mardi 27 octobre 2009

Le drame du lecteur crucifié – réaction en chaîne

Il y a une vingtaine de minutes, j'ai achevé la lecture de cette Essence du politique dont je vous rebats les oreilles depuis quelques jours – semaines, même. Mais, bien entendu, selon le phénomène connu, provoqué par tous les livres riches, il ne s'agit là que d'un commencement : la découverte en appelle d'autres, qui se font pressantes, impérieuses, revendicatives presque, alors qu'elles nous laissaient en repos depuis la nuit des temps – je veux dire : de mon temps.

Ainsi, l'excellent Hoplite me signale que je devrais bien me plonger dans l'œuvre de Christopher Lasch, sitôt que j'aurai “essoré la pensée de Freund”. Il s'en faut de beaucoup que j'aie essoré cette pensée : déjà bien heureux si j'ai pu en exprimer quelques gouttes. Mais enfin, soit : requérons Mme Amazon afin qu'elle nous expédie à grande vitesse un ou deux livres de ce Lasch-là.

Le problème est que la lecture de Freund m'a déjà poussé, hier, à lui commander le Léviathan de Hobbes et le Prince de Machiavel. Et j'ai dû faire appel à toute ma raison financière pour ne pas y adjoindre quelques volumes de Max Weber, Carl Schmitt, voire Alain et Proudhon ; tous auteurs que j'aurais normalement dû lire, comme toute âme bien née, entre 18 et 25 ans, mais dont ma paresse intellectuelle m'avait alors tenu éloigné. (Quoique, dans le cas d'Alain, il s'agisse moins de paresse que d'un dégoût provoqué par un professeur de philosophie particulièrement léthargique, et donc somnifère...)

Par quoi commencer ? Comment s'y prendre pour reconstituer le puzzle ? Et y a-t-il seulement un puzzle, une figure finalement identifiable ? Un secret qui ne demande qu'à se dévoiler, un paysage à se révéler ? Ou bien rien ? Un méandreux labyrinthe dont mon âge ne me permettra plus de comprendre le dessin, encore moins d'en ressortir indemne ? Que faire ? comme disait Lénine. D'autant que, tout à l'heure, j'ai commis l'imprudence d'entrouvrir Le Monde de Schopenhauer (encore une lecture tardive dont on espère peut-être en vain une quelconque pourriture noble) arrivé il y a deux jours dans la boîte-à-livres fixée au portail.

Mais, ça, l'irruption d'Arthur dans ma vie bien rangée, Julien Freund n'y est absolument pour rien : c'est la faute à Matzneff.

38 commentaires:

  1. Pendant que tu lis des conneries - hips - t'es pas - hic - au bistro.

    RépondreSupprimer
  2. Sans la dernière phrase on aurait pu croire que vous n'aimiez plus la littérature.

    RépondreSupprimer
  3. Ces chemins sont affreux, j'en conviens. Je prévoyais après Muray (le 19ieme) d'aller du coté de De Maistre mais une citation dans les Maîtres Censeurs d'E.Lévy me pousse vers Bernanos ! Fais ch... !

    Lire Bernanos, il y a 10 ans, j'aurais éclaté de rire ....

    Sénèque s'est trompé quand il disait qu'il n'y a pas de vents favorables à celui qui ne sait pas où aller.

    Lash : je confirme, est très bien.

    RépondreSupprimer
  4. bonjour Didier,

    je ne suis pas d'accord avec vous sur le fait de lire des livres importants entre 18 et 25 ans, j'ai bien essayé plusieurs fois Proust, impossible de passer 50 pages... je le prendrai vers la quarantaine quand j'aurai plus d'expérience...donc je ne pense pas qu'il y ait d'âge particulier pour lire un livre précis mais je suis sûr que c'est trop jeune 15 ans pour Proust ou Schopenhauer...

    RépondreSupprimer
  5. Schopenhauer... C'est ardu, « Le Monde... ». Trop conceptuel dans sa première partie et pas convaincant. Et puis vous vous direz : « Putain, pour comprendre ça, il faut que je lise d'abord Kant ! » Cercle vicieux. Vous auriez dû commencer par le somptueux « Aphorismes sur la sagesse dans la vie » (PUF) dans la magnifique traduction de J.-L. Cantacuzène.

