samedi 23 janvier 2021

Portrait du blogueur en vieille fille


 « Dans son enfance, Grein répétait que lorsqu'il serait grand, il serait scribe […]. Plus tard, il avait voulu être écrivain, savant, philosophe. Il rêvait de trouver un livre qui révélerait tous les secrets, en allant droit à l'essentiel. Chaque fois qu'il allait dans une bibliothèque, il cherchait ce livre-là. Dans ses rêves éveillés, il s'imaginait même en train de l'écrire lui-même. Mais Tandis que lui se contentait de rêver, d'autres écrivaient vraiment. Des milliers, des millions de livres étaient publiés, lus, puis jetés comme de vieux journaux. […] Comment réussir à dire quelque chose de nouveau au milieu d'une production pareille ? Et quelle valeur pouvaient bien avoir des mots qui ne se traduisaient pas en faits ? L'amour de Grein pour les livres s'accompagnait d'un dégoût grandissant. Avec le temps, il s'enorgueillit de ne pas être devenu un de ces auteurs dont les textes n'auraient fait que s'ajouter à cet énorme fatras littéraire.

« Mais l'habitude de jouer avec un stylo lui était restée. […] Il éprouvait même le besoin de tenir un journal, comme un écolier ou une vieille fille. Mais qu'avait-il donc à noter ? »

Isaac Bashevis Singer, Ombres sur l'Hudson, Folio, pp. 257-258.

vendredi 22 janvier 2021

Didier G. pointe aux hassidiques

 La famille Moskat, éponyme de l'ample roman d'Isaac Bashevis Singer, vit à Varsovie depuis toujours. Ce sont des Juifs hassidim, de plus ou moins stricte observance selon les individus. Nous la découvrons, cette famille, au moment où Reb Meshulam, le patriarche millionnaire, vient de prendre épouse pour la troisième fois : lui-même se demande bien quel coup de folie l'a empoigné ; ses enfants, déjà adultes, encore bien plus. Mais, en dehors de ce petit soubresaut dans les habitudes, on baigne dans l'éternité, tout semble immuable, on est assuré qu'aucun bouleversement ne viendra secouer ces Juifs pieux, solidement ancrés dans leurs habitudes féodales. Nous sommes, dans ces premiers chapitres, à l'orée des années 10 du XXe siècle.

Lorsque le roman s'achève, 850 pages plus avant, l'armée du IIIe Reich est occupée à envahir la Pologne et à bombarder sa capitale. Tout va bientôt se terminer, et le lecteur sait comment, pour les quatre générations de Moskat qu'il a vu vivre et vieillir devant lui. Mais, pour Reb Meshulam et sa descendance, l'écroulement du monde a déjà eu lieu. De larges fissures sont apparues dans l'édifice qui semblait aussi solide que le temple de Jérusalem, et qui va crouler comme lui. Le ferment le plus visible de la dissolution, c'est la mort du patriarche et les dissensions provoquées par son héritage. En apparence au moins. Car, en réalité, le drame est plus profond, le mal vient de plus loin : c'est le XXe siècle naissant qui constitue l'acide le plus corrosif.

Car les Moskat se sont divisés contre eux-mêmes. Il y a les Moskat “modernes”, ceux dont les filles n'hésitent pas à fréquenter des goyim et qui rêvent de l'Amérique, où ils vont aller vivre en effet. Il y a les Moskat “sionistes”, qui frémissent de partir pour la Palestine, y fonder une colonie pieuse ; certains franchiront le pas et les mers. Et il y a les Moskat qui, à partir de 1917, se laissent happer par la tentation diabolique du communisme russe. Enfin, il faut compter avec les influences diverses et contradictoires des éléments extérieurs à la famille proprement dite.

Tout cela donne un foisonnement de personnages aux prénoms exotiques, mais au milieu de qui le lecteur ne se perd jamais ; sauf dans la dixième et dernière partie, mais c'est normal : à ce moment, alors que tous les Moskat se retrouvent à Varsovie pour la Pâque de 1939, la famille n'est déjà plus qu'un champ de ruines, et ses membres eux-mêmes ont bien du mal à se reconnaître entre eux, à retisser les liens de parenté, entre ceux qui arrivent de New York, les autres qui débarquent de Jérusalem et les derniers qui sont demeurés dans la capitale polonaise. Peu de temps après cette ultime réunion, qui n'est déjà plus qu'un simulacre désespéré pour retenir le temps, les bombes se mettent à pleuvoir sur Varsovie. Le roman se termine par ces lignes :

Et Hertz Yanovar éclata en sanglots. Il tira d'une de ses poches un mouchoir jaune et se moucha. L'air à la fois confus et honteux, il ajouta, comme pour s'excuser :
« Je n'ai plus du tout de force. »
Il hésita un instant, puis dit en polonais :
« Le Messie va bientôt arriver. »
Asa Heshel, stupéfait, le regarda :
« Que voulez-vous dire ?
– La mort est le Messie. Voilà la vérité. »

lundi 18 janvier 2021

Se tenir à l'écart de l'exception française


Dans le genre “on se risque sur le bizarre”, nous avions décidé, l'autre soir, de tenter notre chance avec une série télévisée française. Je sais, je sais : c'était du téméraire… En l'occurrence, notre témérité ne fut pas récompensée : nous avons tenu un épisode et demi. 

La série s'appelle Dix pour cent. Elle met en scène une agence de comédiens et ceux qui y travaillent. Le principe est que chaque épisode est centré sur un acteur connu qui vient jouer son propre rôle, comme s'il était l'un des clients de l'agence. Il ne nous a pas fallu dix minutes pour comprendre que ce n'était toujours pas cette série-là qui bousculerait un tant soit peu les conformismes ambiants. 

Sur les trois ou quatre agents d'acteurs que l'on nous présente : une femme lesbienne (qui assume à donf, tu vois…). Sur les trois assistants qui leur servent de souffre-douleur, un seul jeune homme… évidemment pédé, tendance salon de coiffure pour dames (et qui assume à donf, tu vois…). La fille qui s'occupe de la réception est naturellement noire ; quant au seul mâle blanc de plus de 40 ans, c'est un carriériste prêt à tous les coups fourrés, doublé d'un lâche puisqu'il n'assume pas du tout d'avoir une fille majeure et qu'il fait tout pour cacher leur lien de parenté comme un honteux secret. 

Bref, ça commençait mal, la suite n'a fait que confirmer : dialogues plats et empruntés, intrigues paresseuses et convenues, acteurs le plus souvent médiocres ; mais vu les répliques qu'on leur donne à mâchouiller, ce n'est peut-être pas entièrement leur faute. Le tout réalisé – le premier épisode en tout cas – par Cédric Klapisch, dont le talent est, à ce jour, encore à démontrer. 

