vendredi 27 février 2009

Ode bavarde à Marcellin Dieumegard

Marcellin fauchait ; on suppose. Qu'aurait-il fait d'autre ? Ah... Oui, peut-être... Il porte une blouse gris bleu, et M. Joliette, le marchand de couleurs de la rue du Paradis, le rabroue. Parce qu'il vient tout juste de l'engager, sur l'insistance de Suzanne Charlotte Léontine Maumariée, la mère de Marcellin, sa cousine à lui - on l'appelle couramment Léontine. Auguste Joliette se retient de soupirer : Marcellin ressemble bien à son père, tiens : Kléber Dieumegard, le cadet du Dieumegard de la ferme des Laumes, au-delà des marais, sur la route de La Roche. Pas vraiment fainéant, Kléber, ça non ! Pas deux comme lui, pour botter la paille. Mais une tête pleine de vent, à croire. Des yeux toujours ailleurs. Pour le mariage, personne n'était trop d'accord, à l'époque ; avec cette fille venue des Sèvres, mais enfin, il a épousé la Léontine et nul n'a rien dit, d'autant que le Marcellin était déjà dans le tiroir, d'après ce qu'on a dit.

Si on en croit M. Duflers, l'instituteur des Yons, Marcellin aurait pu aller loin, il avait les capacités. En 1902, après le certificat, il a même été question qu'il pousse jusqu'à Niort – M. Duflers s'est battu comme un diable, pour la bourse, à ce qu'il paraît : au moment de sa retraite – payée par l'État, hein ! –, il a même dit que c'était son gros regret, le Marcellin ; "une tache sur ma carrière" : voilà ce qu'il a lâché, l'instituteur.

Kléber Dieumegard, il avait autre chose dans l'idée, pour son fils. Peut-être que si la Léontine lui en avait donné d'autres, il aurait laissé le Marcellin lui échapper. Après tout, quand t'as assez de fils pour ce que le Bon Dieu t'a donné en partage, tu peux bien en laisser un aller vagabonder, suivre les chemins de sa tête. Mais, lui, le Kléber, il avait que Marcellin ; à cause de la faiblesse de Léontine : elles sont nombreuses, comme ça, à Jadouville, on l'avait pourtant prévenu.

Kléber a dit non. M. Duflers a eu beau enfler la voix, et Léontine prendre parti contre lui, il est resté ferme : « Je n'ai qu'un fils, il fera ce que je lui dis ! » Et, malgré les regards implorants de sa mère, vus en coin, brûlants, Marcellin s'est tu. Il pense que c'est pure soumission à son père – qu'il a très envie de tuer, le soir, quand il essaie de s'endormir, et que les ronflements montent de sous son lit, ces grognements irréguliers qui donnent l'impression de la mort justement, mais toujours déçue, car le lendemain matin, le jour à peine... Kléber debout, aussi ridé que s'il avait toujours vécu : qu'est-ce que vous voulez faire contre ça, une telle immobilité ?

Marcellin est resté un fils ; malgré la force qu'il sent dans ses bras, ses cuisses, partout dans son corps, lorsque, tabassé par le soleil de juin, vertical, il brasse des fourchées de paille légère , qui pèsent tant qu'elles peuvent. Son père n'est jamais loin : à gauche, à droite ; un pas en avant de lui (et il ne s'en aperçoit pas, à cause de la sueur, et parce qu'il tremble, le bout du sillon est loin, on le regarde sans doute), ou en arrière – cela arrive, après le déjeuner –, et alors il se demande ce que signifie ce sourire idiot sur ses propres lèvres perlées.

À 22 ans, Marcellin a trouvé le courage. À cause des nattes si particulières de Berthe. D'abord, il ne l'a pas trouvée si jolie que cela ; en fait, il ne l'a même pas vue, la faute du bruit, de son peu d'envie d'y venir, à cette fameuse fête d'Yvécourt. Quand Robert Maurois, le fils (soi disant le fils : tout le monde connaît sa mère...) du Maurois forgeron d'Hauteville, a fait remarquer – avec son sourire par en dessous – que la Berthe devait être meilleure que ce qu'elle paraissait, Marcellin a été le premier surpris du contact retentissant de sa main gauche sur la joue droite du Maurois – et encore plus étonné de regard respectueux que les quatre ou cinq autres ont fait converger sur lui. On lui aurait demandé, il aurait été été incapable de dire pouquoi, mais il tourna le dos à ses amis de communale et piqua droit sur Berthe, qui ne s'était rendu compte de rien et, dans le même temps, se sachant laide, ou l'ayant cru, se sentait au bord des larmes de se savoir là, dans ce pré bordant le village où elle ne se trouvait aucun emploi, s'attendant d'une seconde à l'autre à déclencher les rires huileux et rouges des garçons, et ceux , contrapunctiques, de ses meilleurs amies de toujours.

