dimanche 2 novembre 2008

Les plumitifs et les batteurs d'estrade se foutent gentiment de nous

Quoi de plus jouissif, finalement, que le retour d'un petit discours attendu, rôdé, institutionnel pour ainsi dire, dont tout le monde sait qu'il est entièrement de toc, mais que celui qui le tient énonce néanmoins avec une impayable gravité et des trémolos de vérité vraie dans la voix ? C'est bien sûr à la télévision que s'épanouissent le plus volontiers ces petits bibelots d'inanité sonore. Prenons deux exemples que chacun a eu à subir.

Premier cas, un jeune homme qui vient de publier son premier roman (140 pages y compris les deux couvertures et les pages blanches de la fin, marges généreuses), lequel remporte un colossal succès, notamment eu égard à ses qualités littéraires et à la profondeur de la pensée qui s'y éploie. Comme le sémillant plumitif a moins de trente ans, le ventre plat, le museau propre à déclencher les pâmoisons et le cheveu savamment décoiffé, il est invité chez Laurent Ruquier, ce samedi soir. La crécelle agitée va forcément lui poser la question immanquable : « Et c'bouquin, ça a été dur de vous l'faire éditer ? »

La réponse, neuf fois sur dix, est la suivante, à quelques micro-variations près : « Ah non, alors, pas du tout ! J'étais même vach'ment surpris. Je l'ai envoyé par la Poste, chez Gal**mard, où je ne connaissais personne. Trois jours après, j'avais un coup de fil de X, le directeur de collection, qui m'dit qu'il veut à tout prix dev'nir mon éditeur. Au début, j'croyais qu'c'était une blague de mes potes... »

Voilà pour la base de ce qu'il faut répondre. On peut raffiner ; prétendre qu'on l'a envoyé (mais toujours par la Poste, hein, attention : pas de boulette !) aux trois plus grands éditeurs parisiens (« Ceux qui m'faisaient rêver quand j'étais ado et qu'j'découvrais les bouquins, j'veux dire ») et que tous les trois (ou deux sur trois, si on est pris d'un soudain scrupule de véracité du récit) ont donné une réponse favorable à quelques heures d'intervalle. Là, il est très bien porté de préciser que, honnête à s'en pisser parmi, on a donné la préférence au premier d'entre eux à s'être manifesté. Il me semble inutile d'épiloguer sur la haute vraisemblance de l'affaire, tout le monde sachant qu'un manuscrit arrivant, sauf à être recommandé par des puissances quasi célestes est automatiquement confié à un lecteur, lequel en a déjà trente à feuilleter en bâillant d'ennui et qu'il n'ouvrira pas le vôtre avant un bon mois. Et qu'importe si, quelques semaines plus tard, un journaliste un peu moins endormi que les autres découvre et écrit que notre jeune homme a été porté sur les fonts baptismaux par Philippe Sollers, ou que Guillaume Durand est un vieux copain de lycée de sa mère - pardon : de sa maman.

Deuxième petit discours-témoin. Le samedi suivant, l'inénarrable Ruquier reçoit cette fois une jeune comédienne, littéralemment eeextraordinaiiire dans le dernier film d'Agnès Jacri, au côté de Jean-Pierre Baoui. Il se trouve que cette jeune personne a une mère. Laquelle est comédienne, réalisatrice, auteur de pièces de théâtre depuis trente ans. Elle a également un oncle, comédien et réalisateur de films. Les deux hautement bankables. La crécelle : « Et ça vous a aidé, d'être une "fille de", comme on dit ? » Spot ! la lumière rouge s'allume, attention, le petit discours va sortir :

« Alors là, pas du tout, Laurent ! Je vais vous dire : quand j'suis allée sur mon premier casting, ma mère elle était même pas au courant. Et j'ai pas donné mon vrai nom, parce que c'est vrai que j'voulais avoir ce rôle toute seule. Quelque part, j'voulais m'prouver que j'étais capable de réussir sans qu'personne m'aide. »

