Vous l'avez sans doute remarqué comme moi : par les temps qui sont les nôtres, il est devenu très délicat de détester les étrangers. Ce bon vieux et solide mépris pour les exogènes, qui fit les beaux jours et la robuste gaillardise de notre douce France serait-il donc condamné à disparaître ? Ou à se renfermer dans le secret des cerveaux et des coeurs ? Allons donc ! ne nous laissons point aller à de si douloureuses perspectives ! Car la solution est là, toute simple...
Oui, ceux qui le désirent vont pouvoir continuer à détester, mépriser, voire haïr les étrangers, si cela leur chante. Ils pourront même exprimer leurs justes et nobles sentiments à haute voix, sans qu'aucune association de squatters ne remue seulement le bout d'une oreille - qu'elles ont pourtant fort chatouilleuse. La recette miracle est d'une évidence biblique.
Il faut changer d'étrangers !
Car il en va des allogènes comme des champignons de nos prés et sous-bois : certains sont très dangereux, d'autres benoîtement inoffensifs. Apprenons à les différencier, ami lecteur.
Pour commencer, le candidat à la détestation et à la haine devra se résigner à éliminer de sa liste tout étranger ayant la peau plus foncée que la sienne (sauf en cas de bronzage ou d'UV), c'est dur mais absolument indispensable. De même, il est fortement conseillé de ne pas trop détester les étrangers venant de pays pauvres : ces gens-là sont souvent crédités d'un coeur d'or au point de donner tout ce qu'ils n'ont pas, mais ils seront surtout prompts à vous traîner en Correctionnelle. Enfin, on aura soin d'éviter de dire tout le mal qu'on pense des pays envoyant chez nous de lourds bataillons de leurs ressortissants excédentaires : le nombre fait la force, c'est connu, mais développe également l'arrogance, le sans-gêne, l'agressivité.
D'une manière générale, on se gardera de détester tous les étrangers qui, à une date relativement récente, ont été rebaptisés des "jeunes" (sans doute afin qu'on puisse les reconnaître plus facilement), pour concentrer sa haine sur ceux ayant gardé leur ancienne appellation : c'est plus sûr.
J'entends déjà certains parmi vous protester que, dans ces conditions, il ne va nous rester personne à accabler de notre sain mépris, et que, à ce compte, on a aussi vite fait de se mettre à aimer tout le monde. C'est en effet la solution de désespoir choisie par une frange non négligeable de la population, mais, le dieu des chrétiens en soit loué, elle n'est pas la seule, et, en y regardant de plus près, il reste encore quantité d'étrangers innocemment haïssables.
Les Scandinaves, par exemple. Blafards, blonds, riches, très peu nombreux sous nos latitudes : innocuité garantie. Faites l'expérience, juste pour voir : vous entrez dans votre bistrot favori et vous clamez au comptoir que non, vraiment, ces connards de Norvégiens, vous ne pouvez pas les blairer. Personne ne mouftera. Même la trentenaire morose qui parcourt le
Libé du jour devant sa théière vide ne lèvera pas le nez de son torchon en vous entendant. Avec les Scandinaves, c'est la haine tranquille, la détestation "vieille France" qui perdure.
Même chose avec les Taïwanais. Tout le monde se fichera que vous méprisiez ou non les Taïwanais. Et, même, avec un peu de chance, si ça vient à se savoir, vous décrocherez peut-être d'intéressants contrats en Chine populaire.
On peut éventuellement se risquer sur le Latino-Américain, mais c'est déjà plus aventureux : notre lectrice de
Libé risque de froncer le sourcil, surtout si vous avez commis l'imprudence de choisir un Latino dont le pays ploie sous le joug d'une dictature sanglante ou, pis encore, pro-américaine.
L'Allemand ou l'Anglais, en revanche, sont haïssables en toute sécurité. L'Anglais parce qu'il fait grimper le prix des maisons dans le Périgord, l'Allemand parce que votre grand-père a passé trois ans de sa vie au stalag : voilà des haines que personne ne songera jamais à vous reprocher.
Mais le fin du fin, le
top of the pops, c'est bien sûr le Monégasque. Pour un authentique xénophobe solide sur ses bases, le Monégasque est un véritable don de Dieu : il croule sous l'or, il vit dans un décor de crème fouettée et de sucre candy, on ne le voit quasiment jamais en France, en tout cas certainement pas dans votre bistrot. Clamez votre haine du Monégasque et, aussitôt, vous serez bruyamment et chaleureusement approuvé.
Peut-être même que vous réussirez à vous taper la lectrice de
Libé.
En revanche, ne faites surtout pas remarquer que la plupart des Monégasques sont Arabes : vous ruineriez d'un coup des années d'efforts et de dissimulation.