Nous en sommes restés là, et ce n'est probablement pas demain que nous nous aventurerons à nouveau du côté de l'exception française – dont il est en effet à souhaiter qu'elle reste une exception.

mardi 12 janvier 2021

Monde global


 Nous sommes au nid d'aigle. Le dîner réunissant quelques privilégiés s'est achevé par une “causerie” hilarante de médiocrité, à l'issue de quoi Adolf Hitler a rejoint son bureau ; il y est seul :

« Son bureau était immense et silencieux. Il se plaça devant un gros globe de verre, pressa un bouton, le globe s'éclaira de l'intérieur. Doucement, il passa son doigt tout autour du globe, contempla la mer colorée en bleu, les pays en vert, les frontières rouges, l'Arctique blanc et la ligne du Gange. Il fit tourner le globe plus vite, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Australie apparurent et disparurent. Il attendit qu'il s'immobilise, pressa le bouton, le globe retomba dans l'obscurité. »

Le lecteur, naturellement, songe aussitôt à la scène fameuse du Dictateur de Chaplin, et se dit qu'il est à peu près impossible que ce paragraphe, nettement postérieur au film, n'ait pas été écrit comme une sorte d'hommage, ou au moins de clin d'œil

On les trouve, ces lignes, au chapitre 14, livre II, du roman de Ferdinand Peroutka, Le Nuage et la Valse, dont je ne saurais dire trop de bien, ni trop encourager à sa lecture. Comme je n'ai nulle envie de tartiner à son sujet, on pourra en lire une présentation ici, et une critique . On pourra aussi s'en désintéresser complètement et continuer à s'occuper des twitterades et des trumpitudes qui encombrent ce qu'on nomme encore, par simple réflexe, l'actualité. Mais qu'on ne vienne pas ensuite se plaindre si on se sent, insidieusement, devenir stupide et morne.

dimanche 10 janvier 2021

Les frères ennemis totalitaires


Dans un article qu'il publie le 5 avril 1933, intitulé “Quels alliés contre le fascisme ?”, le journaliste tchèque Ferdinand Peroutka écrit ceci (c'est moi qui souligne) : « L'internationale communiste est responsable de cette idéologie de la guerre civile et de la lutte pour le pouvoir où “tout est permis”. Si cette idéologie n'existait pas, jamais une telle barbarie ne se serait développée, ni un tel désir de se jeter dans la lutte pour le pouvoir total. La psychologie du communisme est la mère de toutes les espèces de fascisme. » 

Que le communisme ait, tel un surgeon, engendré le nazisme, que Hitler soit sorti tout armé de Lénine comme Athéna du crâne de Zeus, voilà qui, à une conscience lucide, était donc perceptible dès 1933. On trouvera pourtant encore, de nos jours, quelques esprits attardés pour s'indigner d'un semblable rapprochement, voire hurler au blasphème. 

Peroutka conclut son article en une formule “tranchante” : « Entre le communisme et le fascisme, le seul débat consiste à se demander si la démocratie doit se faire poignarder dans le dos ou dans la poitrine. » 

Comme la lucidité se paie toujours comptant, les nazis expédieront Peroutka à Buchenwald, après quoi les communistes le contraindront à l'exil américain pour les trente dernières années de sa vie ; années durant lesquelles il écrira cet ample et somptueux roman qu'est Le Nuage et la Valse, dont j'ai commencé la relecture dès potron-minet.

mardi 5 janvier 2021

Perrault règle ses comptes


 Dans la préface à son Parallèle des Anciens et des Modernes, Charles Perrault envoie quelques flèches sur ce que nous appellerions aujourd'hui les “faiseurs de notes-en-bas-de-page”, cette engeance exécrable qu'on m'a vu, ici même, fustiger en moult occasion ; une race cent fois maudite qui, donc, sévissait à son époque comme à la nôtre, apparemment. Ces doctes, Perrault les ramasse dans une expression savoureuse : “un certain peuple tumultueux de savants”.

Il commence par affirmer que “si la soif des applaudissements me pressait beaucoup, […] je me serais attaché à commenter quelque auteur célèbre et difficile”, avant d'expliquer la manière dont il aurait expédié son affaire. rien de plus aisé :

« Une douzaine de notes de ma façon mêlées avec toutes celles des commentateurs précédents qui appartiennent de droit à celui qui commente le dernier, m'auraient fourni de temps en temps de gros volumes ; j'aurais eu la gloire d'être cité par ces savants, et de leur entendre dire du bien des notes que je leur aurais données ; j'aurais encore eu le plaisir de dire mon Perse, mon Juvénal, mon Horace ; car on peut s'approprier tout auteur qu'on fait réimprimer avec des notes, quelques inutiles que soient les notes qu'on y ajoute. »

Croirait-on pas voir à l'œuvre, suant sur l'établi, ces modernes parasites universitaires et pléiadiformes qui s'entreglosent à perte de vue et d'ouïe, ces boules de gui pompant la sève des chênes et qui finissent par se croire aussi grands qu'eux sous prétexte qu'ils sont accrochés à leurs branches faîtières ? Ces savants ossifiés, Perrault ne tentera même pas de les amener à ses vues, il sait que ce serait peine et temps perdus :

« Quand ils seraient en état de goûter mes raisons, ce qui n'arrivera jamais, ils perdraient trop à changer d'avis […] : que deviendraient leurs trésors de lieux communs et de remarques ? Toutes ces richesses n'auraient plus de cours en l'état qu'elles sont ; il faudrait les refondre, et leur donner une nouvelle forme et une nouvelle empreinte, ce qu'il n'y a que le génie seul qui puisse faire, et ce génie-là, ils ne l'ont pas. »

Et puis, qu'importe ? Perrault reste serein, et on devine son sourire, face à de telles centuries de docteurs cousus de thèses et de diplômes : « Le moindre homme d'esprit et de bon sens serait comparable à ces savants illustres, et même leur passerait sur le ventre malgré tout le latin et le grec dont ils sont hérissés. »

Charles Perrault, un homme qui ne s'en laissait pas conter.

dimanche 3 janvier 2021

Le retour du cénotaphe

Au milieu de maint inconvénient, perdre la mémoire présente aussi quelques avantages, sur lesquels je me propose de revenir plus longuement un de ces jours prochains, si je n'ai pas oublié d'ici là. 

M'étant enfin décidé à confectionner une blurberie à destination maternelle, en réunissant sous une même reliure souple mes journaux de 2019 et 2020, j'ai commencé avant-hier à relire, à mesure que je les empaginais, les premiers mois de la première année concernée. C'est ainsi que j'ai vu soudain resurgir Le Cénotaphe de Newton, roman brièvement évoqué au détour d'une entrée journalière. Certes, ce titre me disait quelque chose : il est assez original pour ne pas se laisser tout à fait oublier. Mais quant au roman lui-même, j'aurais été incapable d'en dire deux mots, et même un. 

