vendredi 13 février 2009

Tombeau de Francis Jammes

Bien entendu, les deux whiskys y sont pour quelque chose. Les deux chiens vivants également. L'un (Swann) s'est couché à mon flanc gauche, à portée de ma main la moins maladroite – il le sait, depuis huit ans. L'autre – Bergotte – fait encore semblant d'être un chiot, je ne sais pourquoi, elle non plus je suppose, et tente de me grimper sur les genoux.

Comme parfois, j'essaie de réveiller la conscience de Swann, en prononçant à haute voix le nom de Balbec – il s'en fout ; il a oublié, vraisemblablement ; les chiens sont des cons ; ou bien nous.

J'explique alors à Bergotte qu'elle oubliera tout aussi bien Swann, et que, peut-être encore vivant, je lui glisserai ce nom dans l'oreille ; et qu'elle restera parfaitement calme, comme l'était Swann ce soir.

Je demeurerai le seul, sans doute, à entasser les chiens morts (l'un aboie, en ce moment même), à leur construire un caveau silencieux et bancal, à finir mon verre, à penser à mon travail imbécile de demain, à me demander si je dois aller me coucher, à repenser à Balbec, à me savoir un peu ridicule, à revoir ce chien.

Je sais parfaitement qu'on est ridicule, à bâtir ainsi des mausolées canins, je ne vous demande rien ; ni approbation ni commentaire. Je suis persuadé (et Bergotte aboie de nouveau – contre qui ? – Je ne sais pas : il fait bien nuit) que, vivant étonnamment vieux, par-delà, Balbec gardera le mufle au ras de mon existence. Les suivants, je ne sais pas.

12 commentaires:

  1. Et Léautaud (qui tenait dans le premier tiroir de son buffet le plan exact du cimetière du cimetière ou reposaient tous ses chiens, dans les friches de son grand jardin) vous adresse, de là où il est, une petite grimace souriante.

    Suzanne

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  2. Suzanne, vous êtes « le Fléau », c'est ça ? ;-)

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  3. les chiens aimés ont des vies trop courtes ou peut être nos amours ont la vie trop dure.

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  4. Le chien Diogène :" un chien maladroit, pataud, borné et constamment hanté par l’idée fausse qu’il y avait dans le voisinage un ennemi contre lequel il devait aboyer" Charles Dickens (Dombey et Fils)

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  5. Yanka: à plus de soixante-cinq ans, si désirable et excitante, disait Léautaud de son Fléau... La première fois que j'ai lu le journal, j'en ai sauté, des pages, juste pour suivre leurs amours...

    C'est autre chose que Marie D, tout de même !

    Suzanne

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  6. Francis Jammes, dites-vous ? Ne voudriez-vous pas plutôt parler de Sully Prudhomme et de son fameux (de mémoire)

    Bassets, fox ou autres cabots
    Japant à quelque immense aurore,
    De l'autre côté des tombeaux,
    Les chiens qu'on aime aboient encore.


    ?

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  7. Chieuvrou, merci pour ce quatrain dont j'ignorais l'existence. Pour Jammes, je voulais un titre volontairement énigmatique, lointaine référence à la fameuse Prière pour aller au Paradis avec les ânes, dont on a dû seriner votre enfance tout autant que la mienne.

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  8. Ah, non... (je sais, l'almanach Vermot n'est pas loin), pas de trace, dans mon enfance, de la Prière en question, sans doute un peu trop bondieusarde pour mes instituteurs, de stricte obédience laïque. Pour tout confesser, je l'ai même, en fait, découverte seulement aujourd'hui. J'ai, en revanche, naturellement eu droit, dans les petites classes, et dans une version écourtée, au célébrissime J'aime l'âne si doux..., du même Jammes, qui, cela dit, présente plus d'une analogie avec la susmentionnée supplique (et reste par ailleurs à mes yeux le poème le plus chargé d'émotion – d'émotion facile, ricaneraient certains à qui on ne la fait pas – qu'il m'ait été donné d'apprendre à l'époque).

    Sinon, pour ce qui est de ma brillante citation de la nuit dernière, je ne sais trop si votre remerciement de ce matin pour le quatrain que j'avais attribué à Sully Prudhomme, et dont vous disiez ignorer l'existence, valait acquiescement de cet humour ravageur et de ce second degré proprement étourdissant qui font tant pour ma renommée auprès de mes collègues lors de la traditionnelle soirée-crêpes annuelle du bureau, ou bien si vous avez pris ladite citation pour argent comptant, eu égard au relatif oubli (voire à l'oubli total) dans lequel est tombé l'œuvre poétique du premier lauréat du prix Nobel de littérature. Toujours est-il que, puisqu'un doute subsiste, je me dois de restituer dans son exactitude le quatrain, tiré du poème Les Yeux, que j'ai, honte à moi, odieusement parodié aux seules fins de me persuader que je suis réellement spirituel :

    Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
    Ouverts à quelque immense aurore,
    De l'autre côté des tombeaux,
    Les yeux qu'on ferme voient encore.

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  9. Chieuvrou: félicitations, bravo. En relisant, on se dit "oui, évidemment" mais sur le coup, je n'ai rien remarqué.
    Ce genre de facétie peut toutefois provoquer des catastrophes. Si un type qui soutient une thèse sur le poète, après avoir fait on the Web des recherches gougueulesques, ressort votre quatrain, il se fera fusiller par un jury partagé entre le fou rire et la stupéfaction.

    Suzanne

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  10. Chieuvrou : pareil que Suzanne : vous m'avez eu en beauté !

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  11. Pourtant, ce "cabots" aurait dû, si je puis dire, nous mettre la puce à l'oreille...

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  12. @ Suzanne

    Ce genre de facétie [mon faux quatrain de Sully Prudhomme] peut provoquer des catastrophes, écrivez-vous. Sans doute, et voilà bien pourquoi, sentant que ma potacherie pouvait avoir été prise au pied de la lettre, j'ai cru bon de faire mon petit rectificatif de la nuit dernière. Cela étant, un thésard qui se fierait aveuglément à la première citation trouvée sur internet, fût-ce sur le blogue de Didier Goux, mériterait-il sérieusement de décrocher son précieux diplôme ?

    @ Didier Goux

    Ayant peu de goût pour les tableaux de chasse, il n'entrait nullement dans mes intentions d'avoir quiconque, en beauté ou pas. Il reste que je ne suis pas mécontent, a posteriori, de mon petit effet.

    On a les succès qu'on peut...

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