    Sinon, ben oui : chaque fois que vous lisez un livre, votre liste de livres à lire d'urgence augmente de 10 bouquins parfois d'autant d'auteurs. J'ai arrêté ça, je devenais fou. Je me contente de Montaigne désormais et de quelques auteurs latins ou grecs. Je suis moins savant, mais plus sage... ce qui est le but premier de la philosophie.

    RépondreSupprimer
  6. Nicolas : mais j'ai souvent lu dans les bistrots !

    Malavita : si, d'ailleurs, j'ai finalement repris Giorgio Bassani.

    PRR : Bonne idée, Bernanos ! Mais plutôt les essais que les romans, à mon avis. Enfin, c'est vous qui voyez...

    Cherea : oui, bon, pour Proust je suis d'accord avec vous. Mais je pense qu'il faut lire le maximum de classiques au sortir de l'adolescence, ne serait-ce que pour pouvoir les RELIRE ensuite.

    Yanka : je crois que je vais suivre votre conseil. En effet, la lecture des trois préfaces m'a déprimé ! Et les vingt ou trente première pages du texte lui-même assommé...

    (A propos, si vous voulez recevoir Freund, il faudrait m'envoyer par mail privé vos nom et adresse...)

    RépondreSupprimer
  7. Cornelius Castoriadis qui était plus marxiste que son nom ne le laisse supposer disait qu'apprendre, c'était creuser son propre labyrinthe !
    :-))

    [Schopenhauer est très très bien, trouvé-je...].

    RépondreSupprimer
  8. Et les vingt ou trente première pages du texte lui-même assommé...

    Eh bien, le Léviathan de Hobbes risque de vous assommer. J'ai tenté de le lire à une époque et c'est assez rasant. En comparaison, le Prince de Machiavel est d'une lecture aisée, quoique le texte soit dense.

    Définition de la sagesse selon Sénèque : "Toujours vouloir la même chose, toujours refuser la même chose." (Lettres à Lucilius) Il faut choisir une croyance et s'y tenir. Pas facile.

    RépondreSupprimer
  9. Sébastien : merci de m'encourager ! Bon, de toute façon, tous ces livres sont des "poches" à cinq ou six euros : même si je dégage de la voiture au premier virage, ce ne sera toujours pas une trop lourde perte...

    RépondreSupprimer
  10. Oui les Essais bien sûr. Les romans je ne peux plus.

    Les amazones m'envoient demain "la liberté pour quoi faire ?"

    RépondreSupprimer
  11. Le Monde comme représentation, c'est monumental ! Long à lire mais tout y est - y compris ce qui étayera la pensée de Nietzsche. J'ai commencé par lire dans la partie Supplément les chapitres sur la métaphysique de l'amour et la mort. Grandiose. Ensuite, je suis retourné au début et je dois dire que j'ai mis un moment pour venir à bout de l'ouvrage ; surtout que je lis toujours plusieurs bouquins en parallèle - dont Matzneff. Ce qui est "énorme", c'est que Schop recommande quasi expressément de relire au moins l'ouvrage deux fois de suite pour en pénétrer toute la profondeur. Bon, c'est à voir... Quoi qu'il en soit, vous tenez là un ouvrage essentiel et qui n'a rien d'abscons. Un viatique assurément.

    RépondreSupprimer
  12. Si ça peut vous aider, je vous conseille "La révolte des élites" de Lasch, c'est relativement court et ça englobe l'ensemble, "Le moi assiégé" et "La culture du narcissisme" sont plus sur des bases plus psychologiques (un peu la racine du mal), "Le seul et vrai paradis" est assez lourd (sociologie du progrès-les penseurs). Sur le féminisme/le changement des femmes : "Les femmes et la vie ordinaire", il y a de bons passages, et "Culture de masse" est du genre Camus revisité (bon) sociologue américain.
    A savoir que Michéa reprend Lasch et l'allège tout en donnant de bons exemples franco-français, "Impasse Adam Smith" sur le monde libéral-libertaire est excellent ainsi que "L'enseignement de l'ignorance" sur l'école. A noter son ouvrage sur Orwell.