Existait-il seulement encore, ce livre ? Mais oui, il était là, bien rangé entre Eugène Nicole et Charles Péguy, ainsi que l'exigeait le nom de son auteur : Dominique Pagnier. J'espérais tirer quelque lumière du texte de quatrième de couverture : bernique. Pourtant, je l'avais bel et bien lu, ce roman, et même aimé, comme en témoignait le bref billet que je lui avait alors consacré, et que je vais reproduire dans une seconde, pour ceux qui ont eu la patience de me suivre jusqu'ici.

Il n'y avait donc qu'une chose à faire, et que je fis : extraire, si je puis dire, ce Cénotaphe de son tombeau, le ramener à la lumière – comprenez : au salon –, et le relire, ce que j'ai commencé à faire tout à l'heure. Et lumière en effet fut : dès les premières pages, des pans entiers du monument me sont réapparus, et c'est assez bravement que j'y pénétrai, content de l'avoir suffisamment oublié pour qu'il me soit donné de le redécouvrir.

Et voici, comme promis supra, ce que j'en disais voilà deux ans :


« Terminé aux aurores, un peu avant elles, même, Le Cénotaphe de Newton, de M. Dominique Pagnier ; roman vaste, ondoyant, divers, profus, labyrinthique, que je serais bien en peine de résumer s'il me fallait le faire – mais quel intérêt de résumer un roman ? Le cénotaphe de Newton (illustration choisie) est un projet de monument dû au grand architecte classique Étienne-Louis Boullée (1728 – 1799), qui circule dans tous le roman de M. Pagnier. Il y circule ou il l'englobe ? Lui confère son unité ou le diffracte à l'infini ? Il est son axe de rotation ou son point fixe  ? Difficile à dire, plus encore à soutenir sans doute. En tout cas, nous sommes là devant – ou plutôt dans – un roman à la construction implacable, presque diabolique de précision, mais qui se laisse difficilement voir, tant est intense le tournoiement des lieux, des époques et des gens par lequel le lecteur est emporté. On y parcourt l'Europe entière, mais surtout sa partie septentrionale, et de préférence germano-austro-russe, ce qui n'exclut nullement quelques incursions plus furtives dans l'Espagne de la Guerre civile, la Champagne actuelle ou le Paris de la Révolution. On est aussi, et presque sans cesse, d'un paragraphe à l'autre, transporté dans toutes les époques du XXe siècle, dont sont privilégiés certains “nœuds”, pour parler comme Soljénitsyne : le déclenchement de la Révolution d'Octobre, l'édification du mur de Berlin, le moment de son effondrement, la fin des années soixante, le milieu des années quatre-vingt, et encore quelques autres… On plonge dans les archives de la Stasi est-allemande, à la recherche des traces de la dynastie Arius, cependant que, simultanément, nous voyons vivre ses  membres sur plusieurs générations, s'allier à d'autres familles, se marier, divorcer, mourir, avoir des enfants qui eux-mêmes, etc. Et tous sont liés d'une façon ou d'une autre, réunis puis séparés par les hoquets de l'histoire, portés ou submergés, ou les deux successivement, par les vagues totalitaires qui se répandent sur l'Europe ; et le miracle est que le lecteur ne se perd jamais dans ce dédale, ou alors très fugitivement, durant un paragraphe ou deux, et qu'il se trouve rapidement comme faisant lui aussi partie de cette famille unique et tentaculaire, dont certains membres s'efforcent à un oubli impossible, quand d'autres à l'inverse fouillent sans fin le passé, en grattent les traces les plus infimes à la recherche d'une origine, d'une cohérence, d'une explication qui leur échappe toujours, à commencer par le narrateur français, celui qui rend compte, celui qui dit “je”, mais qui est, tout autant que les autres, pris dans le maelström commun. Au bout du compte,  le lecteur se demande si ce gigantesque kaléidoscope historico-biographique n'est pas le cénotaphe de Newton lui-même, à l'intérieur duquel il se serait retrouvé pris sans avoir jamais eu vraiment conscience d'y être entré. Et sans savoir, une fois le livre refermé, s'il parviendra à en sortir – c'est-à-dire à commencer un autre livre, comme si rien de tout cela n'était advenu. »

On notera qu'à cette époque je devais être momentanément brouillé avec les alinéas, les paragraphes, les textes aérés ; ce qui ne laisse pas de m'étonner moi-même. Ou bien c'était pour mieux rendre l'atmosphère étouffante, close, hermétique du monument évoqué ? On ne le saura sans doute jamais.

vendredi 1 janvier 2021

L'Aigle et le Petit Duc

En décembre, nous ne fûmes pas à l'abri de Meaux.

(Je sais, je sais…)

 

lundi 28 décembre 2020

Jacques-Bénigne et Louis de Bourbon

 

Quand on lit un livre déjà relativement ancien, on en arrive parfois assez rapidement à perdre de vue cette ancienneté même. Par exemple, l'Histoire de Bossuet qui me tient depuis déjà quelque temps : j'oublie très facilement, vu son sujet, que le cardinal de Bausset l'a écrite il y a un peu plus de deux siècles : après tout, la vie de Bossuet n'a pas changé depuis lors… 

Mais voici que, soudain, au détour d'une page, je touche du doigt le gouffre qui me sépare du texte que je lis, le changement radical qui s'est produit entre son époque et la mienne. Ainsi, lorsque, parlant de l'oraison funèbre du Grand Condé, mon cardinal écrit ceci :

« C'est la première leçon d'éloquence française, par laquelle on essaie le goût et les dispositions des générations naissantes. Elle vient se graver d'elle-même dans la mémoire des jeunes gens, aussitôt que leur oreille se montre sensible à l'harmonie ; elle fait battre de jeunes cœurs étonnés d'une émotion qu'ils n'avaient point encore ressentie ; elle fait couler les premières larmes que la puissance du génie arrache à des âmes encore neuves. »

Ainsi donc, se dit le lecteur béant, il y eut réellement des temps, en France, où les lycéens prenaient leurs premières leçons d'éloquence chez Bossuet, au lieu de les recevoir de la bouillie verbale d'un François Hollande ou des postillonnages racistes d'un Lilian Thuram ?  Où ils découvraient l'harmonie de leur langue dans les majestueux drapés d'une oraison funèbre et non dans les martèlements simiesques d'un rap de cité sensible ? Où l'émotion neuve qui faisait battre leurs cœurs leur était donnée par la haute figure d'un prince du sang doublé d'un capitaine illustre plutôt que par un animateur télé ricanant ou une greluche cinématographique césarisée de frais ?

