samedi 9 mai 2009

L'Homme au rouge sur la lande du Wessex

J'ai commencé ce matin Le Retour au pays natal, de Thomas Hardy. J'avais découvert le romancier anglais il y a déjà quelques années, avec un autre roman, postérieur à celui-là, Jude l'obscur : j'avais été fasciné et séduit. Séduit par le pouvoir d'évocation des paysages de ce Wessex, contrée du sud-ouest de l'Angleterre en partie réinventée par Hardy, mais correspondant à six des comtés de cette région, dont le Dorset ; fasciné par la noirceur, le pessimisme radical qui se dégage de cette histoire d'un enfant, puis d'un jeune homme, doué mais dès le départ irrémédiablement entravé dans ses aspirations par son origine sociale – thème que l'on retrouve également dans Tess d'Urberville.

Le Retour au pays natal se situe lui aussi dans le Wessex. Je n'ai encore lu que la première partie, soit une centaine de pages sur quatre cents, il m'est donc difficile d'en dire grand-chose. Mais, déjà, il me semble y respirer une atmosphère moins sombre, plus proche de Shakespeare, celui de La Nuit des rois [Il fallait lire ici Le Songe d'une nuit d'été ! Panne de cerveau étrange... (Rajout du 12 mai).] ou de La Comédie des erreurs – voire du Cosi fan tutte de Mozart – ; le premier rapprochement me semblant à la réflexion sans doute le plus pertinent. Et je m'étonne que René Girard n'ait jamais fait allusion à ce livre (à ma connaissance), tant la puissance mimétique du désir et celle du modèle-obstacle se montrent à l'oeuvre. Mais, encore une fois, je n'ai lu que le quart du roman ; j'y reviendrai probablement (oui, c'est une menace...). En attendant, je vous propose les deux premiers paragraphes du premier chapitre, comme mise-en-bouche.

[L'homme au rouge de mon titre est un étonnant personnage, dont le métier consiste à vendre aux éleveurs de moutons de la craie rouge pour marquer leurs bêtes, couleur dont il finit par être lui-même totalement imprégné, vêtements et peau. Sur lui aussi je reviendrai sans doute.]


« Un samedi après-midi, en novembre, l’heure du crépuscule approchait et la vaste étendue libre et sauvage, connue sous le nom de lande d’Egdon, allait s’assombrissant de minute en minute. Une mince couche de nuages, d’un blanc indécis, cachait le ciel, se déployait comme une tente qui aurait eu la lande entière pour sol.
« La ligne de rencontre de cieux ainsi voilés par cet écran pâle et d’une terre que couvrait la plus foncée des végétations était très nettement marquée à l’horizon. D’où un effet de contraste tel que la nuit semblait avoir commencé de régner sur la lande avant que son heure astronomique ne fût venue : l’obscurité s’installait sous un ciel où le jour continuait son existence propre. Levant la tête, un coupeur d’ajoncs eût été tenté de poursuivre son travail ; regardant à ses pieds, il eût décidé d’achever son fagot et de regagner son logis. Ainsi, les bords lointains et accolés de la terre et du ciel paraissaient diviser le temps aussi bien que la matière. Par son teint brun, le visage de la lande ajoutait, en effet, aux soirs une demi-heure ; il possédait également le pouvoir de retarder l’aube, d’attrister midi, d’exprimer à l’avance la menace de tempêtes à peine en formation et d’augmenter l’opacité d’un minuit sans lune jusqu’à provoquer le tremblement et l’épouvante. »

Thomas Hardy, Le Retour au pays natal, José Corti, p.9

7 commentaires:

  1. Merci de nous rappeler Thomas Hardy, j'avais beaucoup aimé Jude l'obscur et Tess d'Urberville (curieusement j'en ai lu un extrait aujourd'hui même dans un commentaire, une histoire de traite).

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  2. Je n'ai pas lu Thomas Hardy mais cet extrait donne envie tant c'est ample et spacieux…

    [mais toute cette histoire d'origine sociale, c'est pas un peu gauchiste ? :-) ].

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  3. Ah, voilà enfin une lecture saine...

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  4. Pascal Labeuche9 mai 2009 à 23:24

    Le quart seulement ? Si vous commencez à faire votre Sansano, maintenant...
    Ah, et, au fait, notre Maître a besoin de vos lumières concernant les lampadaires (j'déconne pas !) !

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  5. J'avais bien aimé Jude l'obscur aussi, mais j'ai mis des semaines à m'en remettre. Si celui-là est moins noir, je le lirais peut-être.

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  6. Mère Castor et Suzanne : jusqu'ici, Jude l'obscur reste mon préféré.

    Monsieur Poireau : gauchiste, non, dans la mesure où Hardy se borne à montrer les mécanismes de l'écrasement social, en se gardant bien d'appeler à des lendemains qui chantent.

    Christine : ben oui, on ne lit pas QUE des conneries non plus...

    Pascal : sur le forum de la SLRC ?

    Catherine : il faut reconnaître que Jude, comme dirait Audiard, "c'est du brutal"...

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