jeudi 6 décembre 2007

Dialogue d'hombres

Il y a des jours où je t'envierais presque. J'envie ta mort. Pas d'avoir dû mourir : le fait de l'être, simplement. Mourir, on ne peut pas savoir, n'est-ce pas ? Bardés de diplômes et de blouses fraîchement repassées, les médecins disent : "Il n'a pas souffert." Qu'en savent-ils ? Il est possible, après tout, que le fait de mourir engendre la plus grande douleur concevable. Ou, au contraire, une pure et intense jouissance : se délivrer de la vie comme de quelques centilitres de foutre.

Être mort, c'est autre chose, forcément. Un état, une simple constatation, inchangeable. Une absence de conscience - donc, rien. Ou, à l'inverse, la conscience aiguë de l'immobilité éternelle. Et s'il n'y avait que cela...

Peut-être aussi, et surtout, la perpétuelle sensation de la dégénérescence. À rebours de l'immobilité, l'incessante mouvance du corps qui se délite - l'acceptation (ou l'impuissant refus ?) d'être rongé des vers ; les parties se disjoignent, on se désassemble par morceaux sans signification, au hasard des humus, des taux d'hygrométrie.

Tu sais tout cela, et je te l'envie - surtout le soir. Ou bien tu ne sais rien du tout et je te l'envie pareil. En réalité, et tout "esprit fort" que je me veuille, il m'est difficile de te concevoir ne pensant pas, ne sachant rien. Peut-être, déjà, parce qu'il m'a toujours paru que tu savais davantage que moi. Par nature, presque par décret - par obligation qui m'était faite.

Or, ce n'est probablement pas vrai. Ce ne l'était pas, déjà, et ce l'est devenu de moins en moins, forcément. J'ai bien dû apprendre trois ou quatre bricoles, durant ces vingt-deux ans, non ?

Eh bien ! elles me sont pénibles et lourdes, ces choses que je sais et que tu ignores, sache-le. Je voudrais, parfois, pas toujours, oublier ce que j'ai appris en dehors de toi, l'annuler, faire que cela n'ait pas eu lieu. Et ce n'a pas eu lieu, peut-être. J'ai rêvé de vivre, si cela se trouve - mais comment en être certain ? Ce n'est pas sur toi que je peux compter pour lever le doute, même si le doute t'est devenu étranger.

*****

Il est possible que j'aie eu tort d'aller cogner du talon au plafond de ta demeure étroite. L'oubli vague où je t'avais relégué était peut-être préférable, allons savoir. Ou alors, attendre ; sagement. Les morts ne se rejoignent probablement pas - tu sais bien que je suis resté bloqué sur cette idée. (Une idée ? Allons !) Une chose plus certaine encore est qu'un vivant ne peut pas choisir de sauter à pieds joints dans un caveau, même d'élection.

*****

Il n'empêche que j'ai déclenché des forces agissantes, quoique immobiles et silencieuses, avec lesquelles je suis salement emmerdé, maintenant. Tu vas trouver cela un peu bête, je suppose, mais j'ai retrouvé ton sourire, que je m'étais appliqué à perdre.

Ce n'est même pas exactement cela. J'ai tout perdu : tes gestes, attitudes, façons, paroles, rires, regards - et même sourires. Ce n'est pas contradictoire : je t'ai inventé un autre sourire, un faux, un devenu vrai ; un sourire de toi mort, qui ne va pas très bien à ton visage de vivant. Mais qui se souvient de ton visage de vivant ?

As-tu eu un visage de vivant ? Qui peut affirmer, aujourd'hui, que tu as été vivant ? Bien sûr, nous sommes quelques-uns à pouvoir témoigner. Mais témoigner de quoi ? De ton existence ? Mais où est passée ton existence ? André, peut-être, pourrait dire que tu as vécu, et que tu vis encore. Mais il ne le fera pas, j'en prends le pari. Quant à moi... Je ne vois pas bien ce que je pourrais affirmer à ton sujet. Tout pourrait finalement se résumer à la rue du Sommerard - mais qui peut encore comprendre cela ?

*****

La logique, vois-tu, serait de s'arrêter là. De mettre un terme à toute chose. En tout cas, à ces infinies palabres qui, au fond, ne te concernent que de très loin, ou de très profond, de très avant.

J'ai déjà essayé une fois, tu le sais. Deux jours après, j'ai repiqué au truc. Plus de blog, nouveau blog : même maladie de parole, même silence de ta part.

Recommencer pour de bon ? Tu y gagnerais quoi ? Et moi ? Nous ? Ne plus te parler, maintenant que j'ai repris le fil ? Refermer le marbre une seconde fois ?

J'essaie de cerner sur ton visage, la chair de mémoire que je plaque sur ton visage, ce que tu peux bien en penser. Je ne cerne rien, que le vide.

*****

Tu es le vide.

3 commentaires:

  1. Je trouve,toujours, vos notes consacrées à votre ami, prématurément disparu, très émouvantes et très belles. Il y a là comme un autre Didier Goux...

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  2. Merci, cher Manutara. Êtes-vous toujours dans vos lointains océans ?

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  3. Oui, toujours en Polynésie...

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