Le lecteur finit par refermer le livre pour tenter de digérer sa déprimante découverte. Pour essayer, comme on dit presque, de se faire une oraison.

mercredi 23 décembre 2020

Épluche si affinités

 

Comme il était facile de le prévoir en ces temps de débâcle culturelle généralisée, le soin de rédiger les sous-titres pour les films et séries étrangers est désormais confié à de parfaits analphabètes. S'il est possible – mais j'ai de forts doutes sur ce point – que ces baudets appointés aient encore quelques notions de la langue anglaise, il est certain qu'ils n'en ont plus aucune de la française. Nous marchons le plus souvent sur la crête de l'amphigouri, à l'extrême bord du charabia. Ce qui est souvent cause d'énervement mais permet parfois de rire un peu.

Ainsi hier soir. Nous regardions la cinquième et dernière saison de Damages, la scène se passait dans le bureau d'une avocate nouvellement embauchée, à qui, la veille, on avait confié plusieurs cartons de paperasse juridique à examiner attentivement. Sa patronne s'enquiert donc si le travail a été effectué, si tous les cartons ont bien été visités, les documents scrutés. La dame fait alors cette réponse, du moins d'après ses “adaptateurs” supposément francophones :

Je les ai tous épluchés au peigne fin !

On comprend dès lors la mine de fierté, presque de défi, qu'elle arborait disant cela. Quel exploit, en effet, que le sien ! Si certains parmi vous ont déjà tenté de se livrer à un épluchage au moyen d'un peigne, à plus forte raison un peigne fin, ils mesurent le tour de force accompli par cette vaillante attornette. À côté de ça, même le nettoyeur des écuries d'Augias passerait facilement pour un récurateur en situation d'anémie, un genre de Mr Propre entarlouzé.

Cela étant, si je suis le premier à m'incliner devant l'exploit de cette virtuose de l'épluchage au peigne, ce n'est pas demain que j'irai manger le pot-au-feu chez elle. Plat que mes sous-titriers transformeraient sans doute en poteau feu, voire en pote au feu, eux qui parlent déjà couramment de poteau rose quand ils s'imaginent l'avoir découvert.

lundi 21 décembre 2020

Renversement du domaine muselier

 

Lorsqu'un humain et son chien déambulent par les rues de la ville, il est désormais bien facile de discerner lequel des deux est l'animal : c'est celui qui ne porte pas de muselière.

mercredi 16 décembre 2020

Maquereau à la trace

 
Je m'étais préparé une boite de conserve dont je comptais faire mon déjeuner – Ce qu'effectivement fis. Mes yeux étant à sa hauteur, j'y lis cette affirmation triomphale, sonnant presque tel un défi lancé à la face de tout incrédule : Traçabilité garantie. J'ai bien sûr commencé par m'en réjouir en mon for, comme l'aurait fait à ma place tout citoyen éco-responsable. 

Mais, sitôt après ce premier mouvement d'adhésion enthousiaste, une question s'est mise à me tarauder sournoisement : qui donc pourrait bien avoir l'envie, le projet, la volonté de tracer un filet de maquereau au vin blanc et aux aromates ? Une sardine à l'huile d'olive vierge, encore, je ne dis pas : la sardine incite naturellement au traçage, tout comme l'anchois à l'esquisse, le hareng au premier crayon… mais un filet de maquereau ? Qui peut avoir non seulement cette lubie, mais en outre le besoin qu'on lui garantisse la chose possible ?

Encore une interrogation qui ira rejoindre beaucoup d'autres, dans le vaste entrepôt des questions sans réponse.

mardi 15 décembre 2020

lundi 14 décembre 2020

Coupez !


Même chez les bons auteurs, et j'en fréquentais encore un ce matin, il est désormais de coutume d'utiliser faussement ces expressions symétriques que sont “coupe claire” et “coupe sombre”.  Faussement est encore trop peu dire : en réalité, la plupart des gens les emploient très scrupuleusement l'une à la place de l'autre – c'est à dire qu'ils disent “grand” quand ils croient dire “petit”, et “blanc” quand ils pensent “noir”.

Rappelons donc, sans nous lasser le moins, que ces deux expressions ressortissent au langage des bûcherons – ou des exploitants forestiers, si l'on tient à être absolument moderne. Pratiquer une “coupe claire”,  c'est laisser la forêt claire une fois la coupe achevée. Ce qui implique de lui avoir ôté beaucoup de ses arbres, pour que la lumière y pénètre, et donc d'avoir pratiqué une coupe lourde, ou sévère.

À l'inverse, une “coupe sombre” est celle qui laisse la forêt sombre, ce qui veut dire qu'on ne lui a enlevé que peu d'essences : on a donc pratiqué une coupe légère, ou bénigne.

Il résulte de cette inversion symétrique des significations que l'on ne peut plus guère employer l'une ou l'autre de ces expressions, car ce serait prendre le risque d'être compris tout au rebours. C'est-à-dire que la plupart des gens entendraient “blanc” quand ma bouche leur aurait dit “noir”. Par exemple, si j'écris que, depuis ma mise à la retraite, j'ai dû pratiquer des coupes sombres dans mon budget, quatre sur cinq de mes lecteurs vont m'imaginer à deux doigts de la misère, ceinture resserrée au maximum, alors que j'aurai simplement procédé à la suppression de deux ou trois superfluités, sans en souffrir plus que cela.

Cela étant dit, on discerne fort bien la raison de cette “inversion des pôles”, et l'on comprend du même coup qu'elle était sans doute inévitable et probablement irréversible. Elle tient en effet aux charges positive et négative de ces deux mots : claire et sombre. N'en déplaise à nos ami-e-s racisé-e-s, le sombre sera toujours plus inquiétant que le clair, tout au moins dans notre imaginaire linguistique. Et quand il doit associer sombre à léger d'un côté, ou clair à lourd de l'autre, l'esprit regimbe et rétablit sans y penser plus que ça un certain ordre des choses qui lui semble naturel, évident, allant-de-soi.

C'est pourquoi, sauf si l'on est coiffeur ou pilote de formule 1, on évitera désormais de parler de “coupes”, quel que puisse être leur aspect ou leur luminosité.

Ai-je été assez sombre ?

jeudi 10 décembre 2020

Montaigne claquemuré


Ce matin, et avec plus de quatre siècles d'avance, excusez du peu, Michel de Montaigne me parlait de notre actuel claquemurage. Pour en dire ceci : « Encore vaudrait-il mieux souffrir un rhume que de perdre pour jamais, par désaccoutumance, le commerce de la vie commune, en action de si grand usage. » 

Un peu plus bas, filant son sujet, enfonçant le clou, remettant une couche, il prenait la peine de me citer quatre vers de Maximilien (mais de quel Maximilien se peut-il bien agir ? Ce que c'est que d'être inculte, tout de même !) :

On nous force à renoncer à nos habitude et,

Pour prolonger notre vie, à cesser de vivre…

Peut-on dire qu'ils vivent encore ceux à qui on rend

Insupportables l'air qu'ils respirent et la lumière qui les éclaire ?

