mardi 22 décembre 2009

Tu reviendras à Cluny et Saint-Benoit

« En cette débâcle il n'y a d'espoir pour la culture que de nature beckettienne, à la Oh les beaux jours : un espoir contre tout espoir, pure volonté désespérée de continuer pour continuer, de persévérer dans l'être en dépit de toute raison, parce que chaque jour gagné est une éternité, chaque petite victoire une négation du pire, et qu'il n'y a d'alternative qu'entre cette obstination butée et la mort. On a avancé autre part, à propos de l'École – et puisque décidément il semble bien que le système scolaire dans son ensemble, faute d'unité de diagnostic et de volontés suffisamment répandues, et du fait des égoïsmes et des automatismes corporatistes, ne soit pas réformable globalement –, l'idée d'institutions isolées, pionnières, sécessionnistes quoiqu'elles aient vocation à servir d'exemple et d'entraînement, et qui fonctionneraient à partir d'un triple volontariat, celui des professeurs, celui des parents et celui des enfants. S'agissant de la culture en général, des procédures encore plus souples et plus ponctuelles pourraient sans doute être mises en œuvre, simples ententes étroitement circonscrites d'individus isolés (en société postculturelle, être cultivé c'est être nécessairement isolé) pour des buts déterminés, ou bien alliances plus solidement constituées autour d'objectifs plus larges. Le modèle, la référence mythique, la seule forme actuellement concevable d'une lointaine et infime espérance, ce sont les couvents du haut Moyen Âge, où trouvèrent un abri, au milieu de la violence et de la barbarie, et dans l'attente d'hypothétiques temps meilleurs, autant de lambeaux de la civilisation antique qu'il était possible d'en sauver tant bien que mal. Nos couvents à nous, laïques et culturels, ne pourront sans doute pas être réels, car il n'y a plus d'isolement possible sur le territoire entièrement quadrillé, commercialisé, banalisé, aménagé, viabilisé, couvert, de la banlieue universelle. En revanche, et sauf effondrement cataclysmique de ce système-là, il ne tient qu'à nous que de tels sanctuaires soient virtuels, et jamais dans l'histoire de l'humanité le virtuel n'a tenu entre ses lacs tant de réalité et de substance. Nous voyons tous les jours Internet, géniale invention aux usages fourvoyés comme tant d'autres avant elle, servir à la fois d'instrument et de vitrine à la grande déculturation. Il ne tient qu'à nous, à ceux qui le désirent, qu'il soit aussi – il l'est déjà un peu – le moyen d'un sauvetage, l'instrument d'une préservation et le témoin d'une survie.

« À la connaissance, à la pensée, à la littérature, à l'art, au mode poétique d'habiter la terre, n'appartiennent plus désormais que les marges des marges, les failles du système, ses moments de distraction, le territoire éclaté de ses oublis, qui par chance sont assez nombreux. La culture doit aimer comme la plus sûre de ses alliées, en ce réensauvagement du monde qu'inaugure son effacement, la négligence méprisante où elle est tenue. Au creux dangereux de la décivilisation en cours, parmi la violence que fomente de toute part la coïncidence de soi à soi (qui est précisément ce que de toutes ses forces, et de tout son art, elle s'acharnait à prévenir), il lui revient d'exister par surprise, aux heures, aux saisons, dans les cantons et le long des chemins de traverse que les vrais pouvoirs et leurs bandes de sicaires n'auront même pas songé, par dédain de sa faiblesse et par ignorance de ses visages, à débarrasser de ses dernières traces. »

R. Camus, La Grande Déculturation, Fayard, dernières pages.

11 commentaires:

  1. Cher Didier,

    ou quand Camus fait du Camus...
    Sisyphe en fait, toujours pousser sa pierre..

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  2. Les Monts saint Michel de l'Internet...

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  3. Deux texte très intéressants qui donnent envie de lire en entier le bouquin. J'aime tout particulièrement le dernier paragraphe de celui-ci. N'est-ce pas le destin de la culture que chérit l'auteur de se trouver aux marges de la société, de se transmettre d'homme à homme, sans formalité ni institution.
    L'enseignement et la culture de masse ne sont ni enseignement ni culture, mais sont des méthodes pour briser les individualités, les originalités, et faire avancer tout le monde d'un seul homme.

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  4. Didier, à la demande générale, ne pourriez-vous remettre l'avatar machine à écrire?

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  5. Franchement j'ai beaucoup lu Camus et avec beaucoup de plaisir mais depuis quelque temps je ne sais plus où il veut en venir (au point que je crains une posture)car il focalise sur cette idée de l'affaiblissement culturel, or il n'y a jamais eu autant d'éditions de livres, autant de journaux, autant de films, autant de spectateurs à ces films, autant de radios, autant de chaines de télé, il n'y a jamais eu autant de monde dans les musées, dans les journées du patrimoine, en tout cas beaucoup plus que de son temps ancien qu'il voudrait nous faire apparaître idyllique. Je ne sais pas, ses prémisses sont fantasmés à mon avis...

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  6. Cherea : la définition camusienne de la culture dont vous parliez dans un autre commentaire ne serait-elle pas : è La culture c'est la claire conscience de la préciosité du temps » ?

    Suzanne : j'ai failli mettre Saint-Michel dans le titre...

    Paul : vous êtes en plein dedans. Lisez-le !

    Orage : si je la retrouve...

    Henri : Camus s'explique longuement sur cet apparent paradoxe, justement. Je comptais m'arrêter là pour ce livre. Mais, rien que pour vous (et pour complaire à Criticus), je vais tâcher de vous retrouver ce passage-là.

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  7. Ah ! Elle est revenue. J'aimais bien aussi la machine à écrire...(non remplaçable dans l'imagerie de l'écrivain)

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  8. C'est superbement dit et pensé! Et ce Camus vaut mille fois mieux que le peut-être prochain panthéonisé! (Je sais... c'est pas bien de dire ça. Comment ne pas aimer le grand Albert?)

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  9. "en société postculturelle, être cultivé c'est être nécessairement isolé"

    Ce Camus est sur ma liste de lecture. En particulier ce livre bien sûr. Je me le réserve encore un peu. J'aime vraiment son style et l'Homme lui-même a l'air tout à fait fidèle à ce qu'il écrit.

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  10. Hé oh, la faignasse, là, vous pourriez pas les écrire vous mêmes, vos trucs ?

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  11. Hermès : si vous n'avez pas encore lu ce Camus-là, je me tiens à votre disposition...

    PRR : il l'est, absolument. Et c'est bien le moins, pour un écrivain.

    Franssoit : pourquoi dirais-je en moins bien ce qui a déjà été écrit ?

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