samedi 17 juillet 2010

Dans lequel Didier Goux confesse sa profonde bêtise

Pour des raisons qui m'échappent totalement aujourd'hui, j'ai passé environ trente ans de ma vie dans l'idée que je détestais la musique symphonique du XIXe siècle et du premier XXe, et plus particulièrement les compositeurs russes : seuls Moussorgsky et Stravinsky trouvaient grâce à mes oreilles.

Or, dans mon iPod sont entreposées quinze symphonies de Chostakovitch, et des concertos, et des pièces pour piano, et aussi d'autres de Prokoviev, Scriabine, Rachmaninov, and so on. Il se trouve que, depuis une semaine ou deux, je me gorge des symphonies de Chostakovitch – et que j'ai de plus en plus de mal à comprendre ce Didier Goux qui faisait profession de le détester. À la lettre, je ne me comprends plus.

Pour autant, je crois savoir comment j'en suis venu à écouter et aimer ces musiciens : je les ai contournés. Je suis passé de Beethoven à Varèse (et Schönberg, et d'autres, plus contemporains encore) directement, mais avec beaucoup d'efforts. Je sais bien qu'on va me prendre pour un con, mais il est des musiciens que j'ai mis dix ans à apprivoiser, à écouter sans le moindre plaisir, à petites doses, en n'entendant rien, au début ; en grinçant des dents. Et puis, petit à petit, une sorte d'aurore...

Bien que ne comprenant rien à ce que j'écoutais (et pas davantage aujourd'hui, je le crains), je me familiarisais. Et, du coup, l'envie m'est venue de remonter le temps, de combler ce “trou noir” dont je viens de parler. Grâce à un raisonnement sans doute stupide : tu es capable d'écouter les symphonies de Beethoven et America d'Edgard Varèse : pourquoi pas l'entre-deux ? Pourquoi pas Mahler, par exemple ? Et, donc, j'ai écouté les symphonies de Mahler. Et je n'ai plus compris pourquoi ni comment j'avais pu faire pour ne pas aimer cette musique. Et, depuis quelques semaines, il se passe la même chose avec les symphonies de Chostakovitch. Ne vous attendez pas à ce que j'en dise des choses intelligentes : hormis la 13e, celle avec chœur et voix de basse, les autres, écoutées dans le désordre, forment dans mon cerveau une gabegie indiscernable, une bouillie sonore qui s'ordonnera en son temps. – Mais je suis extrêmement content de ce champ qui s'ouvre.

Sinon, pour justifier le libellé “Frasques d'Irrempe”, ceci : tout à l'heure, sirotant un apéritif modeste, Catherine me parlait des HLM d'Étouvie (banlieue d'Amiens) où sa famille a vécu quelque temps au tournant des années 60-70. Elle me disait : « Je me demande ce que sont devenus ces HLM... » Comme je lui faisais remarquer qu'on le savait très bien, ce qu'ils étaient devenus, compte tenu des gens qui les habitaient aujourd'hui, elle ajoutait : « À l'époque, au centre d'Étouvie, il y avait des Arabes... » Et d'ajouter : « Mais des Arabes normaux, ceux de notre époque... »

Tout était dit.

Pour rester dans le domaine des “Frasques”, il y a une heure ou deux Catherine s'inquiétait de savoir si nous étions encore capables de nous faire rire mutuellement, comme au début. Qu'elle soit rassurée, en ce qui la concerne : la réponse est oui.

25 commentaires:

  1. Tant de choses étonnantes dans les professions de foi de Didier Goux... Un ado attardé qui joue le vieux blasé... C'est, comment dire, rafraîchissant...

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  2. Je vois qu'on me demande partout! Ici aussi c'est la grande rigolade alors!! Je savais que je pouvais compter sur vous...

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  3. « Il y a des musiciens que j'ai mis [trente] ans à apprivoiser. »

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  4. Faut-il comprendre ce que l'on écoute, qui plus est, ce que l'on apprécie ?