Là-dessus, j'ai sauté en plein dans le siècle suivant, pour aller ratifier le traité de Nimègue au cul de Louis XIV : on n'est pas plus occupé que je le suis ces jours-ci.

 

lundi 7 décembre 2020

Les Roses blanches, seconde édition

 

 

Faut-il avoir l'âme assez basse pour souiller ainsi, fouler aux pieds, couvrir d'opprobre les plus précieux fleurons de notre génie lyrique, les plus émouvants bouquets assemblés par le génie même de notre peuple ! Nous ne prendrons même pas la peine de dire ce que nous inspirent les ricanantes contorsions d'un tel individu : laissons-le s'engluer dans ses boues fétides et, lui tournant résolument le dos, rétablissons plutôt la vérité en volant vers les cimes.

C’était un gamin, un gosse de Paris,
Pour famille il n’avait qu’ sa mère

Comme on le voit bien, ce gamin, ce gosse, cette fleur du pavé de Montmartre, remontant le nez en l'air et la frimousse curieuse, la rue Saint-Vincent ou celle des Saules ! Il doit avoir quelque chose comme dix ou onze ans, cet âge où le malheur n'est encore qu'une contrée lointaine et à peine réelle, seulement évoquée dans les contes de M. Perrault ou quelques chansons des rues et des cours. Protégé encore du malheur par son innocence, notre poulbot ne l'est pas de l'injustice des hommes. Qu'est-il donc arrivé à ce père absent, que, parfois, souvent, il voit sa mère pleurer en se cachant de lui, comme honteuse du secret qui l'oppresse ?

Les Roses blanches sont de 1928, on le sait. Sans doute conçu lors d'une de ses trop rares permissions, l'orphelin est né alors que son père, poilu par avance sacrifié à la voracité d'une clique militaro-industrielle tapie dans l'ombre des palais nationaux, était déjà remonté au front, le long du Chemin des Dames. Mais, s'il était un héros “certifié”, ce malheureux soldat, fauché par la mitraille en jaillissant de sa tranchée sous les ordres d'un officier de fer, pourquoi sa mère devrait-elle se cacher pour le pleurer ? Et pourquoi aucune photo du disparu dans les deux pièces en soupente où elle vit avec son enfant ? On le comprend sans qu'il soit besoin d'insister : le père du gamin a dû faire partie de ces courageux mutins de 1917, ceux qui ont osé se dresser et dire “non ! ” à la boucherie voulue par les forces bourgeoises. Il est tombé non pas face à l'ennemi, mais sous les balles d'autres Français, lié au poteau d'infamie.

L'absence ajoutée à la honte : il n'en faut pas plus pour détruire lentement mais sûrement la malheureuse ouvrière,

Une pauvre fille aux grands yeux rougis,
Par les chagrins et la misère

Qu'a-t-elle donc pour s'accrocher encore à la vie ? Son enfant. Ce vivant souvenir du disparu, qui revit un peu en lui, qui a son regard tour à tour pensif et malicieux, et aussi cette façon de repousser de deux doigts la mèche qui lui balaie le front. Son enfant et les quelques roses blanches qu'il lui apporte le dimanche, comme le faisait son fiancé au début de leur amour ! Une habitude que le gosse a reprise, sans se douter qu'elle lui venait de ce père dont il n'entend jamais parler. Et c'est pour ces quelques fleurs dominicales que le gosse n'hésite pas à braver la nuit et les froidures humides de l'hiver parisien, pour aller vendre par les rues les journaux aux odeurs d'encre fraîche, labeur qui lui rapportera les quelques sous nécessaires à l'achat des fleurs tant attendues par sa mère, laquelle profite de son seul jour de repos pour astiquer de fond en comble le sombre réduit qui leur sert de tanière.

Ces roses, souvent un peu défraîchies car l'enfant n'a guère les moyens d'entrer chez les fleuristes de luxe et doit bien souvent se contenter des fleurs du marché, celles dont aucun client n'a voulu et qui, sans lui, partiraient sans doute au ruisseau, ces fleurs sont le seul rayon de lumière qui éclaire encore ces deux êtres que le malheur a élus. Mais c'est encore trop :

Un matin d’avril parmi les promeneurs
N’ayant plus un sous dans sa poche
Sur un marché tout tremblant le pauvre mioche,
Furtivement vola des fleurs

Peut-on le condamner pour ce geste ? Non, pas plus qu'on aurait dû envoyer au bagne un Valjean voleur de pain ! Et la brave fleuriste ne s'y trompe pas qui, avec cette générosité innée du petit peuple et cette compréhension du prochain que confère la pauvreté commune, offre avec simplicité les roses que le gamin vient de lui voler. Peut-on imaginer sa joie à ce moment-là ? Se figurer le bonheur qui l'inonde en découvrant ce qu'il y a de bonté dans l'homme ? Joie et bonheur aussi vite anéantis que jaillis :

Puis à l’hôpital il vint en courant,
Pour offrir les fleurs à sa mère
Mais en le voyant, une infirmière,
Tout bas lui dit "Tu n’as plus de maman"

La chanson va-t-elle se terminer là, sombrer irrémédiablement dans la noirceur et le désespoir ? Non ! Car l'enfant puise dans cet anéantissement la force de se projeter à la fois vers l'avant, vers cette vie d'homme qu'il entrevoit désormais, et vers le haut, vers ce Ciel où, les bras chargés de roses blanches, sa pauvre mère est devenue bienheureuse, retrouvant en paradis celui qu'elle a tant aimé, le père de son fils, répudié par les hommes mais réhabilité en gloire par le Très-Haut, le Créateur des fleurs blanches et des enfants aimants.


mardi 1 décembre 2020

Dûment Dumas

 

On n'a pas mal ferraillé, au Plessis, en novembre


lundi 30 novembre 2020

Chanson à la moulinette


 J'ai plusieurs fois, par le passé, tenté d'alerter le peuple insouciant sur le danger de certaines chansonnettes qui, sous leurs anodines ritournelles, cachent en réalité de puissants acides destinés à corroder la morale commune et à dissoudre les vertus les mieux trempées. Je pense que, grâce à mes efforts, nul ne peut plus écouter les Grands Boulevards de Montand ou le Trousse-chemise d'Aznavour, pour ne citer que deux exemples, sans tressauter d'une juste indignation. 

