vendredi 2 juillet 2010

Le vertige totalitaire, IV : du Maître sans Marguerite

Ce soir, je suis rentré chez moi. Je sais bien que cette amorce est faible : tout le monde rentre chez soi. D'abord, non. Replacez-vous dans l'univers russe des années dont nous parlons depuis quelques jours, et vous verrez bien que non. Certains hommes, fort respectables, écrivains estampillés, nantis de tous les privilèges qu'offrent les tyrannies communistes, se transportent parfois en pyjama à Yalta, alors qu'ils se trouvaient dînant à Moscou, dans un restaurant réservé à “l'élite”. C'est la faute du Diable. Les pauvres hommes n'y sont pour rien, et ils se débattent, ils font appel à la raison – mais il n'y a plus de raison : on est en Russie soviétique.

Donc, je suis rentré chez moi. Et ma femme était là. Pas de Diable ni même de Dieu, en apparence, juste elle et moi, les trois chiens, et quatre bières au frais. On a parlé. De ce qu'elle lit et de ce que moi je. Le Maître et Marguerite pour elle, Evguenia Ginzbourg pour moi, comme vous le savez. Autant dire qu'on lisait la même chose. J'ai essayé de théoriser cela, ne serait-ce que pour l'épater, parce que tout homme a plus ou moins, toujours, le désir d'épater la femme qu'il aime. J'ai sans doute échoué, mais il n'empêche que le roman de Boulgakov me semble en effet une bouffonnisation absolue du réel. J'ai sans doute déjà dit cela, mais tant pis (Catherine est habituée à mes radotages, je ne vois pas de raison de vous les épargner) : la différence entre un bon écrivain et un grand écrivain tient à ce que le second n'a pas peur du ridicule ; et qu'il sait que plus il ira loin dans la bouffonnerie et plus il s'enfoncera dans le réel.

Le Maître et Marguerite déploie en feux d'artifices ce que Varlam Chalamov et Evguenia Guinzbourg et des millions d'autres vivent en tragédie quotidienne. Par son art – incompréhensible – il ramasse et il déploie, tout en même temps. Et, surtout, il creuse. On comprend très bien, si l'on se réfère au sens premier du mot, que ces écrivains ulcèrent les pouvoirs : ils creusent dans la viande, ouvre des plaies incicatrisables, et ils sont les seuls à pouvoir le faire. Avec toute son intelligence, sa sensibilité, sa roideur morale, Evguenia, la merveilleuse Evguenia, reste un témoin : elle montre la réalité, et le fait mieux que personne. Chalamov et Boulgakov s'échappent au-delà : ils résument, ramassent, broient, magnifient, clouent et condamnent cette même réalité. Si l'on veut, Evguenia Guinzbourg est l'accusatrice de Staline (comme l'est aussi, avec plus de puissance, Soljénitsyne), cependant que Chalamov et Boulgakov (et Grossman, et Zinoviev, et...) sont ses fossoyeurs définitifs.

On a tort de hurler au communisme ou au fascisme : ni l'un ni l'autre ne reviendront. Ces grandes consciences, ces hommes supérieurs en sont les garants : ils ont démonté l'affaire pour les siècles des siècles. En revanche, il nous arrivera d'autres choses, qui sont déjà en route et qui ont déjà leurs séides. D'autres camps, d'autres ploiements de l'homme, d'autres renoncements, encouragés par l'homme lui-même. Cet homme dont, après saint Paul ressuscité par Ronsard, on a envie que Dieu d'un trait de feu lui accablât le chef, tellement il semble gourmand et impatient de son propre avilissement.

Notre époque attend ses Boulgakov. Et, malheureusement, elle aura aussi ses Evguenia.

32 commentaires:

  1. "la différence entre un bon écrivain et un grand écrivain tient à ce que le second n'a pas peur du ridicule"
    J'ai l'imùprssion de lire du "mauvais" Cioran.
    Mais peut-être cela est-il trop flatteur...

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  2. Non, non, gros connard d'anonyme : je suis en effet un mauvais Cioran.

    Toi, par contre, tu es un excellent anonyme. Bien conforme.

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  3. il est "reviendu" celui-là??? pfuffffffffff!!!!!

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  4. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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  5. Boutfil : on en parlera si on a l'occasion de se voir un jour.

    (Smiley...)

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  6. Cher Didier... je viens de faire de vous (ainsi que du nommé JOHN TERBY JR) une star... ^^... en mettant des liens vers votre Blog (et vers ILYS) et en le signalant à mes lecteurs via ma Newsletter...

    Et Hop ! Que la particule circule !

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  7. Nebo : c'est trop, voyons !

    (Dit-il en faisant sa chochote et en tortillant du cul.)

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  8. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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  9. DIDIER!!!!! un insurpateur sévit chez vous!!!!! help!!!! ce n'est pas moi qui ai écrit ce message....à mon avis c'est votre con de troll qui non seulement ne sait pas signer son nom mais en plus emprunte celui des autres!!!!

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  10. Evidemment, il est temps d'évoquer Boulgakov et son "Maitre...". Ce mélange de critique politique de la Russie communiste des années 20, d'histoire d'amour, de sorcellerie et d'humour est déconcertant mais enchanteur. J'ai fini le roman il y a quelques semaines mais il continue de laisser chez moi une impression indéfinissable. C'est "Fantasia" chez les rouges. J'ai pu - mais je suis peut être à côté de la plaque et dans tous les cas un mauvais critique - isoler certains thèmes comme ceux de l'écrivain (le Maitre) écrasé par son œuvre, l'immanence d'une justice divine, l'humanité du Diable,la folie et l'irresponsabilité de l'homme...

