vendredi 28 novembre 2008

Le bandeau du maréchal Ney

« J’ai pour la première fois eu le sentiment que sur la plupart des points il n’y avait que deux positions possibles, mais qu’il importait de distinguer des niveaux à l’intérieur de chacune, lorsque j’avais quatorze ou quinze ans et lisais une Histoire des Deux Restaurations, probablement celle du vicomte de Vaulabelle. Il s’agissait de l’exécution du maréchal Ney. Le maréchal, au moment d’être fusillé, avait refusé le bandeau qu’on lui proposait. Et c’est sur cette figure du condamné à mort et du bandeau que s’était greffée ma réflexion, ou ma rêverie. Le condamné à mort ne peut qu’accepter ou refuser le bandeau. Mais il peut prendre l’une ou l’autre décision pour des raisons tout à fait différentes :

1) Le condamné à mort accepte le bandeau, parce qu’on le lui propose et qu’il ne songe pas à le refuser.

2) Le condamné à mort refuse le bandeau, parce qu’il est courageux et veut voir la mort en face (Ney, etc.).

3) Le condamné à mort accepte le bandeau parce que la position 2 lui paraît ridiculement banale, et fastidieuse cette tradition éculée du condamné à mort qui refuse le bandeau pour montrer qu’il est courageux et peut regarder la mort en face.

4) Le condamné à mort refuse le bandeau, bien qu’il soit tout à fait d’accord avec la position 3, parce que ça l’intéresse de voir ce qui se passe.

5) Le condamné à mort accepte le bandeau, parce qu’il craint que la position qu’il aurait eu tendance à adopter, la quatrième, ne soit confondue avec la seconde, et que sa simple préférence pour une absence de bandeau ne passe pour une démonstration ridicule à ses yeux d’héroïsme codifié.

6) Le condamné à mort refuse le bandeau, parce que la position 5, au moment où il va s’y ranger, lui paraît témoigner d’un souci exagéré de l’opinion des observateurs, et qu’il lui est indifférent que ceux-ci, et l’Histoire éventuellement, confondent sa simple préférence avec une démonstration de courage stéréotypé.

7) et II. 1) Le condamné à mort accepte le bandeau, parce que toutes les précédentes tergiversations, auxquelles il s’est rapidement livré, lui paraissent absurdes, et vulgaire leur affectée subtilité, qu’on lui propose le bandeau et que le plus simple est de l’accepter.

II. 2) Le condamné à mort refuse le bandeau parce que, revenu à II. 1), il n’en préfère pas moins affronter la mort sans bandeau, et qu’il n’a pas l’intention de négliger sa simple préférence pour le seul souci de démontrer, ne serait-ce qu’à ses propres yeux, qu’il est bien au-delà des banales subtilités de la bathmologie avant la lettre. »

Renaud Camus, Buena Vista Park, Hachette.

8 commentaires:

  1. La bandaison papa, ça ne se commande pas.

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  2. Limpide!
    Tout compte fait, vaut mieux être pendu

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  3. Les Américains sont décidément en vance d'une technologie...

    L'avantage de la chaise électrique, c'est qu'on a bandeau ET menottes.

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  4. Olivier,

    Ouais... Faut voir pour les paroles historiques. "Messieurs, visez droit au cou"...

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  5. Un commentaire intelligent pour un texte de cette qualité, c'était trop demander ?
    (je ne relève certes pas le niveau)

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  6. Il expire et ça empire. J'aime bien la période.

    C'est de là que vient l'expression : avoir le nez camus ?

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