Je me devais à moi-même de poursuivre cette tâche sacrée. C'est pourquoi, aujourd'hui, nous allons nous attaquer à une œuvre particulièrement pernicieuse et passer à la moulinette Les Roses blanches de Mme Berthe Sylva. Commençons par le commencement :

C’était un gamin, un gosse de Paris,
Pour famille il n’avait qu’ sa mère

D'entrée, le ton est donné, l'ambiance misérable dessinée : nous sommes confrontés à une famille mono-parentale, cette abomination des temps modernes. Et l'on imagine sans peine, mais avec chagrin, les pressions morales que l'innocent rejeton a dû subir, depuis sa naissance ou quasi, les récriminations d'une mère aigrie contre les hommes, faisant retomber le poids de ses frustrations infinies sur la tête de son enfant. Il y a là, en germe, de quoi dégoûter à tout jamais un gosse des amours ordinaires : on ne serait pas surpris de le voir se métamorphoser plus tard en fiote amateur de gay prides. Cette mère abusive, qui est-elle ?

Une pauvre fille aux grands yeux rougis,
Par les chagrins et la misère

Ah ! ils ont bon dos, les chagrins et la misère ! Ces “yeux rougis”, on se doute bien qu'ils ont d'autres causes moins avouables : des nuits passées à se saouler de mauvaises gnôles et à rouler entre les bras de quelques apaches des barrières, afin de noyer doublement, dans l'alcool et le stupre, les remords que devraient lui causer les échecs successifs de sa lamentable existence. Un indice de cette vie dissolue qu'on lui entrevoit ?

Elle aimait les fleurs, les roses surtout,

Non, pénible garce, non : on n'aime pas les fleurs, et encore moins les roses, quand on est une honnête ouvrière, s'acharnant par son seul travail à faire vivre son enfant sans père ! Du reste, on commence à le comprendre, ce père, probablement un brave et simple travailleur, horrifié et s'enfuyant à toutes jambes en découvrant le fond de vice de celle dont il avait d'abord rêvé de faire sa chaste épouse. Il a bien fait car elle n'aurait sans doute pas mis grand temps à le corrompre, tout comme elle a commencé à corrompre le fils qu'il lui a laissé. En effet :

Et le bambin tous les dimanche
Lui apportait de belles roses blanches,
Au lieu d’acheter des joujoux

On nous a dit que sa mère était dans la misère, n'est-ce pas ? Alors je formule la question que tout le monde se pose déjà : où diable le “bambin” trouve-t-il l'argent pour acheter des roses, fleurs dispendieuses s'il en est ? Même sans aller jusqu'à imaginer le pire – il ne manque pas de messieurs dépravés, autour des fortifs, pour apprécier le charme interdit des bambins… –, on se doute bien qu'il ne se procure pas ses bouquets par des moyens honnêtes. Et d'ailleurs :

Un matin d’avril parmi les promeneurs
N’ayant plus un sous dans sa poche
Sur un marché tout tremblant le pauvre mioche,
Furtivement vola des fleurs

Voilà où  mènent l'exemple d'une fille-mère et l'éducation qu'elle peut donner ! Et comme dit si bien la sagesse populaire : « Qui ce jour vole une rose / vole bientôt autre chose. » On le retrouvera donc très vite, devenu adulte, occupé à détrousser les bourgeois sur les boulevards, s'il ne se transforme pas en un répugnant julot-casse-croûte, contraignant aux bordels de Pigalle ou au tapin de la Madeleine de pauvres filles qu'il aura séduites en leur payant des cocktails opiacés et leur offrant des cigarettes à bout doré – bref : des portraits vivants et plus jeunes de sa mère, cette mère qui, dès les langes, lui a indiqué la voie de la dépravation comme on ouvre une voie royale.

Certes, la morale semble sauve in extremis, puisque la mère du futur maquereau va très logiquement finir ses jours à l'hôpital, probablement d'une cirrhose en phase terminale ou d'une bléno mal soignée. Mais ce n'est là qu'apparence. Car enfin, qui est-ce qui va le payer, ce séjour hospitalier ? Certainement pas elle, qui n'est riche que de ses chagrins et de sa misère, ni son monomaniaque de fils qui ne pense qu'à ses putains de fleurs.

Eh oui, on l'aura compris : c'est encore nous qui allons y être de notre poche.


mercredi 25 novembre 2020

Terreur festive à la cantine


 Je me suis bien sûr, comme chacun, trouvé plusieurs fois en situation d'être, ou au moins de me sentir ridicule. Je crois l'avoir assez bien supporté, ne pas y avoir, même sur le moment, attaché une grande importance et n'en avoir senti aucune “cuisson” de l'amour-propre qui ne fût aussitôt cautérisée. 

En revanche, j'ai nettement plus de mal à supporter le ridicule chez les autres, en particulier lorsque ces autres n'ont pas conscience de ce ridicule que je discerne, moi, fort bien. C'est ainsi que, même enfant, je n'ai jamais aimé ce type d'émissions de télévision qui s'est d'abord appelé “caméra invisible” avant de devenir “caméra cachée”. Et je me souviens d'une anecdote, j'y ai repensé tout à l'heure en souhaitant sa fête à Catherine. 

C'était un 25 novembre, donc, dans les années quatre-vingt. Nous autres, gens du rewriting, avions accoutumé de descendre ensemble à la mangeoire d'entreprise du groupe Hachette, sis à l'époque au 6 de la rue Ancelle, à Neuilly. C'est ce que nous faisons donc, ce jour-là comme les autres. La première chose qui me saute aux yeux, en pénétrant dans cette grande cantine en sous-sol, c'est que les serveuses et les caissières, du moins les célibataires d'entre elles, ont “coiffé Sainte-Catherine”.  

Bien entendu, comme elles sont toutes affublées du même couvre-chef hautement grotesque et mal seyant, on comprend tout de suite que, en fait, c'est leur direction qui les a contraintes, dans un but festif, à se déguiser de la sorte. Les deux caissières, le visage aussi morose qu'à l'ordinaire, sont particulièrement pitoyables, tant est grand justement le décalage entre leur mine et la coiffure qu'elles arborent, qui se veut joyeuse. 

« Non, là, je ne vais pas pouvoir… dis-je à mes habituels commensaux. Passer devant ces pauvres filles… Je crois que je vais aller me chercher un casse-dalle aux Sablons. » Yves Josso, notre chef à tous, me répond alors : « Mais elles doivent en être ravies, de leur chapeau ! C'est leur grand jour en quelque sorte… » Il pensait sans doute, disant cela, me faire changer d'avis, sa remarque eut l'effet inverse, le ridicule de l'accoutrement redoubla d'un coup à mes yeux. Et je m'enfuis.  

Au bistrot des Sablons, tout était normal, aucune catherinette n'était repérable parmi le personnel. Et leurs sandwichs étaient à peu près propres à la consommation.

 

samedi 21 novembre 2020

De l'avenir de la pédale


Donc, pour satisfaire aux exigences rétrogrades d'une bande d'auto-proclamés “écologistes” frisant la maladie mentale, notre gouvernement d'écouillés ferme docilement, une à une, ces centrales nucléaires que le monde entier nous enviait. Conséquence attendue : de prochaines coupures sauvages d'électricité, comme dans n'importe quelle pétaudière tiers-mondiale. 