Il ne lui arriva rien de tout cela. Cette frairie ordinaire et annuelle devait rester la clé de voûte de toute l'existence de Berthe Dieumegard, mariée durant deux ans, tremblante pendant les trois premiers mois d'un plaisir évoqué sous le préau, inquiète durant neuf de son intensité, puis veuve jusqu'à une époque qu'elle ne comprenait plus, mais dont elle a ri avec ses petits-enfants jusqu'à sa dernière nuit, en sachant que nul, jamais ne se souviendrait de... Enfin, ne reverrait cet homme ruisselant, sur la charrette, la fourche à la main, si beau, et cette odeur de sueur fraîche... Personne – elle sourit à ses petits-enfants, qui vivent dans une autre époque qu'elle.

Pendant ce temps, Marcellin Dieumegard décide de secouer le joug qu'il croit peser sur ses épaules. Nul ne sait ce qui s'est dit, ce soir-là, entre son père, Kléber, et lui. Bien sûr, je pourrais décrire la salle où a eu lieu cette scène, cette minuscule scène. Mais, en vérité, elle pourrait bien s'être déroulée ailleurs, ou ici même, mais avec d'autres silencieux marqués d'une simple croix.

Que reste-t-il ? Marcellin Dieumegard, 23 ans, triomphant, enfin homme : son père, Kléber, a plié : il ne sera pas garçon chez Auguste Joliette, le marchand de couleurs. Il continuera à faire les moissons,, à ensemencer en septembre, à réparer les clôtures l'hiver, à ensemencer Berthe lorsque l'envie les en prendra – et il va de soi qu'elle leur en prendra souvent ; et même toujours : pourquoi le monde changerait-il ?

Lorsque le clocher sonne, Marcellin Dieumegard continue de charrier les meules miroitantes. Il doit finir, Berthe l'attend, il n'a pas le temps de compter les coups au clocher. De toute façon, il sait aussi bien que les autres, les glaneurs, qu'il est cinq heures du soir. Qu'est-ce que ça peut leur foutre que M. le curé devienne fou, et que sonnent six, sept heures ? Huit, neuf...

6 commentaires:

  1. Je crains que l'histoire de Marcellin et de Berthe n'est pu être aussi belle.
    Il s'est sûrement engagé auprès de Berthe à vingt ans, mais après les moissons de 1911, il a rejoint son régiment à La Roche sur Yon. Il a pu bénéficier de quelques permissions, c'était un soldat sérieux, qui ne s'enivrait jamais au cabaret et qui s'il frôlait parfois les jambes de Madelon songeait toujours à sa Berthe. Il devait l'épouser après les vendanges en 1914, hélas il a du rester sous les armes.

    Didier, en choisissant, sans le savoir, un soldat de la classe 1911, vous évoquez ces hommes dont ceux qui ont survécu ont servi 7 à 8 ans sous les drapeaux, ont traversé la bataille des frontières, la Marne, cette victoire qui n'a pas été fêtée car il y avait eu trop de morts, la Champagne, Verdun, la Somme, la Marne et la victoire.

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  2. Naïf, damned ! vous avez raison, j'ai "zappé" le service militaire et ses prolongations ! Honte à moi...

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  3. C'est égal, la chose est assez belle.
    Vous avez fait fort, cher Didier, ou bien suis-je d'humeur larmoyante.

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  4. Nicozoc ma modestie m'incline à penser que vous êtes d'humeur larmoyante...

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  5. Didier, pour nous émouvoir, vous retrouvez des accents de Marcel Aymé, et un brin de Chabrol. (Mais comme je ne suis pas certain que cela vous amuse, je préfère dire que je viens de découvrir un registre inhabituel de votre talent)

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  6. Le Coucou : Marcel Aymé m'irait fort bien, si le compliment n'était si exagéré !

    De toute façon, ça me plaît incommensurablement plus que la Duras, à qui une des lectrices de ce billet m'a comparé...

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