins mon ennemi.

Car, contrairement à ce que croient les ludions à roulettes du troisième millénaire naissant, on peut estimer son ennemi – même on le doit –, il est naturel de partager avec lui un certain nombre de choses essentielles : cela revient à se reconnaître mutuellement comme humains, à s'apprécier comme tels, à chercher non à se détruire mais à se vaincre.

Ce qui est l'exact contraire de ces morpions souriants qui crispent leurs petits poings en brandissant du “phobe” à pleins faisceaux, dans le seul but de masquer leur incapacité virile, la flaccidité de leur masse cervicale cérébrale (merci, M. Malavita...).

34 commentaires:

  1. "la flaccidité de leur masse cervicale" : si c'est pas honteux de confondre cervical et cérébral pour un renaudcamusien !

    Ou bien doit-on comprendre que les progressistes ont un gros cou tout mou (qui soutient difficilement leur front de taureau) ?

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  2. Au fait Didier, vous êtes carlschmittien ? Moi, je suis karlkrausien, définitivement.
    Mais bon, peu importe.

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  3. Didier : vous faites peut-être allusion à ce jihad de Farid L ? (seul billet de mon blog où j'ai du fermer les commentaires, j'avais carrément des mails de menace)

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  4. Ne peut-on pas, finalement, être à la fois amis et ennemis, justement par la capacité de lever le coude ensemble ?

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  5. et jouer au foot ? Non, ça vous n'auriez pas pu. Baby foot alors ?

    A ce rythme, je ne vais pas avoir besoin de lire JF seulement DG.

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  6. Entre mecs, au bistro, peut-être, Nicolas. Vous pouvez peut-être boire des coups avec celui qui fait se voiler votre copine K. Moi, j'aurais du mal.

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  7. Peut-on lever le coude après le Jihad ? Pendant ? Poser la question, c'est y répondre.

    Didier, une chose me frappe toujours lorsque je parle avec un musulman cultivé, conscient de lui-même, de son identité, de son héritage : cette opposition ami/ennemi s'envisage immédiatement avec la plus parfaite sérénité. Il n'y a que nos petits blancs idéalistes qui sont perdus.

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  8. Euh...
    espèce de nicolasophobe, gaèlophobe, poisonophobe (etc), va !

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  9. Comme vous me l'aviez dit il y a longtemps, admettre qu'on a un ennemi et qu'on en a un est profondèment libérateur.

    Moi aussi j'ai rencontré des musulmans avec qui j'ai eu des discussions enflammées, où on ne ménageait pas trop nos coups. Et le plus frustrant était la masse de spectateurs qui nous engageaient à ne pas généraliser, à être gentils, à ne pas nous disputer...

    Et plus j'y pense, plus je crois qu'en effet, la paix n'est possible que si les peuples ne sont pas pacifistes.

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  10. Il fallait lire "qu'on a un ennemi et qu'on en EST un", bien sûr.

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  11. Christophe : je ne suis rien-ien : je découvre. Difficilement, pesamment, selon ma pente douce et mon intelligence réduite...

    Suzanne : j'y retourne, pour me rafraîchir les neurones. Il se peut en effet que cet échange ait eu lieu chez vous...

    Nicolas : non. On peut être ennemis ET lever le coude ensemble, ce qui est différent. Mais il est impossible, politiquement, d'être ami ET ennemi au même moment, ça n'a pas de sens.

    PRR : la seule fois de ma putain de vie où j'ai joué au foot (en colonie de vacances, j'avais 10 ans), j'ai marqué deux buts : j'ai décidé d'en rester là. un peu comme ce grand con de Thuram, quoi...

    Suzanne-bis : j'aurais du mal aussi. Mais je pense que Nicolas en a encore plus que nous.

    Hank : bien sûr, et je les estime pour cela (c'est ce que j'ai essayé de dire). En gros : j'aurai toujours plus d'estime pour un Farid qui sait ce qu'il veut (et a raison de le vouloir) que pour une grosse Céleste ou un petit OH Machin. Bref : du respect pour mes ennemis, mépris pour les collabos, de quelque bord qu'ils soient.

    Monsieur Social : vous m'avez percé à jour : je suis un immonde nicolasophobe. Et je suis pour le renvoi immédiat de tous les nicolas frisés et cravatés dans leur Bretagne de merde !

    Clarissa : la lecture de L'Essence du politique, de J. Freund, est à recommander. Même si (pour moi), elle est tout de même assez ardue. Mais je m'accroche...