Par voie himmelienne, un mien ami me faisait remarquer ce matin que cela risquait de contrarier quelque peu la saine propagation du télétravail, remède miracle au petit Chinois ainsi que chacun le sait. Je lui ai fait observer qu'au contraire ces pannes aléatoires allaient nécessairement avoir une influence très-bénéfique sur l'emploi, dans la mesure où chaque télé-travailleur devra bientôt embaucher un manœuvre non qualifié, mais bien musclé des mollets, qui sera chargé de pédaler avec le plus de régularité possible, de neuf heures à midi puis de deux à six heures, de façon à faire fonctionner la dynamo qui aura été préalablement reliée à l'ordinateur de son employeur, occupé à sauver l'économie française sans bouger de son gourbi – les deux partenaires ayant évidemment pris soin, avant de s'atteler à leurs bécanes respectives, de s'enturbanner le groin des muselières agréées.

 

vendredi 20 novembre 2020

Notre flamboyante jeunesse rebêle


D'après un sondage Odoxa (j'ignore absolument ce que peut être cette officine parasitaire), 65 % des 15 – 30 ans approuvent le claquemurage. C'est bien, c'est très bien : leur existence commence tout juste, entre acné et premier boulot à temps partiel, que les voilà déjà dociles et impeccablement dressés. Et si jamais, suite à un improbable court-circuit dans le disque mou, certains se prenaient à renâcler un peu, pas de problème, le cas est prévu, l'éventualité parfaitement circonscrite : les cellules de soutien sont restées ouvertes ; et, derrière leurs muselières à élastiques auriculaires, les psys de toutes obédiences sourient à pleines dents sur le pas des portes.

 

samedi 14 novembre 2020

Laissez parler les petits papiers

 


J'ai donc repris ce matin la biographie que M. Pierre Chevallier a consacré au roi Louis XIII. Le “donc” de la phrase précédente, je le reconnais, peut présenter un aspect quelque peu saugrenu ; il le conservera tant que l'on n'aura pas pris connaissance de mon journal de ce mois, et notamment de l'entrée du 14. Le livre somnolait sur son étagère depuis des temps plus ou moins immémoriaux à notre fragile échelle humaine.  

J'ai ressenti une sorte de pincement dans la région sub-costale lorsque, manipulant le volume, j'ai vu s'en échapper un petit papier, a priori une page arrachée à son calepin natal. Elle portait, de mon incertaine écriture, le nom de Jean-Philippe Chatrier, suivi de son numéro de téléphone. Celui-ci commençait par 01 47, ce qui est bien, on pourra vérifier, l'indicatif de Neuilly-sur-Seine, ville que ce grand garçon flegmatique et drôle habitait en effet.

Je suis donc, ce papier dormant le dit, resté assez longtemps sans m'intéresser à la vie de Louis XIII, puisque Jean-Philippe est mort voilà dix ans et quelques mois, ainsi qu'en fait foi ce billet que je lui avais alors consacré : on peut en toute confiance faire fond sur lui et sa date de publication, car je n'ai encore jamais pratiqué, à ce jour, le billet nécrologique préventif.

Je me suis retrouvé silencieux et un brin crispé, dans une main un gros volume de près de sept cents pages bourrées de mots formant des phrases, dans l'autre ce petit papier ne portant qu'un nom et dix chiffres. On aura peut-être du mal à me croire, mais le volume s'est tu, et c'est le petit papier qui s'est mis à parler.


vendredi 13 novembre 2020

Islamogauchiste : enfin la définition officielle !


 L'autre matin, sur son blog, le Professeur Cingal affirmait assez péremptoirement, en tout cas un peu vite, que le terme “islamogauchiste” ne correspondait à aucune réalité identifiable, que c'était un non sens. Je suis bien navré de devoir le contredire – et, ce faisant, impressionné de me lever seul contre l'Université tout entière –, mais je dois le proclamer : non seulement le mot recouvre une réalité, parfois même une réalité explosive,  mais il est en outre permis d'en donner la définition précise, ce que je fais ici pour la première fois, non sans une certaine émotion :


Un islamogauchiste est un type particulier de communiste 

qui milite activement pour l'avènement de 

la dictature du proléchariat.

 

Comme, n'étant pas de gauche, je demeure insensible aux miroitements trompeurs de la richesse, le mot que je viens de créer restera entièrement libre de droits jusqu'à la consommation des siècles.


mercredi 11 novembre 2020

Soyons hanséatiques !

 

C'est très bien, Wodehouse, et fort drôles sont les mésaventures mettant aux prises ce jeune crétin de Bertie Wooster et son génial butler, l'illustre Jeeves, vraiment très bien. Mais l'humour à ce point anglais et à ce point toujours égal à lui-même, voilà qui finit par lasser un peu. Et quand on veut se déshumoriser, le plus simple, le mieux et le plus radical est encore de se tourner vers l'Allemagne, pays qui, comme on le sait, est peuplé d'Allemands, dont certains écrivent de gros livres implacablement sérieux.

C'est pourquoi je n'ai pas hésité, hier entre déjeuner et dîner, à tirer de leur rayonnage germanique Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann, écrivain assuré de ses moyens et talent et qui n'a pas peur de se montrer un peu ennuyeux lorsque cela lui paraît nécessaire. Mais, personnellement, l'ennui ne m'ennuie pas, ce n'est donc pas lui qui me fera reculer. De toute façon, elle reste passionnante et dense, cette histoire d'une opulente famille d'une ville de la Hanse – Lübeck apparemment, mais je n'en jurerais pas – confrontée, sur trois ou quatre générations, à une inexorable décadence.

Quoi qu'il en soit, c'est sans importance : si je suis venu raconter cela qui ne présente pas le moindre intérêt, c'est surtout pour faire plaisir à M. Fredi Maque, dont la vue et la délicatesse étaient offensées par la photographie des quatre répugnants pitres en phase civilisationnelle terminale qui, depuis trois longs jours, s'étalait en ouverture de ce blog, pourtant si digne d'habitude.

Il faut bien reconnaître que, de ce point de vue, Herr Mann correspond davantage à l'idée que les impénitents traditionalistes persistent à se faire de l'homme. Ce qui, au vu de son nom, est bien la moindre des choses.


dimanche 8 novembre 2020

On covid et on s'en va


Les vieillards ont toujours adoré parler de leurs maladies, réelles ou supposées, déclarées ou seulement menaçantes, discourir sans fin sur leurs symptômes, leurs effets, les moyens de s'en prémunir ou de les vaincre, etc., à perte de vue et de salive. Dans ma jeunesse, cette manie était l'occasion de moqueries plutôt affectueuses. 

