samedi 24 janvier 2009

À tous les kékés, II

Je vous souhaite la bienvenue, c'est entendu, mais je ne vous fais pas de cadeau. Je veux dire que je n'ai malheureusement aucun cadeau à vous faire : je sonne chez vous les mains vides. Certains d'entre vous m'en détesteront peut-être, mais je dois le dire : j'ai participé au grand saccage que vous pouvez aujourd'hui contempler autour de vous. C'était il y a longtemps, avant ma mort, mais ce n'est pas une bien vaillante excuse, je m'en rends de mieux en mieux compte.

Songez que les gisants que nous sommes devenus sont nés au milieu des écoles et des bibliothèques, alors qu'il vous faut maintenant, pour espérer lire des livres, de vrais livres, « de grands livres propres comme des aurores de juin » descendre au profond des catacombes où la grande et fragile culture européenne est retournée attendre des temps plus propices. C'est nous qui avons fait cela ; nous qui avons permis que les livres réintègrent les terriers humides et sombres dont ils auront réussi à sortir durant à peine quatre siècles. Nous avons regardé ailleurs, tandis que les bibliothèques infinies et tranquilles se muaient en pistes de danse, les allées pieusement rectilignes en scenic railways pour trottinettes, les rayonnages silencieux en présentoirs à chaussures de sport.

À mesure que s'aggravait le battement cyclopéen de la musique synthétique, l'air s'est raréfié entre les pages ; alors, sous peine d'asphyxie définitive, les grands livres sombres et aphones sont retournés à la crypte originelle. Nous vous sommes comptables de cette désolation ; de cette nuit grisâtre qui a remplacé la vraie, disparue déjà de notre vivant sans que quiconque s'en soucie vraiment.

Nous vous sommes comptables de cela. Que faisions-nous ? C'est ça que vous me demandez, les kékés ? Je vous l'ai dit déjà : on regardait ailleurs. Certains droit devant, aveuglés par les rayons laser et la lumière noire des lendemains radieux ; d'autres, avec moi, assis par terre, n'offraient que leur dos rond aux temps à venir : ils pensaient contempler le passé pour y chercher un enseignement mais ne fixaient que le sol qu'écrasait leur cul, d'un oeil crépitant de fureur vide.

Parfois, l'un d'entre nous se dressait en poussant un bref cri de rage : il avait cru apercevoir l'ennemi, le précieux ennemi. Mais très vite, la troupe inquiétante apparue à l'horizon enfilait les chaussures bariolées disponibles sur les rayonnages, devant les livres qu'elles commençaient à masquer, et leurs têtes se mettaient à dodeliner en cadence des autres. Celui qui s'était levé se rasseyait sous les sarcasmes et les paroles consolatrices – parfois une bonne âme lui résumait ce qu'il avait manqué du feuilleton passant sur l'écran géant, et dont son incompréhensible éclat l'avait un instant distrait.

Bientôt, mes kékés, plus personne ne prit la peine de se lever, sauf pour sauter sur ses rollers et faire deux ou trois tours rapides de la bibliothèque de plus en plus dégarnie d'ouvrages, toujours dans le même sens pour ne pas gêner les déploiements ludiques de tous les autres tournant en même temps que lui.

Lorsque le dernier livre eut été descendu dans les souterrains, que l'on eut déscellé les panneaux indiquant le chemin pour s'y rendre, certains d'entre nous avaient déjà un peu de peine à se souvenir de l'existence des livres ; peut-être à cause de la musique, devenue générale. L'herbe se remit à pousser, maigre et puante, effaçant les chemins.

C'est pour cela qu'il ne vous faudra sans doute pas moins d'une vie longue pour retrouver les pistes du savoir et des jouissances, pour vaincre votre angoisse des profondeurs où la lumière tremblote sans doute encore – du moins je l'espère pour vous.

Et c'est aussi pour cela que, malgré votre jeune âge et votre gentillesse apprise, il y a cet éclair dur dans votre oeil, lorsque vous contemplez ma tombe sans nom, la tête légèrement inclinée sur l'épaule et le poing à la hanche.

13 commentaires:

  1. ce matin, au marché, un garçon d'une dizaine d'années que je ne (re)connais pas s'approche de moi et me demande si c'est bien moi qui racontait des histoires à la maternelle. Celui-là aime lire, j'en suis sûre, et j'aime penser qu'il n'est pas le seul. C'est pour ça que je raconte et lis aux enfants. Pour leur donner (un peu, mais c'est mieux que pas du tout) le goût de la lecture.

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  2. Ce la rejoint ce que je dis : la transmission du savoir, et surtout le goût du savoir, ne se transmettra bientôt plus que par initiatives individuelles, familiales, etc. Parmi les décombres noircis de l'Éducation nationale et au milieu du vacarme abêtissant de ce qu'il est désormais convenu de nommer culture – c'est-à-dire tout ce qui se présente, tout ce qui est toujours déjà présent en chacun de nous, le "donné" immédiat.

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  3. Quatre billets en une journée ?!? Mais vous n'en finissez plus de prendre vos aises ! Ou c'est un concours avec Nicolas ?

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  4. ...et je coche!
    (y'a des jours comme ça...)

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  5. Mlle Ciguë : c'est pour compenser le manque d'effets euphorisants de la Contrex...

    Pluton : Merci !

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  6. Coucou : vraiment merci, alors !

    J'envisage d'en faire d'autres, plusieurs suites, mais je me tâte encore...

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  7. Alors n'hésitez pas, Didier, poursuivez.

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  8. Puisque vous avez le feu vert de Kookoolélé, Didier....

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  9. Je papotais avec mon frère tout à l'heure. Il me disait que quand il va chercher ses enfants chez leur mère, sur le trajet, il leur raconte l'Histoire, les religions, la naissance du monde... Le grand à neuf ans, la petite deux ans de moins. Et ils en redemandent. Il y a deux/trois ans, quand on demandait à l'aîné ses chanteurs préférés, il répondait Henri Dès et Mozart.

    Alors, c'est vrai que mon frère est un être 'à part'. Il a une culture générale hallucinante mais surtout une soif de savoir extraordinaire. Je sais qu'il est une personne rare -c'est à peine subjectif ! -

    Je me dis -je rêve probablement- que, peut-être, il y en a quelques autres comme lui. Que, peut-être, l'avenir ne sera pas meilleur, mais peut-être égal. Je me prend même parfois à rêver qu'il y aura encore quelques personnes vraies, fines, belles...

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  10. Mlle Ciguë : mais bien entendu qu'il y en aura ! Aucune raison d'en douter. Mais il me semble que, dans ce domaine précis de la culture, de la transmission culturelle (et historique), l'importance va croître de l'initiative individuelle. Ce qui veut dire qu'au nom d'une égalité chimérique, on va recréer, renforcer, les inégalités que l'on voulait faire disparaître.

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