jeudi 11 décembre 2008

Tu reviendras chez toi

Bien sûr, il y a d'autres plaisirs que celui-ci. Des plus violents, des plus immédiats, des plus immédiatement perceptibles - par la chair et l'os. Mais il n'y en a pas, je crois, de plus profond et durable : revenir chez soi. Raccourcir le chemin, kilomètre après l'autre, qui vous rapproche de la fenêtre éclairée, de la truffe frémissante des chiens, du sourire tranquille (ou inquiet, certaines fois) de Madame.

On est très nombreux, sur l'autoroute : ça ajoute au plaisir différé. Bientôt, dans quarante, trente, dix kilomètres, on sera seul, dans la nuit et le silence. Avec ce rectangle debout, violemment éclairé de l'intérieur. Durant les derniers cinq cents mètres, défileront les presque vingt années écoulées, les bas-côtés de la route serpentine se donneront des airs immuables, la jeunesse affleurera des fossés, invisible sauf pour moi.

J'ai téléphoné, avant de quitter le monde précaire. J'ai demandé à ce qu'on vienne mettre en éveil les deux radiateurs de ce bureau où je suis, où le fracas absurde s'abolit. Le silence est d'une épaisseur rassurante, mais aussi d'une légèreté impalpable - non, non : pas impalpable ; le véritable mot m'échappe, et la légèreté se rit, discrètement.

La voiture ralentit, elle tourne le coin de la rue de l'Église, le village dort déjà ou fait semblant, il est complice. Une autre voiture surgit de la mémoire ; rouge ; longeant la voie de chemin de fer., le train grondant vers Lamotte-Beuvron. Ma mère est au volant, il est huit heures moins dix, le soir - si le train de Paris n'a pas de retard. Les sapins noirs et serrés sont un symbole, mais on ne sait pas trop de quoi, mon père guette par le rectangle de la fenêtre de la cuisine, Catherine aussi guette, mais dans une autre époque ; tout le monde guette, peut-être ; et je n'en finis pas d'arriver.

J'ai mon sac de linge sale à mes pieds, des regrets de filles inconnues, même pas rencontrées, des pesanteurs d'alcool ; le silence perd de son épaisseur et se fige dans le froid - il fait toujours froid dans ces souvenirs-là, mais un froid immobile, cristallisé, accueillant. Un froid de jeunesse, car la jeunesse a tout le temps froid - c'est pour cela qu'elle crie, à tort et à travers.

Ensuite la tiédeur se répand, et la vieillesse se fige dans un amollissement complaisant. Mais avec une sorte de sourire vague.

8 commentaires:

  1. "Durant les derniers cinq cents mètres, défileront les presque vingt années écoulées, les bas-côtés de la route serpentine se donneront des airs immuables, la jeunesse affleurera des fossés, invisible sauf pour moi."

    C'est... beau.
    (Et signifiant, pas juste une belle phrase.)

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  2. C'est une chose d'arriver chez soi. Encore faut-il que le frigo soit garni.

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  3. C'est juste et beau.
    On comprend Bergotte.

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  4. .. et pendant ce temps là j'allais certainement de Romorantin à Blois en passant par Bracieux...
    Geargies

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  5. Mes parents habitaient alors à La Ferté-Saint-Aubin... sur la route de Romorantin, précisément.

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  6. Marie-Georges et Mère Castor : merci beaucoup !

    Nicolas : il l'était...

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  7. Passant après les autres, je dirais même plus: c'est beau et juste… Ah, et puis, l'image à la fin de votre sac de linge sale à vos pieds m'a touché, rappelé bien des choses! Retour d'internat?

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  8. Coucou : Je suis resté longtemps un vieil enfant...

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