    Duga
    Anonyme

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  5. Et c'est pas rien la fraîcheur ! (dans cette canicule)
    J'entends ma soeur j'entends. Nous planterons un poteagé!

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  6. "Je sais bien qu'on va me prendre pour un con".

    Pourquoi employer le futur ?

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  7. Georges, merci : c'est passionnant, ce "décorticage". Je file écouter ce qu'il y a avant et après.

    Duga : je ne sais pas s'il FAUT comprendre ce qu'on écoute. Je dis juste que, moi, ça me frustre de ne pas comprendre.

    Nicolas : où avez-vous vu un futur ?

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  8. "on VA". C'est presque un futur, non ? Enfin, on ne va pas négocier...

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  9. Je vous signale que vous avez dans votre iTunes des conférences (concerts-lectures, comme on disait dans ces années-là) de Boulez sur le Temps musical. C'est passionnant.

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  10. C'est une merveille, cet iTunes : il y a encore des trésors cachés...

    M'en vas aller voir ça cet après-midi.

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  11. Un quatuor à cordes de Chostakovitch m'a serré le cœur un jour dans un spectacle de théâtre (l'encyclopédie des morts de Danilo Kis) Depuis ce jour, j'aime.
    Sinon, pareil pour moi avec Brahms que je trouvais encore inécoutable il y a quelques mois (sauf les danses hongroises, merci Chaplin) Depuis, je me fais lentement apprivoiser.

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  12. Au fond, il n'y a rien de plus agréable et excitant que ces portes que l'on pensait fermées à jamais et qui, soudain, s'entrouvrent.

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  13. « Sinon, pareil pour moi avec Brahms que je trouvais encore inécoutable »

    Là tout de même, c'est assez stupéfiant.

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  14. L'idée fausse par excellence est que la musique serait à "entendre" (entendre au sens ordinaire, ouïr, en réalité). Qu'il suffirait d'ouvrir les oreilles, et de laisser couler le flux dans l'entonnoir.

    Nos contemporains non seulement n'entendent pas, mais ils n'écoutent même pas. Et quant à comprendre, n'en parlons même pas. Il est tout à fait frappant (ça me frappe de plus en plus) d'aller sur des blogs où des gens "cultivés" parlent de littérature, de poésie, de peinture, que sais-je encore, et annoncent (on ne leur demandait rien) leur "goûts musicaux". Patatras !

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  15. Pardon, mais c'est quoi des arabes normaux ?

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  16. Ce sont des Arabes polis avec une majuscule au début.

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  17. Vous parlez de Chostakovitch, qui est en effet un des grands symphonistes du XXe siècle. Mais Bruckner et Sibélius alors ?

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  18. Bruckner, j'ai commencé à "y aller". Mais, au moment où j'ai commencé à écouter les deux symphonie dont je dispose, j'étais en plein dans celles de Mahler et, du coup, ça n'a pas trop collé. Mais je prévois de retenter ma chance avec Anton.

    Quant à Sibélius, mon préjugé résiste encore... Peut-être parce que j'ai trop bouffé de Valse triste quand j'étais enfant, chez mes parents.

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  19. Écoutez la 5e de Sibélius par Karajan et le Philharmonique de Berlin, 1965.

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  20. J'ai fait le même effort que toi, Didier, avec le jazz à une époque où c'était pour moi de l'hébreux sonore.

    "A love supreme" de COltrane, totalement imbitable, éprouvant même, que je me forçais à écouter encore et encore. Et puis un jour, le miracle s'est produit : l'oeuvre m'est apparue dans toute sa cohérence, sa splendeur, et les sons qui étaient autant d'aggressions sont devenues des accents majestueux.

    Oui les portes qui s'ouvrent font toujours un effet boeuf. Je me suis arrêté à Debussy en ce qui me concerne, dont pas mal de morceaux me scient la nouille d'ennui. Je crois que je vais reprendre mes études musicales...!

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  21. Mais arrêtez donc de faire des efforts ! Vous allez tous vous faire un tour d'oreille, vous aurez l'air fin, tiens !

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