vendredi 4 juin 2010

Au nom de Vancouver

Mais Dieu que la vie est parfois bien faite ! Ce matin, à peine l'Irremplaçable avait-elle effectué son troisième départ (voir le billet précédent) pour de lointaines contrées boisées z'et montagneuses, que Renaud Camus sonnait au portail afin de venir distraire mon ennui d'être ainsi lâchement abandonné en rase campagne, face à un ennemi supérieur en hommes et en matériel. Non réellement lui, bien sûr, mais les 500 pages de son journal de l'année 2008, dont le titre est celui que j'ai donné à ce billet. Une centaine de pages a déjà été lue, au point que j'ai déjeuné à trois heures et demie : une seule Irremplaçable vous manque et tout est hypoglycémie.

Innovation, de prime abord : celle de la couverture. Déjà, en “une” du journal 2007, Une chance pour le temps, Pierre faisait son apparition. Une apparition incertaine, peu assurée d'elle-même, dans un flou lointain et peut-être rassurant. Cette fois, c'est l'auteur lui-même qui surgit, mais privé de réalité, de matérialité, et comme surimpressionné de sa propre audace. Il semble dire qu'il n'existe que par ce qu'il voit et relate. Mais il est, dans le même temps, aussi grand que la ville en arrière-plan, laquelle se trouve de plus à ses pieds.

Je reviendrai probablement sur ce volume du journal lorsqu'il aura été lu dans son entier. J'avais coché deux ou trois pages, sélectionnant les passages qui pouvaient “faire débat” (moi aussi, je jargonne moderne, quand je veux...). Finalement, j'ai préféré le court paragraphe qui arrive (p. 110), parce que j'en trouve la dernière phrase intensément poétique, par la manière dont elle fait tournoyer le temps et les époques, pour les fenêtres qu'elle ouvre sur de mystérieux paysages presque impossibles à discerner mais terriblement attirants :

« Mercredi 12 mars, neuf heures et demie du soir. J'ai aménagé ces jours derniers une minuscule bibliothèque dans la salle de bain, et plus précidément à portée de bras de la cuvette des toilettes, afin qu'aucun moment ne soit perdu qui pourrait me permettre de lire un peu, et spécialement les livres qu'on m'envoie et qui s'accumulent dans l'attente d'une réponse ou d'une lettre de remerciement. Pour ce faire, j'ai vidé une petite étagère, un trou dans la paroi de pierre. Sont ressortis de là toutes sortes d'objets de toilette oubliés ou écartés, ces objets comme il y en a tant dans une maison, dont on ne se sert plus mais qu'on ne veut pas jeter néanmoins, soit qu'on se dise qu'ils pourraient bien resservir un jour, soit que vous y attache quelque raison sentimentale. Parmi toutes ces brosses, ces vieux rasoirs, ces peignes, ces petits savons d'hôtel, ces flacons de parfum, il y avait une bouteille de Drakkar, lointain cadeau de Philippe IV le Bel. »


Et puis, tiens, cette autre phrase, en guise de just one more, qui, sortie de tout contexte, a elle aussi son parfum d'étrangeté :

« Mais il n'y a pas assez de semaines, et trop de mois. »

14 commentaires:

  1. "Toi qu pâlis au nom de Vancouver
    Tu n'as pourtant fait qu'un banal voyage;
    Tu n'as pas vu les grands perroquets verts,
    Les fleuves indigo ni les sauvages."
    Désolé de venir vous "faire chier" avec ces quelques vers publiés en 1924 Par Marcel Thiry.

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  2. Ce volume du journal est explicitement placé sous le patronnage de Marcel Thiry, en effet : bravo !

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  3. Avez-vous regardé (après agrandissement) la date de la photo? Vous aurez une surprise!

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  4. ah! je ne suis pas toute seule a avoir remarqué la date de la photo!!!!!

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  5. Cela dit, ça peut encore coller avec le drakkar – ou, plus exactement, le bateau viking – mais plus trop, il est vrai, avec Philippe le Bel.

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  6. Mais il n'y a pas assez de semaines, et trop de mois » : justement, quel est le contexte ?

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  7. A vous lire RC est le fin du fin, je veux bien, je nai lu de lui qu un livre il y a fort longtemps qui s'appelait Tricks ou un truc ds le genre!
    Vous auriez quelque chose de mieux sous le coude a me conseiller, genre dépucelage en douceur ?
    merci ! :)

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  8. Votre "Une seule irremplaçable vous manque" me semble relever du pléonasme, je veux dire : il n'y en a forcément qu'une seule puisque vous l'écrivez avec un "i" majuscule. Ou bien vous avez plusieurs Irremplaçables à vos côtés.

    Sinon, pour la photographie figurant Renaud Camus, il me semble reconnaître la cathédrale de Nancy, ravalée il n'y a pas si longtemps du reste. Nous sommes donc bien en 2010.

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  9. Tiens, non, je n'avais pas remarqué la date !

    DF : le contexte est le suivant : Camus se plaint de ne pas disposer de suffisamment de semaines (avant remise à l'éditeur) pour relire tous les mois de son journal 2005...

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  10. Corto : c'est toujours une question difficile, tant il écrit dans des genres très différents. Vous pouvez commencer par aller vous perdre dans ses Vaisseaux brûlés, livre labyrinthique, conçu spécialement pour internet. Ou encore à son Département du Gers, lui aussi disponible en ligne.

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  11. Non réellement lui, bien sûr, mais les 500 pages de son journal de l'année 2008, dont le titre est celui que j'ai donné à ce billet.
    Vous faites bien de rappeler à clui qui vous demandait "quoi lire de M. Camus" que vous ne tenez pas vos promesses.
    une seule Irremplaçable vous manque et tout est hypoglycémie.
    Arf!!!
    C'est beau l'amour...
    elle aussi son parfum d'étrangeté :

    « Mais il n'y a pas assez de semaines, et trop de mois. »
    Sauf le respect que je dois à M. Camus elle ne veut pas dire grand chose cette phrase. Mais elle me fait songer à celle d'un OS de chez Renault qui disait:
    -la vie est courte mais putain que les journées sont longues!

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  12. Fredi Maque : elle ne veut rien dire parce que je l'ai EXPRÈS sortie de son contexte. Mais remontez dans les commentaires et vous aurez l'explication...

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  13. Mais remontez dans les commentaires et vous aurez l'explication...

    D'accord: c'est technique quand je cherchais une portée philosophique de l'ordre de celle de mon OS...

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