mardi 6 juillet 2010

Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir (Kolyma, I)

Les Récits de la Kolyma ne sont pas un témoignage ; Varlam Chalamov n'est pas Evguenia Guinzbourg. Ce ne sont pas non plus un décorticage minutieux, une tentative d'épuisement du sujet, comme peut l'être L'archipel du goulag de Soljénitsyne. Les Récits de la Kolyma sont la vérité du goulag. Ils sont cet entonnoir gigantesque et tournoyant de 1500 pages, qui seul permet à l'auteur d'entraîner son lecteur jusqu'au dernier cercle de l'enfer. C'est un chaos apparent qui, régulièrement, laisse croire à celui qui s'est embarqué à la suite de ce Virgile rescapé qu'il va pouvoir sortir la tête, revoir la lumière, échapper au tourbillon concentrique. Mais c'est pour mieux replonger un peu plus profond, toujours un peu plus profond.

Les ombres qu'on croise sont multiples et changeantes, mais ce sont toujours des ombres : ombres de mourants, ombres de bourreaux, parfois interchangeables, souvent l'un et l'autre tour à tour, à mesure que l'on s'enfonce dans cet enfer où le froid règne en maître absolu, indifférent et stupide, telle une entité de Lovecraft.

L'auteur est l'une de ces ombres et il est lui aussi plusieurs : Chalamov devient tour à tour, et dans plusieurs récits, un “je” sans nom, ou encore Andréïev, Doubrouliov et ce Krist dont le nom, n'est-ce pas...

Les histoires que l'on raconte, aussi reviennent comme des fantômes, mais jamais éclairées de la même façon, jamais vues par les mêmes yeux ni à la même distance. Et tantôt le protagoniste meurt, tantôt il sauve sa peau – mais jusqu'à quand ? Nul n'en sait rien et personne ne s'en soucie : celui qui pense plus loin que demain est un fou.

Le temps lui-même se disloque, à la Kolyma. Chalamov note à plusieurs reprises que les journées sont interminables mais que les années passent vite. Et comme personne n'attend plus rien, la mémoire perd toute attache et les multiples récits sont lancés dans le temps à la manière d'une boule dans un flipper, sans aucun souci de la chronologie qui commande à la vie des vivants, restés sur le “continent”.

Dans l'un des récits, Chalamov dit que lorsqu'un zek est très près de mourir, le seul sentiment qui l'habite encore est la colère, parce que c'est celui qui vit “au plus près des os”. Si jamais il lui est donné d'éloigner la mort, reviennent ensuite l'indifférence, puis la peur. Encore après la pitié envers les animaux, et seulement en dernier lieu celle pour les hommes. Quant à l'amour, tout le monde a perdu sa trace, et chacun sait bien qu'il lui serait au mieux inutile, au pire nuisible. Or, le pire est presque toujours certain – c'est pourquoi le changement, la nouveauté sont les plus effrayants ennemis des damnés : il y a toujours, malgré tout, un cercle inférieur à celui où l'on se trouve...


On voudra bien considérer ce court texte comme une simple introduction – je n'ose pas dire un portail.

5 commentaires:

  1. Un texte très bien écrit ! Merci Didier pour rendre hommage à Chalamov ! Bon, il se trouvera bien un couillon pour soutenir que ce Chalamov là... (aurait-il existé au moins ?) Le "négationnisme" est si obtus !

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  2. Allons, Hermes, ne vous laissez pas aller au défaitisme. Ce n'est pas Didier qui vous reprochera d'être vieux, et d'ailleurs, l'êtes vous tant que ça ? Et quand bien même seriez-vous un senior, un papi... en quoi ce que vous répétez sans cesse, ce à quoi vous croyez, vos convictions, votre façon de percevor et d'analyser le monde, serait-il du radotage, dans tout ce bavardage bloguesque?

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  3. Ca manque un peu de billet, aujourd'hui, dans ce blog.

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