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  12. Didier, je m'étonne. POurquoi la lecture de JF vous est plus ardue que Renaud Camus ?

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  13. « ... la paix n'est possible que si les peuples ne sont pas pacifistes. »

    Bien vu ça. Entre peuples pacifiques ou plutôt pacifiés, il ne peut donc y avoir que la guerre (au moins des nerfs).

    Les ennemis de force égale se respectent comme tels. Quand l'ennemi est faible, surtout s'il s'humilie lui-même, refuse même d'être un ennemi, se vautre dans la boue du mea-culpa permanent, il aiguise l'appétit des forts et finit par devoir cirer les babouches de son nouveau maitre, à lui céder ses femmes, ses filles.

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  14. Yanka: Je crois qu'on est d'accord, mais chipotons sur les termes. J'ai plutôt une vision positive du mot "pacifique", c'est pour ça que je disais "pacifiste". Pour moi, l'homme pacifique, c'est celui qui ne commencera pas une bagarre mais qui n'a pas peur de se battre (et c'est justement cela que son adversaire sentira et qui le dissuadera sans doute d'en venir aux poings). L'homme pacifiste, c'est celui qui veut éviter à tout prix de se battre, et qui donc se fera démolir en premier par ceux qui sentent la faiblesse et aiment s'en prendre aux faibles.
    (...J'ai eu une éducation très précise sur l'art de la non-bagarre-dans-les-bars, Félix se reconnaîtra s'il passe par ici.)

    Robes : Je ne peux pas répondre pour Didier, mais ce n'est sans doute pas "la lecture de JF" en générale qui est dure, mais la lecture de cet ouvrage en particulier... Très dense et très universitaire... En tout cas le peu que j'en ai lu m'avait bien fait comprendre que ce serait une lecture ardue, rien à voir avec d'autres textes de Freund qu'on peut trouver sur le net. (Ceci dit je ne peux pas trop comparer avec Renaud Camus que je n'ai presque pas lu.)

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  15. PRR : rien à voir, je crois ! L'Essence du politique est une thèse de doctorat, portant sur un domaine qui n'est pas mon terrain favori. Donc, j'avance un peu à tâtons. Camus est un écrivain (ce que n'est pas Freund, il faut le reconnaître...), ce qui m'est un poil plus familier.

    Yanka : Ce livre de Freund est remarquable. (S'il vous intéresse, je vous l'expédie dès que je l'ai fini.) Il n'empêche que, pour moi, un peu con, manquant de "bagage", c'est une lecture aride.

    Aride mais féconde, je crois.

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  16. Clarissa : nos commentaires se sont croisés (chanceux !). C'est en effet ce que je voulais dire, à propos de Freund : n'ayant jamais fait d'études universitaires, je n'ai pas le bagages, le vocabulaire, bref : je ne parle pas la langue. Il y a aussi cette chose pénible (que chacun, je pense, a ressenti, lisant tel ou tel livre) : on arrive (péniblement) à comprendre ce qu'on lit au moment où on le lit, mais sachant qu'on va en perdre 90 %, une fois la lecture achevée.

    Néanmoins, on continue...

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  17. "Il ne faudrait cependant pas jeter la pierre au seul marxisme par exemple, car, par certains côtés, il est un enfant du libéralisme ...."

    Le lien avec Alain de Benoist (filiation de pensée) est ici éclatant. Avec la paternité pour JF bien sûr.

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  18. Ce qui revient à dire que vous êtes un affreux jegounophobe.
    Peut être même doublé pour élargir d'un maniaque douléacophobe.

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  19. PRR : Freund semblait considérer Benoist comme une sorte de fils spirituel, en effet...

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  20. Le même Farid qui est passé sur ILys ? Celui qui nous a fait le coup des "exégèses du Coran" (traduire : comment bien lapider une femme, vérifier qu'elle est bien coupable, etc...) avec justement le sourire fourbe de celui qui se présente comme pas si différent que ça puisqu'il y a des similitudes d'attitude Bible-Coran, et que oui, il vient pour conquérir, mais c'est pour notre bien, par amour, on ne sentira rien et on ne verra même pas la différence, le tout à coup de citations de chameliers polygames et pédophiles qu'il appelait "savants" ?

    Je ne suis pas certain que l'on puisse parler d'homme à homme avec "l'ennemi musulman". Ça, le respect de l'ennemi, c'est un truc occidental.