Là encore, on peut raffiner. Comme ça, par exemple : « À la limite, le fait d'être la fille de ma mère, ça a même failli me nuire, en fait. Agnès Jacri, quand elle a appris qui j'étais, ben elle était déjà moins partante. Pis au final, comme j'étais vraiment le personnage qu'elle cherchait, elle m'a pris quand même. »

Là encore, crédibilité maximale, n'est-ce pas ? Les metteurs en scène, les directeurs de casting, les autres acteurs : tout ce petit monde ignore totalement que Sylvette Balajo a une fille, que Romain Poitou a une nièce, personne ne l'a jamais vue, ne serait-ce qu'en photo. Et l'on va tout de même répétant que le cinéma est une grande famille où tout le monde se connaît. Hein ? Où ça, une contradiction ?

Vous avez tort de le prendre comme ça, avec ce mauvais esprit qui vous caractérise trop souvent. Ce n'est pas du tout une contradiction : c'est un simple foutage de gueule.

14 commentaires:

  1. Bien contente de ne pas avoir regardé la télé... Surtout que la voix de crécelle, y m'énarve, mais y m'énaaarve ! Pis quand chu énarvée, y'a l'joual qui revient.

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  2. Je suis tombé sur un truc semblable dernièrement (c'est pas difficile me direz-vous !) : l'interview-promo du premier album de Maeva truc, la miss France 200*.

    Le blabla "c'est un album personnel" etc. Et puis évidemment la question qui fâche : "Être miss France vous a-t-il aidé à sortir cet album ?". Réponse grandiose, en substance : "Non, bien au contraire ! Ce fut bien plus difficile pour moi, car avec mon passé de miss France on me prenait moins au sérieux" etc.

    Les extraits "musicaux" qui ont suivis m'ont amenés à me demander comment avait-on finit, malgré tout, par la prendre effectivement au sérieux.

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  3. Pourquoi dites vous du mal de la Poste, M.Goux ? Vous écrivez des billets pour encourager la privatisation ?

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  4. ok d'acc...
    Une jeune wannabe littéraire a même fait un site pour démonter les rouages de l'édition qui n'ont pas voulu de son premier roman...

    http://wrath.typepad.com/wrath/

    (je ne sais pas mettre des liens en commentaire)

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  5. Didier, comment pouvez-vous regarder ce genre d'émission? Auto-flagellation? Besoin de matière pour un post? En fait de matière, je n'en vois qu'une, et malodorante.
    On entend également ces sornettes à la radio dans les interviews hautement culturelles, sans besoin en plus de REGARDER!

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  6. J'ai autrefois envoyé un manuscrit de nouvelles chez Grassouillet et une directrice de collection m'a effectivement appelé quelques jours plus tard pour m'annoncer qu'elle voulait publier... mon premier roman, celui que j'alais leur écrire là, tout de suite !
    Cela arrive en fait vraiment !

    Par contre, laissez tomber Ruquier, ça sonne creux jusqu'à pas d'heures et ça gâche la qualité du sommeil qu'on pourait avoir à la place !
    :-)))

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  7. Au moins il n'a pas d'enfants à caser le Ruquier !
    :-)

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  8. Oui oui oui. Mais depuis qu'il y a des rois et leur cour, il y a ce type d'artiste, de bouffons. Les jolies castillonnes chez PPDA, les petites "au minois d'écrivain" chez Sollers. Les recommandés d'ici et là. Sans remonter jusqu'aux contemporains de Molière, relisez les fulminations de Léautaud contre des chouchous d'éditeurs tombés dans l'oubli presqu'aussitôt découverts! Ce ne sont pas des gens qui comptent, ou alors pas longtemps, ou alors pour du monde qu'on méprise, finalement.

    Et pendant ce temps là, les ceusses qu'ont du talent, du vrai, eh ben les éditeurs y z'en veulent pas ? C'est ce que disent, pour se consoler, beaucoup d'écrivains amateurs. Il y a des éditeurs qui lisent les manuscrits envoyés par la Poste. enfin, qui les regardent, même s'ils ne dépassent pas la troisième ligne.*
    Les écrivains pipol, c'est un peu un monde à part, non ? Ils sont très contournables...