    Mais je suis en train de lire Allan Bloom, qui dit les mêmes choses mais d'un point de vue "prof de lettre de fac" (pas comme chez nous, hein), ça vaut le détour dans "L'âme désarmée" (le principe d'égalité qui pourri et mène à l'ignorance). Enfin du même Bloom, je commence "L'amour et l'amitié" : les différentes "visions littéraires" de l'amour (Rousseau, Stendhal, Flaubert, etc...) pour changer un peu sans changer beaucoup.

    RépondreSupprimer
  13. « Ce qui est "énorme", c'est que Schop recommande quasi expressément de relire au moins l'ouvrage deux fois de suite pour en pénétrer toute la profondeur. »

    Comme Gurdjieff qui veut qu'on lise 7 fois son œuvre si on veut en pénétrer le tralala du machin-chose. Ça ne prend pas avec moi.

    Schopenhauer est meilleur dans son âge mûr, la férocité faisant. Donc les « Parerga et paralipomena » (dont les « Aphorismes » font partie) plutôt que « Le Monde... » Ce dernier vaut surtout si on s'intéresse à l'histoire de la philosophie, à celle des idées, ce qui ne me semble pas être le cas de l'ami Goux. Schopenhauer a écrit « Le Monde » alors qu'il n'avait pas 30 ans, ce qui est un peu jeune pour écrire sur la sagesse.

    Mais bon, chacun lit son livre comme il se douche : on se douche par hygiène, mais aussi, moi du moins, pour le plaisir, le confort. Et je demande à la philosophie du concret, des recettes pour mieux vivre et bien mourir. Un eudémonisme, quoi !

    RépondreSupprimer
  14. "Mais bon, chacun lit son livre comme il se douche : on se douche par hygiène, mais aussi, moi du moins, pour le plaisir, le confort. Et je demande à la philosophie du concret, des recettes pour mieux vivre et bien mourir. Un eudémonisme, quoi !"

    Merci, Yanka, pour cette fulgurance pétrie de bon sens, d'autant, n'est-ce pas, que je n'avais pas lu de nouvelle note de votre part depuis le 4 septembre dernier.

    RépondreSupprimer
  15. M'enfin Didier ....comprends pas

    RépondreSupprimer
  16. J'aime quand on étale ses lectures.. Ca fait chic..
    Ceci dit, pourriez-vous me faire un résumé du Prince de Machiavel ?? Le livre m'intéresse mais j'ai du mal à m'y mettre.
    Oui, je sais, vous allez me répondre "y'a pas marqué le reader's digest sur mon front"... Mais vous feriez une bonne action en parachevant ma culture générale..

    RépondreSupprimer
  17. « Ceci dit, pourriez-vous me faire un résumé du Prince de Machiavel ?? »

    Il était une fois un empereur, sa femme et le petit prince de Machiavel, venus chez Saint-Exupéry pour lui serrer la pince. Comme il n'était pas là...

    Didier Goux, bon prince, vous narrera la suite.

    RépondreSupprimer
  18. Précédé d'une dédicace à Laurent II de Médicis, composé de vingt-six chapitres portant tous un titre latin à la manière humaniste, Le Prince est logiquement organisé suivant le schéma suivant :
    1. typologie des différents Etats ;
    2. moyens d'acquérir et de défendre un Etat ;
    3. relations du prince avec ses sujets et ses alliés ;
    4. chances et moyens de remédier à la décadence de l'Italie.

    Voilà comment on peut résumer ce livre, grossièrement. Mais cet aperçu ne donne qu'une idée très approximative de ce pamphlet célèbre.

    RépondreSupprimer
  19. @Didier :

    Et ça?:
    "mercredi 30 septembre 2009
    Avec ou sans sucre unijambiste ?
    Jusqu'à dix minutes dans le passé, je n'avais aucune idée de ce que je ferai le 15 octobre prochain, entre 14h et 15h30 (deux heures et trois heures et demie de l'après-midi, pour les gens civilisés)."

    J'ai loupé un épisode? Ou vous n'y êtes finalement pas allé? Ou cela vous a donné l'envie de fuir à Saint-Pierre et Miquelon?