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  21. Il Sorpasso : je ne sais pas s'il s'agit du même !

    Pour le reste, il s'agit moins de "respecter" son ennemi, peut-être, que de le reconnaître tel, de l'accepter en tant qu'ennemi. Ce qui revient à lui reconnaître aussi sa qualité d'alter ego, d'être humain.

    Ceux qui refusent d'admettre la pertinence de cette notion d'ennemi sont finalement conduits à considérer celui-ci comme "coupable" (dans son obstination), et, pour finir, à lui dénier sa qualité d'humain.

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  22. Vouloir un monde sans ennemi c'est vouloir importer l'Enfer sur terre.

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  23. Vos guerres à vous on sait comment elles s'apellent ...des ratonnades...

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  24. Mon bon Rachid, votre subtilité d'analyse me bouleverse.

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  25. Tout de suite le niveau monte. C'est l'enrichissement culturel ! :D

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  26. Est-ce que vous ne considérez pas comme ennemis (les gens comme Farid, ou autres intervenants pitoyables)des personnes qui seraient inoffensives, dont les idées tomberaient à l'eau toutes seules, si nous (nous=vous, moi, le maire de mon village, le professeur, le délégué aux affaires sociales, le type qui brigue un mandat, le directeur de la piscine, de l'hôpital)montrions un peu de fermeté, sachions dire un "non" tout simple, mais ferme, un "remballe ton islamisme, on n'est pas au moyen âge" ?

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  27. Suzanne : c'est possible, en effet. Mais leur parler ainsi serait prendre le risque de les affronter. Et, donc, à les considérer comme des ennemis...

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  28. Que la paix soit avec vous. Amen. Hop.

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  29. « Yanka : Ce livre de Freund est remarquable. (S'il vous intéresse, je vous l'expédie dès que je l'ai fini.) Il n'empêche que, pour moi, un peu con, manquant de "bagage", c'est une lecture aride. »

    Mon cher Didier, Kafka ou Nietzsche en allemand me posent moins de problème de compréhension que le hideux Heidegger en français avec ses concepts à la mords-moi-le-nœud. Je vois que Freund écrit un français fort clair et pas mal intelligible. Donc, si vous cherchez à refilez l'ouvrage en question, une fois lu, et que vous me jugez digne d'en être le bénéficiaire, j'accepte, avec votre dédicace.

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  30. Merci pour cet article. En fait j'avais toujours ressenti les choses comme ça sans jamais pouvoir l'expliquer intelligiblement comme vous venez de le faire avec l'aide de Julien Freund.
    Je m'entends très bien avec des personnes qui sont aux antipodes de mes opinions politiques (pourtant peut-être qu'on s'étriperait sauvagement si une guerre civile éclatait). Je ne suis pas sûr que tous les ayatollahs de la "tolérance" et de la "diversité" pourraient en dire autant ;)

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  31. Piccolojr : le mérite en revient surtout à Freund ! Et j'ai bien peur de n'avoir fait que caricaturer sa pensée. Mais, bon, c'est l'idée : il ne sert à rien de se proclamer "sans ennemi", puisque c'est l'ennemi lui-même qui vous désigne comme tel. (Voir Hitler et les démocratie, entre 1935 et 1939...)

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  32. Cher M. Goux, vous avez tout à fait raison de remarquer qu'on peut fort bien entretenir des relations amicales, au sens usuel du terme, avec son ennemi, au sens politique du terme. La confusion vient de ce que la langue française nous prédispose à confondre l'ennemi personnel avec l'ennemi politique, dans la mesure où elle ne met à notre disposition qu'un seul mot pour exprimer ces deux notions. En revanche, dans beaucoup d'autres langues, comme le grec ou le latin, il y a un mots différent dans chaque cas. Ainsi, on peut tout à fait être ami avec son hostis (l'ennemi politique qu'on combat uniquement parce qu'il appartient à une unité politique en guerre contre la nôtre), mais pas avec son inimicus (l'ennemi personnel qu'on combat en raison d'une haine privée). Vous pointez du doigt la distinction que fait Carl Schmitt entre l'hostilité (qui est un phénomène proprement politique) et l'inimitié (qui est un phénomène relevant de la sphère privée). Si cela vous intéresse, je vous invite à consulter la section 2.1.2 de mon mémoire, où j'explique brièvement cette distinction (avec en prime une remarque incidente sur le prétendu pacifisme du christianisme).

    Cordialement,
    Philippe Lemoine

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