    *http://www.hubertnyssen.com/carnets.php

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  9. Catherine : tu n'es pas assez maso : moi aussi, il m'énerve !

    Mélina : le joual est la "parlure" québécoise...

    Jean-Baptiste : ah, oui, tiens, j'avais oublié les Miss !

    Le Coucou : certainement pas : ma mère a fait toute sa carrière (enfin, carrière...) aux PTT !

    Yibus : je remets votre site en lien.

    Orage : je l'ai dit plus haut : par masochisme !

    Poireau : ça peut arriver, bien sûr. Mais notez que, là, c'était pour un refus : beaucoup plus facile...

    Cynique : on ne sait jamais, de nos jours !

    Suzanne : pareil que Poireau, pour votre lien.

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  10. Yibus:
    Je suis allée faire un petit tour sur le site de la personne en question.
    Il ne vient jamais à l'esprit des personnes dont on a refusé le roman qu'il était mauvais. Non non, les autres ne savent pas lire, les éditeurs sont tous pourris...et on nous le démontre par A+B.
    Il y a des tas d'éditeurs. Les "vrais", et puis les petits. Il y a des "petits" sérieux (uqi parfois dénichent le bon auteur débutant, et, du coup,gagnent leur galons.

    Les "refusés de partout" qui se traînent d'un forum à l'autre toute la journée en se plaignant de la nullité du système feraient bien mieux de lire quelques pages de bonne littérature, voire de s'acheter un dictionnaire ou un bled Cm1-Cm2, dans la plupart des cas. S'ils avaient assez de bon sens (sans même parler d'intelligence) pour s'en rendre compte, ils auraient carrément honte de leur "production".
    C'est dingue, ce désir d'être publié à tout prix, alors qu'on a si peu à dire, et qu'on le dit si mal. On en tuerait père et mère. On en deviendrait éditeur soi-même, puisque c'est comme ça.

    Suzanne

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  11. ah !! le joual!! je m'imagine que c'est juste l'écho du français parlé en 1760.. (oui vive le Québec)
    perso mon expérience des éditeurs est encore pire un truc (de 40 pages) envoyé chez Gall*** et j'en ai retrouvé un bout dans le roman du Phil SOt** qui est sorti un an après.. et ça m'est arrivé une autre fois aussi.. quelqu'un a lu un texte et le mois suivant j'ai vu un article (du Magazine Littéraire) qui commençait par le paragraphe de début de mon texte mot pour mot..
    oui ça explique pourquoi 1) je ne fais plus rien lire (...) et 2 je suis parano ;-))

    Geargies

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  12. Yibus : Vous trouvez ça bien, ce qu'elle écrit, l'auteur en question ? vous êtes d'accord avec ce qu'elle dit de l'édition en général ? Vous avez lu son dialogue avec l'écrivain dont elle a publié les mails ?

    J'ignorais son existence jusqu'à ce que vous la signaliez,ici mais je l'ai lue avec curiosité d'abord puis un peu de pitié après.

    Didier : Les écrivains, chanteurs, acteurs "fils de", les "recommandés de", "qui ont couché avec", il n'y en a pas toujours eu ? Et comme il y a de plus en plus de livres édités, est-ce qu'il n'y a pas proportionnellement moins d'écrivains de complaisance qu'autrefois, finalement ? (Je n'en sais rien, je demande juste)

    Geargies et Monsieur Poireau : moi aussi , la directrice de chez Grassimard m'a appelée naguère pour me supplier, au vu de mon recueil de poèmes "Miscellanées d'un soir d'automne en janvier", d'écrire trois best-sellers fissa. Comme je refusai (j'ai des principes, et la poésie sera toujours pour moi une priorité), elle n'a pas hésité à recopier la première strophe de "Tito, mon chat, ma vie" en la désalexandrinisant pour l'intégrer dans le Goncourt de son poulain, et depuis, j'ai du mal à faire confiance à ce milieu pourri de chez pourri.

    Suzanne

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  13. 30 secondes de Ruquier et je casse tout. Je ne supporte rien chez ce CONNARD.

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