vendredi 11 décembre 2009

L'Occident meurt en bermuda

« De toutes les entreprises de dévastation de notre temps, le tourisme est la plus encensée. Tandis que sa conquête se poursuit à marche forcée, l'industrie touristique et ses innombrables prédateurs appointés (tours-opérateurs, hôteliers de loisirs, directeurs et rédacteurs de guides, etc.) ont inventé de se protéger de toute critique en montant en épingle ce mouton noir, ce monstre, cet ogre hideux et providentiel qu'on appelle le tourisme sexuel. Et plus celui-ci sera chargé de péchés, plus le tourisme “normal” apparaîtra innocent. Il passera même pour l'incarnation de la conscience éthique. En d'autres termes, le tourisme sexuel est un salaud utile : il sert à blanchir le cauchemar du tourisme normal et à légitimer ses vastes exactions. Les petits ou grands tartuffes du “voyage respectueux de l'autre” ou du “tourisme responsable” ont besoin de ce suppôt de Satan modernisé pour retourner leurs destructions en exploits humanitaires. Comme le déclarait il n'y a pas si longtemps un orfèvre en la matière, le directeur des Guides du Routard, “la seule chose qui se vend bien c'est la morale, et il faut aller très loin là-dedans”.

« Le nouveau roman de Houellebecq, Plateforme, dont l'intrigue se développe précisément dans le milieu de l'industrie du loisir, va très loin de l'autre côté. (...) S'il y a bien un scandale dans ce roman, celui-ci consiste à faire avouer au tourisme, transformation brutale du globe terrestre en marchandise, l'obscur secret que ses entrepreneurs camouflent sous les balivernes d'une vertu d'emprunt : toute forme de tourisme est sexuelle et tous les corps exotiques sont des marchandises parce que le tourisme est par définition occidental et que l'Occident contemporain agonise dans un épuisement libidinal absolu. Les Occidentaux, comme dit le narrateur du livre, n'arrivent plus à coucher ensemble. Leurs femmes seraient même incapables d'être des prostituées thaïes. Elles ne leur arrivent pas à la cheville. L'Occidental, explique-t-il encore, a de l'argent mais plus aucune satisfaction sexuelle. Dans d'autres pays, en revanche, vivent des milliards d'individus qui n'ont à vendre “que leur corps et leur sexualité intacte”. (...)

« Dans ces conditions, l'appel au “tourisme respectueux” et aux “voyages éthiques”, ainsi que la guerre contre le tourisme sexuel, ne sont même pas les marques d'un néo-puritanisme : ce sont des volontés délibérées de mettre en place une fausse conscience destinée à promouvoir l'identification de l'industrie touristique avec les plus hautes exigences de la morale afin de cacher que cette industrie est par définition coupable. Cette fausse conscience a une autre fonction, solidaire de la première. Elle permet de masquer ce que le roman de Houellebecq dévoile : l'agonie de l'homme européen. Le symptôme le plus sûr de cette agonie réside dans une de ses activités les plus encouragées : le voyage. L'homme européen souhaite voyager. On a réussi à le persuader qu'il veut voyager. Il n'a d'ailleurs pas le choix : en Occident, comme le dit le héros de Houellebecq, il fait froid, la prostitution est de mauvaise qualité, il est devenu impossible d'y fumer en public et d'y acheter des médicaments ou des drogues. Pour de multiples raisons la vie a fui l'Occident. Et le processus est irréversible : on ne change pas un continent qui perd, on ne peut qu'essayer de le quitter. »

Philippe Muray, Exorcismes spirituels III, Les Belles Lettres, p. 72 - 73.

(Le titre de ce billet est celui de la chronique de Muray d'où j'ai tiré ces extraits.)

24 commentaires:

  1. Je me souviens des reportages qui fleurissaient nos écrans après le tsunami. Des touristes continuaient à affluer après la catastrophe et se justifiaient en affirmant que leur séjour était une forme d'aide humanitaire. Il fallait soutenir l'économie du pays, quitte à se baigner dans un océan de macchabées.

    Pour ma part, il m'est presque impossible de voyager. Aller promener ma "richesse" dans des pays où la pauvreté est ahurissante me semble absolument indécent. Aller promener mes subsides là où les dictatures perdurent et in fine, les subventionner tout à fait directement, m'écharpe la conscience.

    Ce n'est pas tant la notion de voyage qui me dérange dans le tourisme - parce que le voyage a existé avant le tourisme et parce qu'il participe du rêve et du fantasme (1) - que l'absolu rapport de soumission généré par cette forme là de voyage (est-ce d'ailleurs du voyage que le tourisme ?). C'est pire qu'une fausse bonne conscience, Muray est presque gentil là, c'est proprement du cynisme pur et simple !

    (1) Certains paysages vous donnent envie de les épouser. J'aimerais par exemple énormément aller en Israël, et aussi contempler l'horizon du Sinaï.