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  11. Mais si, tu m'épates toujours autant qu'il y a 20 ans, chabadabada.

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  12. Boutfil : pour la peine, je l'ai viré !

    Farr : oui, il y a tout cela. Et tressé par un art supérieur.

    Catherine : j'en vois qui se moquent, dans le fond de la classe...

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  13. Ce que j'aime chez vous, c'est retrouver mes interrogations, et bien sur la même absence de réponse aux mêmes questions : "apparemment" ... eh oui!

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  14. Farr : J'aime beaucoup votre définition "Fantasia chez les rouges" pour ce bouquin. Quant à l"humanité" que vous prêtez à Woland, elle ne fait que mieux ressortir le crétinisme absolu du système et de ses "gensdelettre"

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  15. La poésie me rase. Votre culture et vos lectures m'ennuient à mourir et me complexent. Mais je vous lis régulièrement et oh miracle j'ai lu aussi il y a quelques mois les deux tomes de Evguénia Guinzbourg (qui sont bien parus en poche).
    Alors merci.

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  16. « la différence entre un bon écrivain et un grand écrivain tient à ce que le second n'a pas peur du ridicule »

    C'est très juste et très profond.

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  17. « La poésie me rase. Votre culture et vos lectures m'ennuient à mourir et me complexent. »

    Non, rien.

    Moi, je me rase chaque jour avec l'apoésie.

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  18. J'ai fait une descente en piqué chez kagi.

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  19. Descente en piqué ? Moi j'appellerais plutôt ça tapis de bombes…

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  20. Didier, votre serie est géniale et agréable à lire, un vrai plaisir, si, si ! mais y a un truc que j'ai pas compris "...qu'il sait que plus il ira loin dans la bouffonnerie et plus il s'enfoncera dans le réel." ou bien , j'ai peur d'avoir compris alors dans le doute , vous voulez pas faire une chtiotte explication de texte ?

    Bon week end !

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  21. On a tort de hurler au communisme ou au fascisme : ni l'un ni l'autre ne reviendront.

    C'est un peu ce que j'essayais de dire quand vous m'avez renvoyé votre silence pudique.
    Ces grandes consciences, ces hommes supérieurs en sont les garants
    Cette simple phrase dit l'essentiel: un totalitarisme chasse l'autre. Des hommes supérieurs dites vous? N'est- ce pas là l'énoncé d'un totalitarisme? Mais où sont-t-ils? Que nous veulent-ils et qui sont-ils?
    Je les vois, par exemple, chez ceux qui brevettent le vivant, marchandisent le bien commun, imposent à des régimmes (détestables certes) notre modèle de société, certainement supérieur comme vous dites, fruit de grandes consciences, occidentales pour tout dire. Grandes consciences qui disent aimer les différences mais font tout pour les faire disparaître.
    Je les vois à Bruxelles quand des commissaires font table rase du passé et imposent à des peuples ancestraux, ceux qui ont créé notre environnement, celui que nous aimons, qui est le nôtre avant tout autre, des règles voulant nous faire croire que tout est faux dans notre amour de notre histoire, que le malien ou le mongol sont nos égaux en droits et en légitimité ici.
    Ces mêmes nous ordonnent de renoncer à destester, nous placent devant l'obligation d'aimer à tout prix sous peine d'être nous mêmes haïs et bannnis de la communauté des hommes.
    A vrai dire les nouveaux totalitaires sont partout, s'ils ont renoncé aux champs de batailles et aux effusions de sang, ils n'ont pas renoncé à l'idéal totalitaire.

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  22. J'ajouterais que nous aurions tort de chercher ailleurs que chez nous les nouveaux totalitaires; bien plus que dans le monde musulman, qui est loin d'être ma tasse de thé, c'est bien en Europe ou de l'autre côté de l'Atlantique que nous aurons le plus de chance de les trouver.

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  23. anonyme a rien compris au sens de votre phrase

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  24. "Je préfère mourir en disant la vérité que d'être complice du mensonge"
    Il est bien ce rabbin. Merci Fredi!

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  25. Il est quand même étonnant de constater que malgré l'échec patent de l'idéologie communiste, cette dernière puisse encore trouver aujourd'hui d'ardents défenseurs.

    C'est le drame de l'homme que d'être contraint par sa nature à croire en quelque chose qui le transcende. Enfin, je crois.

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  26. Magnifique, le fusain de Robert Herlth !

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  27. Catherine, il y en a d'autres chez Elisseievna.

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  28. L'emmerdant, avec les anonymes, c'est qu'on ne sait pas quoi écrire sur leur certificat de décès. Bon, d'accord, à Marseille, un "pointu", un peu de ciment prompt, une bassine, un bain de pied avant le bain de mer et hop, le tour est joué !!! On ne va quand même pas s'encombrer de formalités...

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  29. "la différence entre un bon écrivain et un grand écrivain tient à ce que le second n'a pas peur du ridicule ; et qu'il sait que plus il ira loin dans la bouffonnerie et plus il s'enfoncera dans le réel." À cela, ajoutons l'image du forçat que vous traitiez dans un précédent billet et on commence à avoir une belle grille de principes pour devenir un grand écrivain...encore une dizaine de ces trouvailles et on tiendra quelque chose de pas mal..

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  30. Pas d'accord, Pluton ! Ce qu'il y a de bien, avec les anonymes, c'est qu'on peut écrire ce qu'on veut sur leur pierre tombale et dans les journaux.

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