    RépondreSupprimer
  20. Olympe : laissez tomber : j'étais d'une humeur de dogue, hier, et c'est très stupidement tombé sur vous. Pouvez effacer mon mouvement d'humeur...

    RépondreSupprimer
  21. Les autres : depuis hier et jusqu'à demain, je fais le boulot normalement dévolu à trois personne. Donc, sans doute pas le temps de répondre à vos commentaires. Désolé...

    RépondreSupprimer
  22. Ca veut dire qu'au lieu de bosser deux heures par jour, vous allez en faire six ? Mon Dieu...

    RépondreSupprimer
  23. Nicolas : c'est exactement ça ! Et le pire c'est que cela me plaît...

    RépondreSupprimer
  24. Commentaire hors sujet:

    Je lis "L'oeuvre des mers", tiens.

    RépondreSupprimer
  25. mais, à propos des réactions en chaîne: si toutes nos lectures pouvaient resurgir d'un clic, quand un livre en rappelle un autre...

    Cet écrivain d'une île, aussitôt, me rappelle le Recteur de l'île de Sein (Quéffelec) avec lequel il n'a probablement rien à voir, sinon de parler d'une île, mais m'a donné envie de le relire, juste pour le souvenir.

    RépondreSupprimer
  26. Suzanne : Eugène Nicole n'est JAMAIS hors-sujet !

    Quant à Queffélec, jamais lu, donc je ne peux rien dire...

    RépondreSupprimer
  27. J'exige une réponse à mon commentaire.
    Je suis contente que vous soyez réconcilé avec Olympe ceci dit.. Elle était quasi-dépressive après votre dispute.
    Et je re-exige une réponse à mon commentaire

    RépondreSupprimer
  28. Emmanuelle : vous n'avez rien à exiger (d'abord, même que).

    Ensuite, eh bien... ensuite rien : Olympe et moi, c'est ne affaire qui ne vous regarde pas!

    (Smiley, mais tout de même...)

    RépondreSupprimer
  29. Finalement, à vous deux Nicolas et Didier,en vous forçant un peu, vous allez enfin connaitre la réalité d'une semaine de 35 heures de travail ?
    Allez, encore un éffort !

    RépondreSupprimer
  30. c'est sûr : ça laisse du temps pour leftbloguer ou lire des conneries de droite !

    RépondreSupprimer
  31. Didier,

    je dois vous communiquer une information : j'étais à une soirée de blogueurs ivrognes dans un modeste bistro de banlieue avec un gros noir à barbe blanche quand il m'a dit : bordel ! Hips ! Il faut que je rentre, ma grosse, hips, a prévu un repas car, hips, mon gendre a eu son, hips, diplôme.

    RépondreSupprimer
  32. Je venais d'écrire une réponse, mais un bug l'a avalée.

    Résumons :

    Pascal (les pensées sur le politique et ses discours sur la condition des grands), Hannah Arendt (Qu'est-ce que la politique ?, Vies politiques), Simone Weil (l'Enracinement et ses textes sur la force dans l'Iliade), la dernière encyclique de Benoit XVI, me semblent être des lectures honnêtes à la suite de l'œuvre de Freund (il y a aussi les inévitables Montesquieu, Rousseau etc.).

    Surtout, surtout : la politique d'Aristote.

    Et aussi, très important : le Projet de paix Perpétuel de Kant pour ce passage incroyable au cours duquel il démontre avec une grande clarté que la démocratie est nécessairement ... tyrannique. Tellement inaudible pour les kantiens que dans un cours sur le PPP une prof a essayé de nous faire croire que Kant proposait là (dans le livre en général, pas dans ce passage qu'elle semblait avoir totalement ignoré) une sorte d'apologie de la démocratie...

    Je partage entièrement vos inquiétudes. Les grandes pensées qui font ces grands livres ça nous bouffe.

    RépondreSupprimer
  33. Hola ! tout beau, Monsieur Bourgoin ! Avec la pile de livres déjà en attente sur le petit meuble jouxtant mon fauteuil, j'ai déjà de quoi faire ! Et puis, contrairement à vous, je n'ai guère la tripe philosophique, hélas...

    RépondreSupprimer

Les commentaires anonymes seront systématiquement supprimés, quel que puisse être leur contenu, voire leur intérêt.