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  2. D'ailleurs, ce combat là ne devrait pas être un combat réactionnaire, tant il met en lumière des aspects du capitalisme le plus sauvage.

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  3. Ce devrait être un combat de gauche !

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  4. Mais enfin, cela fait au moins 25 ans que droite et gauche ne sont que les deux faces d'un miroir double, avec juste ce qu'il faut de micro-différence pour faire encore croire au combats des agonisants ! En réalité, ils sont toujours d'accord sur l'essentiel. Notamment sur le tourisme, justement. Mais pas seulement : la gauche a accepté de se soumettre à l'économie de marché et à la mondialisation ; de son côté la droite dit "amen" aux idées les plus démentes de la gauche : antiracisme obsessionnel, chasses aux "phobes", familles homoparentales, etc.

    Et bien sûr, d'accord les deux pour nous fourguer de force une Europe de plus en plus orwellienne.

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  5. à propos de tourisme, quelqu'un a regardé Envoyé Spécial, hier ? Le reportage consacré aux séjours "sensation" que proposent de petites agences touristiques qui ont trouvé un nouveau créneau bien juteux ? Le passage du Rio Grande comme si vous étiez un émigrant, avec attaques et vols, le kidnapping avec séquestration dans le coffre de la voiture....
    De quoi pleurer de rire, ou rire d'en pleurer.

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  6. Didier,

    Rooo, ne me faites pas répéter (une énième fois) que je considère "la gauche" et "la droite" comme de véritables concepts, totalement indépendants de ce que nos piteux hommes et femmes politiques (et les militants qui vont avec) en font !

    Ce n'est pas parce que le consensus mou englue tout le monde que la notion de lutte n'existe plus. Ce n'est pas parce que tous sont laches que le courage n'existe pas...etc... Vous allez aux universités d'été de l'UMP ou du PS, vous en arrivez vite à la conclusion que l'intelligence est morte. Pourtant...

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  7. De véritables concepts ? Une chose qui n'existaient pas il y a un siècle et demi (ou qui étaient alors dans les langes) et qui sont en train d'agoniser sous vos yeux ? Hé bé : sont pas pas bien solides ni "durables", vos concepts !

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  8. Il faudrait rendre le tourisme sexuel obligatoire pour donner honte aux braves gens.

    P.S. : ceci est un billet politique qui s'inscrit dans l'actualité et très réactionnaire puisqu'il y a le mot occident dans le titre. Vous ne deviez pas arrêter, vous ?

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  9. Nicolas : mais non ! j'ai dit que j'arrêterais les billets où je rentre dans le lard d'autres blogueurs, c'est tout ! Là, c'est juste un billet sur mes lectures du moment...

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  10. Didier,

    Sans vouloir polémiquer pour une connerie, je cite votre billet de l'autre jour : "Cette publication devrait changer un peu la physionomie du blog-mère, puisque j'ai décidé de ne plus y écrire de considérations "politiques” ou “idéologiques”".

    Le présent billet est un tantinet politique voire idéologique puisque dénonçant ces connards de touristes qui se croient tout permis parce qu'on les a exonéré de toute réflexion.

    En plus, je suis à peu près d'accord avec ce billet mais ne le dites pas à mes copains gauchistes.

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  11. À lire, l'excellente recension de Plateforme faite par le Québécois Carl Bergeron : Tourisme et islamisme : le double désir de mort.

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  12. "De véritables concepts ? Une chose qui n'existaient pas il y a un siècle et demi (ou qui étaient alors dans les langes) et qui sont en train d'agoniser sous vos yeux ? Hé bé : sont pas pas bien solides ni "durables", vos concepts !"

    Didier, vous confondez le concept et la dénomination. Il ne vous a pas échappé qu'après la révolution française, il y eut des Jacobins, des Girondins, des Montagnards, des Modérés...etc...

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  13. Je savais bien que la promesse d'assagissement n'était qu'une pirouette pour mieux attaquer!
    à malin(s) (les adversaires), Goux se fit malin et demi... On en attendait pas moins de vous!
    Mais qui était dupe, vraiment?

    Muray-Houellebecq...
    Ce n'est pas être de gauche ou de droite que de considérer l'organisation du tourisme actuel comme une autre forme de colonialisme, avec prédateurs, affranchis (des "contraintes" du "monde occidental") et esclaves (sexuels ou autres).
    En revanche, ce doit être réac de considérer que le summum de l'existence, pour une femme, serait d'être une pute thaï. Occidentale ou Asiatique, non, toutes les femmes n'ont pas cet idéal-là (même si le summum pour un mec est de ne pas faire que rêver à celle-ci, je suppose: expression de sa propension, surtout, à aimer que l'autre féminin soit son esclave, sa chose, sa pute: chouette programme, vraiment, on a bien fait de vouloir faire de la philosophie un jour pour entendre ça!). Encore heureux qu'on ait d'autres occupations dans la vie que celles de devoir passer ses journées à entretenir l'ego des mecs en s'occupant 24h/24 de leur Lego rabougri!
    Faut vraiment être un gros con réac dans l'âme pour considérer cela comme le must, sans y voir l'exploitation la plus dégueulasse de la misère de l'autre, ou, pire encore, en l'exploitant cyniquement et en toute connaissance de cause.
    Quitte à quitter le monde occidental, Muray a bien fait de mourir. C'était ce qu'il avait de mieux à faire (si, si)!