Il est intéressant de constater que, depuis l'arrivée du petit Chinois, un pays entier ne parle plus que de maladie, et ce dans toutes les tranches d'âges, tous les milieux, toutes les classes. Comme si, sans même nous en apercevoir, nous étions, tous et d'un seul coup, devenus d'égrotants vieillards, ne formant plus que la queue d'une civilisation entrée en phase terminale, et pour laquelle il n'existe aucun modèle efficace de respirateur artificiel.


lundi 2 novembre 2020

À l'heure des post-visionnistes


 Dans le livre ardu mais passionnant que je lis depuis trois jours : Antifragile de Nassim Nicholas Taleb, je tombe sur un paragraphe qui me paraît correspondre idéalement à l'époque absurde et très-comique que nous vivons en ce moment même, et dont l'absurdité a été opportunément réactivée par la remise à l'honneur du Grand Claquemurage. Ne reculant devant nul sacrifice ni peine, je recopie donc les quelques lignes en question, que l'on est prié, pour d'évidentes raisons prophylactiques, de lire sans ôter sa petite muselière à élastiques auriculaires. On les retrouvera dans leur contexte à la page 466 de l'édition des Belles Lettres que j'ai proposée en lien plus haut. Voici :

« Conséquence de la déformation rétrospective, les gens qui n'avaient bien sûr pas vu arriver un événement vont se rappeler une de leurs pensées prouvant le contraire, et réussir à se convaincre eux-mêmes qu'ils avaient prévu l'événement en question, avant d'entreprendre d'en convaincre les autres. Après chaque événement, il y a toujours beaucoup plus de “post-visionnistes” que de véritables prévisionnistes – des gens qui ont eu une idée sous la douche sans l'amener jusqu'à sa conclusion logique, et, comme beaucoup de gens prennent beaucoup de douches […], ils n'auront que l'embarras du choix parmi les idées qu'ils ont eues. Ils ne se souviendront pas de la pléthore d'idées qui leur sont venues dans le passé sous l'effet du bain, et qui n'étaient que du “bruit” ou contredisaient le présent observé – mais comme les êtres humains aspirent vivement à être cohérents avec eux-mêmes, ils ne retiendront que les bribes de pensées passées qui sont cohérentes avec leur perception du présent. »

Bien entendu, on aura toujours le loisir de se dire que ce pauvre M. Taleb raconte vraiment n'importe quoi. Ou encore que ce malheureux D.G. n'a vraiment rien compris à ce qu'il a lu. Ce qui, hélas, n'est pas totalement à exclure.


dimanche 1 novembre 2020

Le Plessis passe la frontière belge


 À cause de lui, notre octobre fut fort pluvieux…


dimanche 25 octobre 2020

Simenon ou les petites cases de la mémoire


 J'ai lu les quelque deux cents romans “patronymiques” de Simenon dans les dernières années quatre-vingt et les premières quatre-vingt-dix. Ma mère, alors, était cliente d'une sorte de club du livre qui s'appelait – et s'appelle sans doute encore – France-Loisirs. Ce sont ces gens qui, vers 1988, avaient au la bonne idée de reprendre les œuvres romanesques complètes, parues auparavant chez Omnibus : vingt-cinq volumes, contenant en moyenne huit romans chaque, publiés à raison de deux par catalogue trimestriel. J'ai donc lu ces deux cents romans à raison de seize par trimestre, ce qui fait que la totalité a dû m'occuper, par intermittence, environ trois ans.

Les reprenant ces jours-ci, j'ai pu constater que ces romans (hors Maigret, je le précise) pouvaient être classés en trois groupes distincts. Il s'agit d'un classement tout personnel et qui n'a absolument aucun caractère littéraire, ni même d'appréciation qualitative. 

Le premier groupe, d'assez loin le moins fourni, est constitué par les romans dont l'histoire, ou au moins sa trame, m'est restée présente à la mémoire. La Neige était sale, Les Anneaux de Bicêtre, La Fuite de Monsieur Monde, Les Fantômes du chapelier en sont quelques exemples.

Le deuxième groupe, d'assez loin le mieux fourni, est celui des romans dont j'ai totalement oublié de quoi ils pouvaient bien parler, mais dont le titre m'est demeuré familier. Par exemple, si quelqu'un, au débotté, me dit : Il y a encore des noisetiers, ou bien : La Cage de verre, ou encore : La Marie du port, le nom de Simenon me viendra immédiatement aux lèvres, mais je resterai incapable de dire en quoi ces romans peuvent bien consister.

Enfin vient le troisième groupe, celui des romans dont même le titre m'est devenu absolument opaque. Ce fut le cas hier avec Le Bilan Malétras : j'avais beau chercher (chercher quoi d'ailleurs ?), ces trois mots me restaient totalement étrangers, comme si je les lisais pour la première fois. Or, je le redis, cela n'a rien à voir, cet oubli partiel ou complet, avec la qualité du livre lui-même. Par exemple, ce Bilan, relu hier donc, est un roman remarquable, et le personnage de Jules Malétras est certainement  l'un des plus énigmatiques que Simenon ait créés ; partant, l'un des plus frappants. Du coup, je me suis dit que, si je dois persévérer dans mes relectures simenoniennes, je devrais plutôt me concentrer sur les romans de la troisième catégorie. Avec l'espoir que, dans dix ans, ils auront sauté de la troisième à la deuxième catégorie, voire à la première. À moins que, d'ici là, Alzheimer ait accompli son office, et que ces deux cents livres aient tous versé comme un seul homme dans le puits sans fond du troisième groupe.

 

vendredi 16 octobre 2020

¡ Papacito, si !

 

 

 Vingt minutes de bonne humeur et d'idées saines…

 

mardi 13 octobre 2020

Simenon m'était conté


 J'arrive à la fin du Testament Donadieu, roman parfait à mon sens. Et se pose la question : comment peut-on encore se livrer à de pieuses génuflexions devant les romans d'un Sartre, d'un Camus, d'un Gide, d'un Mauriac, alors que Simenon existe ? C'est pour moi un mystère. Gide, encore lui, avait entièrement raison : « Je tiens Simenon pour un grand romancier : le plus grand peut-être et le plus vraiment romancier que nous ayons eu en littérature française aujourd'hui. » Cela dit, il faudrait savoir si, ce disant, Gide était sincère : avec lui, on ne peut jamais être sûr…

Donc, à moins d'imprévisible bifurcation vers autre chose, de l'une de ces embardées aléatoires dont je suis assez coutumier, je crois que je vais rester avec le Belge un petit moment. Déjà surgissent d'autres titres, que j'ai envie de relire : Les Anneaux de Bicêtre, La Neige était sale, Betty, La Fuite de monsieur Monde, Lettre à mon juge… De plus, le temps qu'il fait ici depuis quelques jours – vent et pluie, petit froid humide – est idéalement simenonien.