lundi 26 janvier 2009

À tous les kékés, III

Les kékés, il faut que je vous entretienne d'un phénomène étrange et capital qui a frappé voici déjà longtemps vos parents, mes voisins de fosse, mes co-locataires de mausolée. Un matin, ils se sont réveillés – tous à la même heure –, et l'idée était là, lumineusement tremblotante sur le mur de la chambre matrimoniale. Ils l'ont reconnue tout de suite, persuadés qu'ils furent alors de son éternité ; et ils la saluèrent.

En réalité, ce qu'ils ont pris ce matin-là pour une idée aussi ancienne que leur pauvre race n'était même pas une idée neuve. C'était l'acide qui allait ronger tout le reste, emporter les digues et les remblais naturels. C'était Satan s'avisant du vide divin et reprenant le monde à la hussarde. L'ange déchu et chassé se rebaptisa Égalité pour se présenter en majesté à vos parents en pleine descente de sommeil.

Chacun de nous – car je fais partie des coupables, même si j'ai manié l'outil avec quelque réticence, au moins au début – se mit à travailler à son règne. On combla les dépressions, arasa les sommets trop voyants, les pics d'orgueil, les hautes falaises de solitude, on dynamita le rocher de cristal baudelairien, coupable de ne pouvoir accueillir tout le monde en ses aspérités miroitantes ; et la terre devint enfin habitable pour les générations futures – vous, mes kékés –, c'est-à-dire plate et semblable à elle-même partout. On la rebaptisa banlieue, au singulier car il ne saurait y en avoir plusieurs.

Puis, le décor planté, on s'attaqua à l'humain. Chacun d'entre nous fit de considérables efforts pour ressembler à chacun. Il y eut bien au début quelques tiraillements cervicaux lorsqu'il fallut ployer la tête afin qu'elle ne dépasse pas celle des autres – qui faisaient la même chose de leur côté. Mais les efforts s'allégèrent rapidement, les nuques s'assouplirent, bien aidées en cela par les polices gymniques qui se mettaient progressivement et progressistement en place.

Les résultats dépassèrent les espérances : vos parents et moi plongeâmes dans l'avenir avant même qu'il fût inventé, conçu. Avec tous le même maillot de bain en laine bleu marine tricotée qui grattait bien un peu l'entrejambe mais auquel on s'habitua très vite, là encore.

La cathédrale laïque déjà bien vermoulue de l'école fut notre premier vrai chantier, le portique glorieux de nos douze travaux d'hercuscules. Essayez d'imaginer, du sein de votre futur, l'effet de scandale que pouvait produire un temple à colonnes à l'entrée d'une banlieue pavillonnaire : pas besoin de vous en dire plus, n'est-ce pas ? On pavillonna le temple en trois coups de pioche, et on le fit en votre nom. On posa la toise sur le crâne du plus petit d'entre vous et il devint élève-étalon pour les siècles des siècles. (Dans le même temps, d'autres équipes travaillaient à supprimer les siècles.) La cure d'amaigrissement fut cordialement reçue et fit du bien à tout le monde. Il y eut évidemment au début quelques esprits chagrins pour nourrir leurs kékés en cachette, mais la soudaine obésité de leur progéniture les trahit assez vite ; la plupart renoncèrent à leur déplorable esprit, à leurs complexes de supériorité absurde, les derniers réfractaires se virent retirer la garde de leur descendance.

Du reste, la méthode se perfectionnait chaque jour, dans le but de réduire les poches de résistance. C'est ainsi qu'on eut l'idée, pour masquer les aspects inévitablement un peu grisâtre de l'égalité parfaite, d'introduire dans son champ uniforme une diversité artificieuse et homéopathique, exemplaire et rédemptrice. Cela fonctionna à merveille : on faisait venir des brassées de malheureux par cargos entiers, on les revêtait de la pourpre, on les exhibait en exemple, les érigeait en paradigme – et l'exemple fut suivi d'enthousiasme, le paradigme reproduit scrupuleusement.

L'école mise en conformité d'avenir, il restait à détruire une citadelle autrement plus redoutable, un bastion effrayant de la supériorité et de l'élection érigées en principes d'existence : l'Art. Le long regard étonné que vous faites, à ce mot, glisser jusqu'à la dalle qui me dérobe à vous me prouve – et je m'en réjouis – que nous y avons pleinement réussi. Voici comment...

10 commentaires:

  1. Prem's.

    "L'égalité", issue du créationnisme ? Je fonce reprendre un café.

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  2. Égalité rime avec nivellement pas le bas... C'est bien dommage!

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  3. Nivellement PAR le bas!
    (je retourne me coucher...)

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  4. Entre l'un qui file au bistrot et l'autre au lit, il ne va plus rester grand-monde, sur ce blog...

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  5. C'est terrible cette image, encore plus effrayant que l'affiche du Bal des Actrices.

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  6. Camille : d'autant que, celle-ci, si vous la regardez un peu trop longuement, avec un peu trop d'intérêt, vous risquez les tribunaux.

    (Remarquez, l'autre aussi, bientôt...)

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  7. Le créationnisme et l'évolutionnisme sont deux doctrines dont il convient de se libérer pour laisser le mystère de la création être ce qu'il est.

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  8. Tu l'as dit tata. Il est horrible ce môme, c'est un mâle ou une femelle ?.

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  9. Et il ne restera même plus la cité des Gugs? Celle ou "les vampires viennent souvent car un seul cadavre de kékégug suffit à nourrir une communauté pendant une année"…

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  10. Vous approuve sur toute la ligne.

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