    Je vous l'ai fait suffisamment énervé, là, le commentaire? Pour que Dorham le mou du lol (ne vous fâchez pas Dorham, je salue juste les agilités d'expression de Merle moqueur, soyons pas mauvais lolleur!) soit content que quelqu'un essaie de relancer la machine à bagarres?

    Dire que j'aimais bien Houellebecq (y a longtemps) parce qu'il n'y a pas tant que ça de romanciers(-ières) européen(ne)s à proposer des romans avec promesse de contenu... (Et pour ses titres, aussi, enfin les premiers.)
    Avec "Plate-forme", qui soulevait des questions intéressantes, le personnage Houell. s'est dissout dans une détestation de soi (et de son continent) qu'il fait endosser à tous les Européens; à tort.

    Ce sont bien souvent les plus paresseux sexuellement qui regrettent que leurs femmes soient occidentales (et donc pas à la hauteur des miséreuses à profession lèche-couilles) tout en gueulant contre les non-occidentaux qui viendraient bouffer le pain des mous du bout.
    Et ils sont pas si nombreux que ça, les mous du bout (remarquez, mon alter ego n'est pas non plus un occidental... aurais-je fait le même chemin décrit par Muray, ou est-ce le hasard? Moi je dis qu'il n'y a pas de hasard: m... j'vais pas devenir aussi réac que Muray, quand même?)

    Sont pas logiques, ces réacs!
    (et moi non plus là ? mais si, mais si...)

    Passante

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  14. C'est encore mieux en chanson.

    Tombeau pour une touriste innocente

    "Rien n'est jamais plus beau qu'une touriste blonde
    Qu'interviouwent des télés nipones ou bavaroises
    Juste avant que sa tête dans la jungle ne tombe
    Sous la hache d'un pirate aux manières très courtoises."

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  15. En tout cas, notre hôte ne tient pas un blog de touriste, moi j'vous l'dis.

    (Ah oui, pour être tout à fait précis, le roman de Houellebecq, "Plateforme", est sous-titré "Au milieu du monde.")

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  16. Je n'arrête pas de voir l'adjectif "mou" écrit partout, aujourd'hui. D'ailleurs, moi-même... j'hallucine ou quoi ?

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  17. Philippe Muray ou pas, ce texte ne me convainc pas des masses, en tout cas. On s'en tape, me direz-vous, mais ces grandes généralisations qui sous-tendent une théorie me paraissent en effet un peu creuses, et ce côté « je suis lucide sur mon époque mais je suis bien le seul » finissent par me lasser à la longue. Quant à la chansonnette un brin caricaturale et grossièrement orientée citée par Malavita et Suzanne, on peut à mon sens lui préférer le mot du « naufrageur de la République » Jean Mistler, qu'aime à rappeler Philippe Meyer (lui-même par ailleurs murayo-bayrouiste, si tant est que ça existe) : « Le tourisme est l'industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux. »

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  18. @Passante
    Votre franc-parler est particulièrement juste et rafraîchissant; je l'applaudis, n'ayant pas moi-même l'audace de dire cela!

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  19. Didier Goux aurait-il promis de se faire eunuque?
    Ce n'est pas vraiment ce que j'avais compris, mais je vois que certains commentateurs l'espéraient. Et pis quoi encore? Ne vous laissez pas émasculer, Didier.

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  20. Zut, je pensais qu'ici, ce n'était que festivus, festivus, festivus à tous les étages et voilà qu'on me révèle qu'on s'y ennuie au point de ne même plus se taper des popotins de putains locales.
    Je ne comprends plus rien !
    :-))

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  21. On apprend à faire la cuisine aux petits garçons dans les écoles maternelles ( ou toutes les intitutrices sont en pantalon ).
    Dans toutes les écoiles maternelles ? Rassurons-nous : seulement dans celles où il y a des enfants dont les pères le tolèrent. Je n'ai pas encore eu d'informations sur les écoles maternelles où les petites filles apprennent à passer sous les voitures pour y faire la vidange mais je suis preneur si quelqu'un a des infos à ce sujet .
    Et j'apprends ( ce qui n'a presque rien à voir ) que la rappeuse Diam's s'est mise au voile .
    C'est parfait, tout ça .

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  22. Une illustration récente : http://tempsreel.nouvelobs.com/en-direct/a-chaud/14582-pomper-gicle-marque-produits-vaisselle-dishes-marais.html .

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